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Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tchéou 1

THIBET Relation du P. Déjean Jean 1 Missionnaire apostolique. Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tchéou par la petite route de Tien-tsuen Deuxième journée (suite). Digression sur les divers ponts qu'on rencontre au Thibet. Aventure de Moise.
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    THIBET

    Relation du P. Déjean Jean 1

    Missionnaire apostolique.

    Voyage de Ta-Tsien-Lou à Ya-Tchéou par la petite

    route de Tien-tsuen

    Deuxième journée (suite).

    Digression sur les divers ponts qu'on rencontre au Thibet. Aventure de Moise.

    Les petits ruisseaux qui sourdent de partout, avant de s'épandre à travers la plaine en fleuve majestueux, forment ordinairement d'impétueux torrents qui bondissent de rocher en rocher et de cascade en cascade. Un tronc d'arbre jeté en travers ; deux troncs d'arbres, si cela est nécessaire, et voilà un premier pont.

    (1)Voir les nos 5 et 6.

    En temps ordinaire, rien de plus facile que de le traverser. Mais lorsqu'un orage a démesurément grossi le torrent, il n'est pas toujours sans danger de faire l'acrobate, au-dessus des flots bouillonnants, sur un tronc d'arbre non dégrossi et rendu glissant par la vapeur d'eau dont il est imprégné. L'habitude donne au pied de l'agilité, et la nécessité double le courage ; aussi les accidents mortels sont relativement rares, et chaque jour, de pauvres mercenaires, chargés parfois d'un poids énorme, franchissent ces sortes de passages.
    Quand le torrent a une certaine largeur et la route une certaine importance, force est bien de construire un pont moins primitif. La nécessité rend industrieux. On improvise un quai vertical sur chaque rive, au moyen d'un châssis de bois rempli de pierres, puis on lance un tablier de poutres d'une seule pièce.
    Si la distance est trop grande d'un bord à l'autre, on s'ingénie pour la diminuer. A cet effet, on fixe sur chaque rive plusieurs assises de poutrelles solidement reliées et placées de telle façon que l'une fasse saillie sur l'autre au-dessus du torrent. L'ensemble des assises est encadré dans un fort bâti en bois que l'on charge de grosses pierres, et l'on obtient ainsi comme un prolongement de la route. Parfois, ce moyen de rétrécir un cours d'eau ne suffit pas ; alors on avise un endroit où une roche énorme, jetée par la nature au milieu du torrent, offre une base solide. Sur cette base, on construit une énorme caisse en bois que l'on remplit de quartiers de rochers et qui forme Une sorte de pilier, où l'on réunit deux tabliers jetés des deux rives opposées.
    Ces ponts munis d'un garde-fou sont d'ordinaire assez résistants ; mais exposés aux intempéries de l'air, ils pourrissent vite et demandent à être souvent remplacés. Comme en général ils sont laissés à l'initiative collective des intéressés, ceux-ci ont le tort d'attendre jusqu'au dernier moment, quelquefois même jusqu'à la chute d'un tablier, avant de procéder à son remplacement. A cause de cette incurie, les ponts à moitié pourris et branlants ne sont pas rares.
    Il arrive parfois que le torrent est par trop large, ou que l'on ne peut subvenir aux dépenses nécessaires pour la construction de ces ponts en bois, alors quelques individus, les membres d'une seule famille assez souvent, font les frais relativement minimes d'un pont de cordes. Voici comment on procède en pareil cas.
    On va à la montagne, où ils croissent en abondance, couper des bambous sauvages que l'on bat de manière à les écraser sans les rompre ; ils se fendent naturellement clans le sens de la longueur, et chaque bambou donne ainsi plusieurs filaments très allongés, dont on fait des tresses d'une grosseur moyenne. Trois de celles-ci tordues ensemble forment un câble d'un volume respectable et de grande résistance. On lance ce câble en travers du torrent ou de la rivière, et on l'attache de chaque côté soit à un arbre, soit à une roche ou à un obstacle que l'on improvise. Il ne reste plus qu'à tendre cette corde le plus possible à l'aide d'un cabestan primitif, et voilà un pont comme il n'y en a certainement pas en France !
    Vous faut-il franchir ce pont? Armez-vous d'un lieou-ko, que nous appellerons « glissoire », si vous voulez bien ; c'est une pièce de bois résistant et à rainure emboîtant le câble ; placez entre vos jambes le bâton qui est suspendu à cette glissoire par une corde assez courte; passez votre bras gauche sur le lieou-ko, de façon à bien assujettir celui-ci sous l'aisselle; enfin, de la main ou du pouce gauche, tenez ferme votre ceinture. Tous ces préparatifs ont été faits debout ; maintenant laissez tomber votre corps comme pour vous asseoir sur le morceau de bois suspendu à la glissoire, aussitôt le lieou-ko part emporté par votre poids et vous porte à plusieurs brasses. Avant que la vitesse acquise soit épuisée, tendez fortement le bras droit, saisissez le câble d'un mouvement rapide et le plus loin possible, tirez sec et lâchez aussitôt, sinon vos doigts seront pris : vous arriverez ainsi au milieu du torrent.
    Vous voici au moment le plus difficile : le câble se relève, il faut remonter la pente. Pas de précipitation, surtout pas d'efforts inutiles! Serrant toujours sous l'aisselle gauche la précieuse glissoire, penchez fortement la tète à droite, allongez les jambes en les croisant pour ne pas lâcher le bâton sur lequel vous volez, de la main libre saisissez le câble de toute la longueur du bras, balancez votre corps vivement, et au moment où l'oscillation le porte en avant, tirez fort! La glissoire avance, vous aussi. Peu à peu, plus ou moins vite, selon la courbe dessinée par la corde, vous finissez par arriver au-dessus d'un petit quai naturel ou improvisé, vous quittez la position assise, et vous vous dressez sur vos pieds : vous êtes sauvé!
    Pour toutes sortes de raisons, économiques et autres, ces ponts de cordes sont d'ordinaire jetés dans les endroits les plus resserrés. Aussi, aux grandes pluies, comme l'eau bouillonne! Et il faut passer presque à fleur d'eau, ni debout ni assis, presque couché en l'air... qu'en pensez-vous? Je recommande ce système spécialement à Messieurs les Anglais qui, à ce que l'on dit, aiment les émotions.
    Un pont pareil, dira quelqu'un, doit être bien dangereux? Pas le moins du monde. Mais si la corde casse? Et si le pont d'Avignon s'écroule... Il n'est pas à ma connaissance qu'un pont de cordes et il y en a plusieurs à Ta-tsien-lou ait jamais cassé, par la raison qu'un câble neuf en bambou est très solide et que l'on a soin de renouveler ce câble tous les ans. Mais si on lâche tout? Il ne faut rien lâcher, sinon il vous arrivera ce qu'il advint à nom Moise, et puissiez-vous vous en tirer à aussi bon compte que lui!

