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Voyage dans le Thibet de Ta-tsien-lou Oui-si 2 (Suite)

Voyage dans le Thibet de Ta-tsien-lou Oui-si 1 PAR. EMILE MONBEIG Missionnaire Apostolique. (SUITE ET FIN) 1er Juillet. Notre troupe d'animaux de charge n'est plus composée que de yacks. Ils ont l'air assez sauvages, habitués plutôt à courir dans les pâturages des environs qu'à suivre les routes en portant des caisses.
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    Voyage dans le Thibet de Ta-tsien-lou Oui-si 1
    PAR. EMILE MONBEIG
    Missionnaire Apostolique.
    (SUITE ET FIN)

    1er Juillet. Notre troupe d'animaux de charge n'est plus composée que de yacks. Ils ont l'air assez sauvages, habitués plutôt à courir dans les pâturages des environs qu'à suivre les routes en portant des caisses.
    A 7 heures nous sommes à cheval. Nous devons traverser de l'est à l'ouest une immense plaine. Le temps est beau, mais le vent froid. Vers 9 heures, nos deux nouveaux satellites nous font visiter une source chaude qui se trouve sur le bord de la route. Il y a là un établissement thermal en miniature, composé d'une maison, avec un trou en terre servant de baignoire. On m'invite à prendre un bain. Je décline l'honneur, mais je permets à mes gens d'en user, me persuadant facilement que ce petit excès de propreté ne leur sera pas nuisible.

    1. Voir Annales des M.-E, n° 50, mars avril 1906, p. 65.

    MAI JUIN 1906, n° 51.

    Vers midi, nous rencontrons une assez large rivière et un pont si fragile, que nous devons passer un à un. Les charges sont transbordées à dos d'hommes, et les animaux traversent à gué ou à la nage.
    Après un petit repos, commence l'ascension d'une montagne rocailleuse contre laquelle le soleil darde sans pitié. Chose curieuse, la chaleur nous semble torride, et à 200 ou 300 mètres au-dessus de nos têtes, de grands pans de neige ne paraissent nullement fondre.
    La route, quoique toujours très pénible à cause des grosses pierres dont elle a été pavée par la nature, devient néanmoins moins abrupte aussitôt que nous nous enfonçons à travers les pics dont le massif est hérissé. De temps en temps, nous trouvons des gazons sur lesquels nos chevaux délassent un peu leurs pieds. Enfin, après mille détours, nous voyons sur une terre, dans le lointain, l'unique maison du pays, où nous devons passer la nuit.
    Je crois bien que le point où nous nous trouvons est à 5 ou 6000 mètres d'altitude. On m'avait averti que le séjour en cet endroit, même lorsqu'on s'y tient couché, est toujours très pénible. Comme il y fait frais, et que le ciel est pur aujourd'hui, l'air doit y être plus dense qu'à l'ordinaire, car, soit en me promenant, soit en dormant, je n'ai pas éprouvé de malaise.

    2 juillet. Un pays de brigands à traverser. Nos protecteurs officiels sont encore moins audacieux que ceux qui les ont précédés. Ils nous prient de nous tenir sur nos gardes ; c'est-à-dire, en somme, de les protéger. Les conducteurs veulent nous suivre de près à travers les rochers et les pics, car il est si facile aux voleurs, disent-ils, de nous enlever des caisses, puis de disparaître sans qu'on puisse les retrouver jamais.
    À 10 heures, nous avons atteint la passe. L'aspect de ce sommet est curieux, non par sa végétation qui est nulle, mais par les pics environnants semblables à autant de pyramides coniques très régulières, formées de blocs de rochers entassés d'une manière fantastique. Comment cela s'est-il fait ? Un géologue y répondrait scientifiquement. Pour moi, je pense que ce sont les fortes gelées de l'hiver qui, peu à peu, ont désagrégé ces massifs. Un confrère, plus entendu dans la partie, me disait que de ce bouleversement d'un massif viendrait l'absence de toute végétation dans le pays.
    Pendant la descente, nous passons sur le bord de plusieurs grands étangs couverts de glace. De temps en temps, nous rencontrons des travailleurs munis d'une petite pioche à l'aide de laquelle ils recueillent le ver herbe, plante médicinale très appréciée des Chinois, et qui se vend fort cher. On ne la trouve que sur les hauts plateaux et particulièrement dans les régions sauvages que nous traversons.
    Nous voici en forêt, sous les sapins, pendant plus d'une heure, puis, nous nous trouvons dans la plus jolie des vallées, au fond de laquelle un groupe de maisons indique l'étape ; nous y arrivons par un large sentier, serpentant à travers des prairies. On se croirait sans exagération dans un de ces vastes jardins anglais, qui entourent les maisons de campagne en pays civilisé.
    Dès notre arrivée, nous dessellons rapidement nos chevaux pour leur permettre de brouter un peu de cette verdure dont la vue nous réjouit nous-mêmes, tant ont été monotones, par leur aridité, les pays que nous venons de traverser. Mais le règlement d'un long voyage donne peu de place aux sentiments poétiques, et beaucoup aux soins matériels. On m'annonce que le souper est prêt : belle nature, bonsoir...

    3 juillet. Notre vallée est toujours charmante. Nous traversons une nouvelle forêt ; puis, des champs bien cultivés donnent soudain au pays, un air d'aisance et de civilisation ; deux gros villages, se touchant presque, ne diminuent en rien cette première impression : car les maisons en sont grandes et bien bâties. Nous faisons halte, ce qui nous vaut un petit déjeuner. Mais ces messieurs de Lamaya, tel est le nom du village au milieu duquel nous nous sommes arrêtés, ne sont pas aussi gracieux que leur pays ; ils ne veulent pas laisser passer nos charges, sous prétexte que c'est à eux de les transporter jusqu'à Bathang. Comme nous avions déjà payé nos porteurs jusqu'à cette ville, il ne me plaisait pas du tout d'en payer de nouveaux ; mais, les pourparlers n'aboutissant à rien, je pris le parti de me fâcher, ce qui réussit à merveille et nous servit de passeport.
    En sortant de Lamaya, nous prenons une petite gorge, puis une large vallée. La route, sur une longueur de 4 kilomètres environ, est remarquable par un nombre considérable de tumulus ou dobongs bouddhiques 1, où les pèlerins d'un lieu voisin ont entassé dévotement des pierres gravées de formules de prières. Nos satellites, qui sont passés par là plusieurs fois, nous disent qu'il y en a 200 tas. J'ai eu la curiosité de les compter ; le chiffre était exact.
    Les soldats nous font aussi la description de la prochaine étape : un pays au climat tempéré où les lièvres abondent.
    A 4 heures nous sommes rendus. Un Thibétain nous reçoit dans son vaste logis avec beaucoup d'égards. Nous logeons dans sa plus belle chambre qui, à vrai dire, est assez propre. Après un instant de repos, on m'invite à aller à la chasse. Je n'y tiens guère. J'envoie mon domestique avec un satellite et le fils de notre hôte. Ma promenade personnelle consiste à monter sur le toit de la maison pour examiner les environs. La vue ne s'étend pas très loin. Nous sommes dans un vaste cirque forme par les collines et les montagnes environnantes. D'un côté cependant une étroite vallée, semblable à une échancrure, laisse apercevoir dans le lointain de nombreux pics couverts de neige. C'est la direction que prennent, chaque année, des milliers de pèlerins thibétains pour aller vénérer la tombe d'un ancien conquérant et libérateur du Thibet : Tamerlan, affirment certains savants. On nous dit aussi que, de ce côté, le pays est magnifique. Cela doit être vrai, car il y a deux ans, un grand personnage, compromis sans doute dans les affaires de Pékin en 1900, s'y est installé avec un luxe vraiment européen Plusieurs d'entre nous sont portés à croire que c'est le prince Touan, resté introuvable depuis qu'on a demandé sa tête à l'Empereur ; mais rien de moins certain. Quoi qu'il en soit, je lui souhaite une bonne retraite.

    1. Voir Annales des Missions Etrangères, année 1898, n° 1, p 29.

    Mon chasseur est revenu bredouille. Seul, le fils du Thibétain a rapporté sa pièce de gibier ; mais, comme il en exige un prix élevé, y lui souhaite bon appétit pour la manger. Nos vivres ne sont pas encore épuisés, un bon repas répare nos forces, et un profond sommeil nous dispose à la marche du lendemain.