    ***

    Un de mes vieux chrétiens qui se croit chasseur, parée que jadis il a tiré des coups de fusil à poudre pour épouvanter le sanglier qui dévorait son maïs, résolut un jour de partir en guerre, et d'aller en face de ma maison, au sommet de la montagne, tuer quelque mouflon, comme disent les savants, un pan-yang, disent nos Chinois. Il va sans dire qu'il ne me consulta pas et partit à mon insu.
    Tout à coup, j'entends des cris confus, mais que l'expérience a rendus bien clairs pour moi. Je devine que quelqu'un est en danger au pont de cordes, un enfant peut-être, comme telle autre fois, ou un maladroit de chinois étranger au pays. Un jeune chrétien accourt. « Père, un tel vient de tomber à l'eau, le courant l'a emporté ». Je me précipite, non pas lentement comme dit la chanson mais toutefois d'une course mesurée, car je sais qu'en pareil cas une surexcitation trop vive vous met de suite à bout de forces. J'arrive au pont, j'interroge; mais avant de vous dire ce qui s'était passé, il me faut réparer une omission.
    J'ai oublié de dire, en effet, que nos ponts de cordes réunissent la commodité à la solidité. Comme dans certains cas il serait difficile à certaines personnes de « se remonter » elles-mêmes, on a imaginé l'histoire locale n'a pas conservé le nom de l'inventeur un système d'anneaux en bambous insérés dans le câble et reliés entre eux par une corde de chanvre, souple et solide, qui doit avoir en longueur le double et un peu plus de la largeur du torrent. Le lieou-ko est attaché juste au milieu de cette corde, de manière que d'une rive comme de l'autre on puisse le tirer à soi. Ce système permet de passer des fardeaux : une charge de bois, un panier de légumes ; il suffit de les attacher à la glissoire. Il permet aussi d'aider son prochain à passer avec moins de peine en tirant par degrés, à l'instant précis où lui-même allonge le bras et donne son coup de jarret.
    Je reviens maintenant à mon Nemrod. Il était accompagné dans son expédition par un jeune homme d'une vingtaine d'années qui franchit le premier le pont de cordes, seul et sans aide. Arrivé sur l'autre rive, il dépose son fusil et se prépare à tirer la glissoire, pendant que le vieux chasseur passera 'à son tour. Celui-ci ouvre ses grands yeux il a des yeux énormes, s'ajuste aussi bien que possible, et se lance. Il a déjà franchi assez facilement les deux tiers de la corde, grâce à son compagnon qui le tire, mais il faut remonter la courbe, c'est plus dur. Il y a justement sous ses pieds une cataracte en miniature : il a le tort de la fixer de ses gros yeux, il se trouble, et pendant qu'il crie à son ami : Tire vite, tire vite, il a le tort plus grand de saisir le câble d'une main crispée. Non seulement il ne s'aide pas, mais il rend impossible à son compagnon de l'assister. Soudain, il lâche tout, pirouette et tombe à l'eau. Le courant l'emporte et va le déposer sur un banc de gravier à moitié immergé, à deux cents mètres du pont. Le pauvre homme est sans mouvement ; un pêcheur à la ligne peut arriver jusqu'à lui, le retourne la face en l'air et le laisse là.
    Je surviens à ce moment ; je passe le pont, traverse un gué et cours près du noyé, que je trouve râlant encore. Un, deux, puis trois ou quatre chrétiens m'ont bientôt rejoint et m'aident dans les soins que j'essaie de lui donner. Je tâche de me rappeler ce que j'ai lu dans les livres : j'étends mon homme dans une bonne position et le frictionne de toutes mes forces. Sur la rive, il s'est formé un groupe de païens qui n'approuvent pas ma manière de faire et qui, à chaque instant, me crient avec impatience : « Mettez-le la tète en bas, et levez-lui les pieds, pour lui faire rendre l'eau qu'il a bue ». Voilà un procédé rationnel pour vider une outre de Falerne, mais pas l'estomac d'un mourant. Si je n'avais pas été là, mes gens se seraient laissés convaincre et le noyé eut trépassé. Je m'oppose à une pareille imprudence.