    4 juillet. Nous continuons notre route à travers bosquets et prairies. Nos chevaux semblent fouler avec respect cette herbe si tendre ; ils ne peuvent cependant s'empêcher d'en brouter, d'ici de là, quelques bouchées. Ces arrêts répétés ennuient fort les cavaliers qui mettent pied à terre et poussent devant eux leurs montures ; elles ont ainsi plus de liberté et nous fatiguent moins.
    D'ailleurs nous prenons, nous aussi, nos ébats ; la matinée est si belle. De nombreux vols de pigeons sauvages passent à chaque instant. J'arme mon fusil ; mais comment les tirer avec succès? Ils évoluent sans cesse au-dessus de la rivière que nous remontons, et risquent fort de tomber dedans ; cette aventure m'est arrivée déjà plusieurs fois. Enfin, une bonne occasion se présente et je tire. Je fais deux victimes, presque trois, car j'ai failli priver un soldat de sa monture et l'obliger à m'accompagner à pied. Ce n'est pas que j'aie pris son cheval pour un pigeon ; mais au bruit de la détonation, il s'est enfui. On le rattrape avec beaucoup de peine et de retard ; et après avoir décidé de ne plus s'attarder à la chasse de peur qu'il n'arrive d'autres incidents plus fâcheux, chacun saute sur le dos de sa bête, et nous continuons notre voyage, en suivant toujours la même rivière qui, à la manière de toutes les rivières, diminue de volume à mesure qu'on en remonte le cours, et se réduit finalement à un petit ruisseau.
    La pente que nous suivons est douce. Le pays est désert, car il n'y a point de pâturages pour y attirer les pasteurs. A midi, nous passons un col qui nous introduit dans une région toute différente : plus de hautes montagnes, mais un immense plateau, coupé çà et là, par quelques ondulations, et limité au loin par des collines. L'herbe y est abondante. Nous rencontrons quelques troupeaux de yacks et de moutons. Nous approchons de l'étape sans la voir, car les maisons thibétaines, dans les montagnes, se dérobent facilement à la vue ; elles se composent d'un rez-de-chaussée et d'un toit plat, où l'herbe pousse sans peine. Ce sont de véritables tanières.
    Dans le lointain, quelques palissades nous indiquent certainement une agglomération humaine. Un homme de la bande dit que c'est Raty, le lieu de l'étape.
    A l'entrée du bourg, je vois venir vers nous un jeune Thibétain au teint frais, à la mine souriante ; probablement, pensais-je, le propriétaire de la maison où je dois loger, qui vient me recevoir, comme cela se pratique ordinairement. Mais quelle n'est pas ma joie quand je vois briller sur sa large poitrine une croix, et à son cou un chapelet (c'est la coutume thibétaine de porter ainsi ostensiblement les objets de piété).
    Il me salue, et, pour m'honorer, saisit la bride de mon cheval qu'il conduit lui-même. Il me cause ; il me sourit. Je comprends mieux ses sourires, qui manifestent sa joie, que ses paroles. J'entends toutefois les mots de : Len-tsé Sou-ié, c'est-à-dire: Père Soulié. C'est évidemment le P. Soulié qui l'envoie pour me saluer. Ce confrère réside à Yaregong, à deux jours d'ici, mais pas sur la grande route que je dois suivre.
    Je trouve à l'entrée du bourg un groupe d'hommes qui me souhaitent la bienvenue. C'est sans doute la municipalité du lieu, moitié thibétaine, moitié chinoise.
    Dès que nous sommes arrivés à la maison choisie par le jeune Thibétain lui-même, tout est réglé en un clin d'oeil, mes affaires casées, mes couvertures étendues. Je crois n'avoir qu'à me reposer ; pas du tout. Les visiteurs arrivent offrant des cadeaux : légumes, lait, beurre, champignons et autres friandises qui encombrent instantanément mon logis. De plus, une lettre de Yaregong m'invite à y aller, et, pour que je ne manque pas au rendez-vous, le Père m'envoie toutes les provisions nécessaires pour la route, tant pour moi que pour mes chevaux.
    Au milieu de ce brouhaha, il faut procéder avec méthode. D'abord, éconduire poliment les visiteurs ; et puis, se restaurer un peu. Après cela, on fera des projets.
    Notre jeune Thibétain tient à honneur de faire tout le service, sans doute pour laisser se reposer mon domestique et mon interprète. Cela lui est facilement accordé. Il s'acquitte de son travail à la satisfaction de tout le monde et à la sienne aussi, probablement, car il paraît rayonnant de joie.
    Je vois sans peine qu'il cherche à gagner sa cause, c'est-à-dire à m'amener chez son missionnaire, le P. Soulié, qui lui a donné l'ordre de me faire passer chez lui, coûte que coûte.
    Si je cède à ses prières, j'aurai trois ou quatre jours de retard ; mais je ne suis pas un voyageur à cheval sur son itinéraire, et j'accepte volontiers de faire un crochet par Yaregong : la joie de voir un confrère qu'on ne connaît pas, et la pensée que cette joie sera réciproque, sont de puissants motifs de prolonger un voyage, si fatigant soit-il. Donc, c'est décidé, demain je pars pour Yaregong, et le gros des bagages continue sur Bathang, avec mon cuisinier chinois.

    5 juillet. Comme la bande fait scission, les préparatifs sont un peu plus longs qu'à l'ordinaire. Mais vers 10 heures tout est arrangé, et la pluie, elle-même, a fait trêve. On part. Mon interprète me suit avec le jeune chrétien qui sera notre conducteur. De plus, deux chevaux portent les caisses destinées au P. Soulié.
    La route n'offre rien de bien curieux. Nous marchons à travers les plateaux, en pays élevé. Après 3 heures de route, nous nous trouvons au-dessus d'une profonde vallée que nous rejoignons, après avoir traversé une immense forêt. Une belle route s'allonge dans la vallée assez peuplée, car elle compte au moins 4 villages que nous apercevions du haut de la montagne. Nous passerons la nuit dans le village du chef et dans sa maison.
    A peine suis-je installé, au premier étage, que mon interprète crie :
    « Le conducteur des charges s'est enfui ! » En effet, après avoir déposé les caisses devant la porte d'entrée, l'individu en question, montant à cheval, s'était esquivé. Il avait reçu le prix du port jusque chez le Père, et on n'était encore qu'à mi-chemin, il s'agissait de le rattraper ; mais quelque diligence qu'on put faire, il était déjà loin et disparut bientôt sur les plateaux. On ne s'acharna pas à le poursuivre, car, au Thibet comme ailleurs, il y a toujours la ressource de la gendarmerie. Nous connaissons son domicile et il paiera cher son escapade.

    6 juillet. J'étais averti par une lettre du P. Soulié que le second jour j'aurais à grimper une montagne assez raide, et que c'était la partie la plus désagréable de mon pèlerinage à Yaregong. Il avait raison : la pente était abrupte ; mais le plaisir de voir et d'embrasser ce soir même un confrère m'empêchait de songer aux aspérités de la route.
    La montagne fut franchie en 5 heures et demie environ. Nous dînons dans la vallée même qui nous conduit chez le Père. On repart joyeux. Nous marchons dans une épaisse forêt, en suivant les bords du torrent. La route n'est pas mauvaise, mais des alternatives de pluie et de soleil nous donnent une occupation fastidieuse : celle de nous couvrir et de nous découvrir à chaque instant. Enfin vers trois heures, la vallée s'élargit, et notre aimable conducteur nous montre au loin Yaregong. Il fait beaucoup de gestes pour nous désigner la résidence du Père, mais c'est en vain. Nous arrivâmes bientôt au pied des monticules où quelques petites maisons apparaissent. Le Thibétain saisit la bride de mon cheval, selon le cérémonial ; il dit le seul mot que je comprenais : « Chrétiens ! Chrétiens ! » Et me fait grimper sur un tertre, du haut duquel j'aperçois, à n'en pas douter, la maison du missionnaire.
    Mais l'éveil est donné ; de tous côtés accourent les chrétiens de la station. Je suis entouré. Pour plus de commodité, j'abandonne mon cheval entre leurs mains, et cours au devant du bon Père, qui s'avance majestueusement drapé dans sa toge thibétaine. Je vous fais grâce du récit de cette entrevue, de cette première rencontre de deux missionnaires, ayant au coeur le même amour du sol ingrat qu'ils cultivent, et aussi la même assurance que Dieu bénira leurs travaux.
    Je passai là trois jours, heureux s'il en fût, durant lesquels je pus admirer à loisir les magnifiques transformations opérées depuis six ans, dans un pays où l'hostilité pour le missionnaire était manifeste. Maintenant tous l'aiment et le vénèrent, même les païens.