    Cependant malgré mes soins, le malade râle toujours et ne reprend pas connaissance; il me semble même que le danger s'aggrave. J'envoie chercher les saintes huiles, et je lui donne l'extrême-onction. Je fais aussi apporter des habits secs et des couvertures ; je change l'infortuné de vêtements, je l'étends sur une couverture; enfin il prononce ces quelques mots : j'ai grand froid. C'est le danger pour les noyés; heureusement nous avons un beau soleil et pas de vent! Je continue mes frictions, peu à peu le corps se réchauffe, la respiration devient normale. Nous prenons alors la couverture de laine par les quatre coins, et nous transportons le malade sur la berge en lieu sec, où nous lui improvisons un lit, le couvrant de tous les vêtements que nous avons sous la main. Nous le laissons ainsi tranquillement cuver son eau, car il n'en a pas rendu la moindre goutte. Le sommeil vient, sommeil agité ; il rêvasse, il s'éveille à demi, répétant par intervalle : Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce donc? se rendort, se réveille pour se faire à lui-même les mêmes questions. Enfin, il dort un bon somme, et bientôt il est sur pied, ahuri, n'ayant qu'une connaissance confuse de ce qui vient de se passer. Tous les autres regagnent leur logis en repassant le pont de cordes ; pour lui, il n'ose plus s'y aventurer et va faire un détour d'une lieue, afin de trouver un pont de bois. C'est, depuis lors qu'il est appelé Moise.
    Sur des rivières autrement larges et profondes que la Seine, on jette aussi des ponts de cordes, de construction semblable à celui que je viens de décrire. Mais et voilà la différence un pont en suppose nécessairement deux : un pour l'aller, l'autre pour le retour. De plus l'inclinaison est telle que sans s'aider des mains, il faut bien s'en garder on glisse d'un trait, d'une rive à l'autre, par son propre poids. Comme vous voyez, ce sont des ponts qu'on peut appeler autocoulants.
    Lorsqu'on fait passer une lourde charge ou un animal, on beurre préalablement le câble, de peur qu'il ne s'enflamme, et cependant la fumée s'élève au passage de la glissoire. Il va sans dire que l'on n'a pas besoin de s'ingénier pour la traction ; bien au contraire, on a soin que le câble se relève un tant soit peu à l'extrémité de manière à prévenir ou du moins à amortir tout choc contre la pile. Ce dernier mode de passer un pont de cordes est très rapide, mais aussi très impressionnant, sans toutefois être beaucoup plus dangereux que le précédent. Il n'y a qu'une double précaution à prendre : se faire bien attacher à la glissoire, car il ne peut pas être question de s'y tenir par le bras ; et écarter du câble le visage qui, sans cela, serait affreusement labouré,
    Ce serait plaisir, un clou! lors de l'exposition de 1900, de traverser la Seine à vol d'oiseau sur un pont thibétain. Avis aux amateurs !
    Quand on n'a jamais passé d'autres ponts que ceux jetés sur les torrents de nos montagnes : ponts de planches mal unies, ponts de cordes, on conçoit, comme je l'ai dit plus haut, que celui de Kiao-chang paraisse une merveille à ceux qui n'ont pas l'idée de nos ponts d'Europe.

    (A suivre)


    1899/33-38
    33-38
    Chine
    1899
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