    10 juillet. Le cher P. Soulié tient à m'accompagner jusqu'à ma première étape. J'insiste pour qu'il ne se dérange pas. Il me répond avec un peu de malice, qu'il doit venir me coucher, car je ne saurais m'en tirer sans lui. Certes non, puisqu'il faut dresser la tente pour la nuit. Nous partons donc ensemble.
    Avec mon nouveau conducteur, thibétain à tous crins, il faut voyager à la thibétaine, c'est-à-dire dîner en route, allumer du feu, et faire bouillir le thé ! Ce qui nous prend une heure et demie, et nous repartons.
    Naturellement quand on voyage à deux, on s'occupe moins de paysage. Quand le sentier permet à nos chevaux de se rapprocher, on cause sur toute espèce de sujet, spécialement sur la flore du pays, car mon compagnon est un botaniste distingué. Souvent même il met le pied à terre pour cueillir une fleur ou une plante qui n'est pas dans sa collection. Nous grimpons ainsi insensiblement la pente de la montagne que je passerai demain. Mais la nuit nous surprend juste au pied de la grande montée, et nous dressons la tente dans une clairière, où nos chevaux trouveront de l'herbe à satiété.
    C'est la première fois que je couche sous la tente. La nôtre n'est pas grande, mais la pluie commence à tomber, et les cinq personnes qui composent la caravane y trouveront place quand même.
    La cuisine se fait à l'extérieur, puis on dîne à l'abri avec grand appétit, et on s'installe pour dormir, tandis que des averses répétées battent le rappel sur la toile de notre tente. On s'endort malgré tout, en rêvassant à la fusillade russo-japonaise dont on parle ici comme ailleurs.

    11 juillet. Au point du jour, nous sommes réveillés, non par le chant du coq, mais par l'humidité qui a envahi le sol de notre tente. Nous avons été préservés de la pluie par dessus mais non par dessous ; c'est un petit malheur dont nos tapis de selle ont souffert plus que nous : nous profitons d'un moment où la pluie cesse pour rallumer rapidement notre feu.
    « Il faut boire chaud, me répète sans cesse mon compagnon, car, avec un temps couvert, la bise glacée ne vous épargnera pas au sommet de la montagne ». Une fois bien lestés, nous reprenons notre ascension.
    Le P. Soulié m'accompagne encore un instant, car il passera la journée dans ces parages pour herboriser.
    Nous sortons bientôt de la forêt pour traverser des pâturages. La pluie se remet à tomber ; le froid aussi se fait sentir. On voudrait marcher pour se réchauffer, mais c'est inutile. A cette altitude, une dizaine de pas suffisent pour vous enlever toutes vos forces, et il faut remonter à cheval, aussi transi qu'auparavant. A 10 heures, nous atteignons le sommet de la passe de la montagne de Tsambala, une des plus hautes montagnes que j'aie rencontrée sur ma route. Elle a plus de 6000 mètres d'altitude.
    Maintenant nous n'avons plus qu'une descente à effectuer jusqu'à Bathang, capitale de la principauté de Ba.
    Il est certainement plus facile de descendre que de monter ; mais la route que nous avons suivie, durant la bonne moitié de cette après-midi, est un vrai sentier de chèvres : de grosses pierres à escalader et à redescendre, un torrent furieux qu'on passe et qu'on repasse à chaque instant, de gros arbres renversés qu'on franchit comme on peut : tel a été notre exercice avant de déboucher dans la riante plaine où sont éparpillées les maisons de Bathang. On dirait autant de villas peintes à l'ocre rouge.
    Il est environ 5 heures du soir, et à voir le nombre des promeneurs et surtout des promeneuses qui prennent le frais à l'entrée de la ville, on se croirait aux abords d'une cité européenne. Cependant le costume qu'ils portent et surtout la rencontre de quelques lamas ne donnent lieu à aucune méprise.
    Bathang n'est pas une ville commerçante et cependant elle est la première de tout le Thibet-Est, à cause de son importance politique. C'est là que résident les autorités chinoises, avec leurs garnisons, et où se traitent, par conséquent, toutes les graves affaires. De plus, cette ville est assez tapageuse, un peu à cause de l'esprit de ses habitants qui aiment à s'amuser ; et beaucoup, à cause de la multiplicité des chefs : chefs chinois, chefs indigènes, lamaserie, qui veulent tous commander afin d'avoir chacun son morceau.
    Peu s'en est fallu que les lamas de Bathang ne fissent comme leurs frères de Lithang. Ils étaient tous prêts, l'an dernier, à lever le drapeau de la révolte contre les Chinois dont ils arrêtaient déjà les courriers. L'échec de leurs voisins les rendit sages momentanément.
    A l'heure actuelle, ils lèvent de nouveau la tête, ayant appris sans doute qu'à Lhassa ni les Anglais, ni les Thibétains ne veulent plus reconnaître l'autorité de l'ambassadeur chinois.
    Les Chinois se rendent bien compte du danger, et ils appellent de tous côtés des hommes de bonne volonté pour défricher les terrains cultivables de ce pays qu'ils veulent absolument coloniser, afin de pouvoir dire aux Anglais, si l'envie leur prenait d'y venir : «Halte-là ! Vous êtes chez le fils du Ciel ».
    A Bathang, réside un autre missionnaire, M. Mussot, que j'ai vu, il y a deux ans, dans mon ancien poste de Chapa. Il a été prisonnier des boxeurs qui saccagèrent sa résidence de Len-tsy, en 1901 1. Mais, s'il faillit perdre un bras dans cette affaire, son entrain et sa gaieté n'y ont rien perdu. Il me reçoit avec la plus grande joie. Tous nos bagages sont arrivés la veille avec mon cuisinier. Nous voici donc de nouveau au complet.
    A Bathang, je suis arrivé à la moitié de mon long voyage. Le plus pénible est fait. Désormais, le pays ne sera plus aussi désert, et les confrères sur la route sont plus nombreux. A Yerkalo, à cinq jours d'ici, j'en trouverai deux, et à six jours plus loin, deux autres : l'un d'eux est mon frère !
    Puisque tant de joies me sont réservées, je commence par profiter, pendant cinq jours, de la cordiale hospitalité de M. Mussot. Combien les jours sont courts ! Mais, enfin, il faut partir.

    1. Voir Annales des Missions Etrangères, année 1901, n° 21, p. p. 162, 177.

    17 juillet. Les bagages, qui ont diminué, sont confiés aux bons offices d'un des chefs de Bathang, qui charge ses subalternes, moyennant finance, bien entendu, de les faire parvenir à Yerkalo.
    M. Mussot m'accompagne un bout de chemin, une vingtaine de ly environ ; après les adieux échangés, ce qui dure la longueur d'un cigare qu'on fume assis sur le gazon, il faut se quitter.
    Deux satellites, fournis par les autorités, sont chargés de me montrer la route, et de me servir d'interprètes, car mon ancien truchement est resté à Bathang pour retourner à Ta-tsien-lou. Nous grimpons d'abord une petite colline, par une pente très abrupte. Au sommet, un magnifique spectacle s'offre à nos yeux. C'est le fameux fleuve Bleu qui roule ses eaux boueuses le long d'une vallée étroite, encaissée par des hautes montagnes. C'est le moment d'une grande crue.
    Des passants nous disent que nous ferions mieux de retourner en arrière, parce que la route est recouverte par l'eau, en plusieurs endroits, mais je donne, et bien à tort, peu d'importance à ces nouvelles : puisque le mandarin civil de Bathang, puisque nos bagages sont passés, il y a trois jours, pensais-je, nous passerons bien aussi ; j'ignorais que la crue n'avait atteint qu'hier son maximum.
    Après quelques circuits, nous arrivons au village de Lee, où on nous conseille de nouveau de retourner en arrière ; nous croyons pouvoir arriver à l'étape, et nous continuons notre route, contournant certains points inondés, en passant d'autres à gué ; puis nous sommes arrêtés net : d'un côté, nous avons des rochers à pic ; de l'autre, une eau profonde. Que faire ? L'espace à franchir n'est pas long ; les cavaliers peuvent passer en s'accrochant à la roche, mais il faut lancer les chevaux à la nage. On en prend le parti. Les chevaux sont dessellés, et, grâce à un Thibétain intrépide qui s'était joint à nous par hasard, on les force à prendre un bain qui ne leur sourit guère. Après une nouvelle chevauchée assez longue, nous trouvons une maison envahie par les eaux. Les habitants ont dressé, avec des loques, une tente sur un tertre élevé pour s'y abriter. Leurs meubles et leurs ustensiles gisent pêle-mêle, autour de leur cabane. Ces braves gens nous disent qu'à une petite distance il n'y a pas moyen de passer ; la montagne est à pic et l'eau est sur la route ; ils nous indiquent en même temps un sentier qui nous conduira, par la montagne, au village de Tchroupalong, où nous devons passer la nuit. Il se fait tard et, pour peu que ce nouveau chemin allonge encore l'étape, nous n'éviterons pas la nuit en route.
    Nous grimpons à travers des pâturages d'une étonnante fertilité. La pluie se met à tomber et mouille les branchages que nous ne pouvons éviter de secouer dans notre marche. Je remarque certains endroits qui seraient magnifiques pour y dresser la tente, si nous en avions une. A la rigueur, on s'en passerait, car certains arbres touffus la remplaceraient avantageusement ; mais nous n'avons rien à manger, rien pour nous couvrir. Le temps paraissait si beau à midi, que nous avons tout confié à une barque en peau qui descendait le fleuve. Notre seule ressource est de tâcher d'arriver ce soir à l'étape. Nous sommes à peine au sommet des plateaux et la nuit tombe.
    Après bien des difficultés, à travers une pente en zigzag, nous arrivons enfin sur la vraie route, mais déjà on voit briller des lumières dans le village qui n'est plus qu'à trois quarts d'heure. Dépêchons-nous. Je marche en avant pour donner un peu de courage à ma troupe presque démoralisée ; mais à peine ai-je fait vingt pas, et voilà la route inondée de nouveau.
    L'eau est-elle profonde, on n'en sait rien, à côté, on n'y voit plus. Il faut donc bon gré, mal gré, passer la nuit non à la belle étoile, mais sous la pluie. Les chevaux sont dessellés ; ils ont du moins, eux, la ressource de pouvoir brouter dans les environs. On arrange les tapis de selle sur l'herbe mouillée. J'ai mon parapluie sous lequel je m'installe, tandis que mes hommes, avec les deux satellites, s'organisent aussi de leur mieux ; mais c'est en vain qu'on cherche à éviter la pluie.
    Et rien à nous mettre sous la dent ! On tâche de demeurer gais quand même. Un des satellites est vraiment amusant par ses reparties naïves : c'est tout notre souper. Comme dessert, chacun fume sa pipe le plus délicieusement possible ; puis nous essayons de dormir.
    Naturellement nos songes ne sont pas dorés ; nos chevaux, passant et repassant viennent, de plus les troubler à chaque instant, et nous sommes obligés de crier pour les éloigner, de peur qu'ils ne viennent nous bousculer dans l'ombre.
    Tout à coup un satellite sursaute en criant : « L'eau monte ! I'eau monte ! » Nous étions au bord du fleuve, mais sur une berge assez élevée pour n'avoir rien à craindre de l'inondation, et, de fort mauvaise humeur, nous demandâmes à l'interrupteur quelles raisons il avait pour faire ce tapage. Il répond qu'il a entendu l'eau monter et affirme qu'elle monte. Pour le prouver, il lance une pierre tout près : pas de bruit. Il en lance une autre un peu plus loin, rien encore. Alors, se voyant trompé, il lance une troisième pierre de toutes ses forces, celle-ci retombe dans le fleuve. Donc point de péril imminent. Après avoir ri de la poltronnerie du soldat, on se recroqueville de nouveau sur soi-même en attendant l'aurore.
    Malgré toutes ces aventures ou mésaventures, comme vous voudrez, chacun peut se rendre le témoignage qu'il a dormi un peu. Quant à s'être reposé, c'est autre chose ; nos articulations se sont raidies, et le premier exercice auquel on se livre, dès le lever, c'est de les assouplir par le mouvement. Quant à savoir lequel de nous est le plus mouillé, impossible.
    La pluie a cessé et nous nous hâtons de remonter à cheval. Le fleuve n'a pas diminué, et il nous barre toujours la route ; mais un petit détour dans les broussailles nous permet de passer. A 7 heures environ, nous sommes rendus au village de Tchroupalong, où nous étions annoncés par la barque descendue la veille, avec nos effets de route. Le règlement de la journée est vite fait : changer ses habits, manger et dormir. D'ailleurs, on ne peut continuer la route, à moins que les eaux ne baissent, car la barque qui doit nous faire passer le fleuve n'ose pas s'aventurer.
    Le mandarin, dont j'ai parlé plus haut, est lui-même arrêté. Dans la journée, il vient me rendre visite et s'apitoyer sur mon infortune de la veille. Sa situation n'est pas non plus très brillante. Il n'avait emporté du viatique que pour cinq jours, et voilà les cinq jours écoulés, avant qu'il ait pu remplir sa mission, qui est de faire l'autopsie d'un cadavre à une journée d'ici.
    Aussi, veut-il essayer de continuer sa route dès demain. Pour moi, j'attendrai après-demain, car si le mandarin passe, je suis sûr de passer.

    19 juillet. L'inondation est si forte qu'elle a envahi la moitié du village. Tous les habitants se sont réfugiés sur les toits. Les maisons qui ne crouleront pas auront néanmoins reçu une bonne lessive. La maison où je loge n'est pas dans l'eau. Elle a deux étages, ce qui est du luxe pour le pays. Sur le toit, des lamas, avec quelques autres dévots, récitent les grandes prières thibétaines pour calmer l'esprit du fleuve qui doit être irrité. Du matin au soir, ils ne discontinuent pas de lire à haute voix, de battre des mains, et de faire bombance.

    20 juillet. Nous quittons cette bruyante mais pieuse maison, pour essayer de passer le fleuve et de faire encore une étape. Comme le mandarin a pu continuer sa route, nous avons
    bien des chances de l'imiter. En effet, à 4 kilomètres au-dessous du village, nous trouvons la barque qui nous conduit sans difficulté sur l'autre rive. Nous suivons les bords du fleuve pendant une heure, puis, la route étant de nouveau coupée, on gravit la montagne, ce qui nous vaut un détour de deux heures. Le soleil ne nous ménage pas et nous fait presque regretter les régions froides que nous traversions précédemment.
    A midi, nous atteignons le village de Gunra, nom qui signifie : enceinte de vigne. Autrefois, en effet, la vigne était cultivée au Thibet ; mais la trop grande rapacité des chefs, pour en prélever les revenus, a forcé les habitants à abandonner cette culture. On en voit encore quelques pieds, dans les jardins, chargés de grappes énormes. Ce sont des raisins noirs pour la plupart, il faut encore un mois et demi pour leur maturité.
    Le climat du pays est à peu près le climat de France. A Bathang, en effet, et sur les bords du fleuve Bleu, c'est l'époque de la moisson. Les habitants sont dans les champs ou bien sur le toit de leurs maisons, occupés à battre les céréales en cadence.
    Nous quittons, bientôt et sans regret, les bords du fleuve pour reprendre la route des montagnes. L'altitude n'est pas excessive, aussi voyons-nous des champs cultivés un peu partout ; mais cette culture est en retard au moins d'un mois sur la culture de la plaine.
    Cet après-dîner est délicieux à cause de la fraîcheur de la température et du peu d'inclinaison de la route. Après avoir traversé une petite forêt et doublé le sommet de la montagne, nous débouchons sur l'autre versant, tout couvert aussi de champs verdoyants. Vers 4 heures du soir, nous faisons notre entrée dans le village de Kongtseka, où nous sommes reçus dans une vaste maison.
    Le propriétaire, très aimable, nous introduit dans une grande chambre, et là nous offre ses cadeaux de bienvenue, légumes frais, champignons secs et lait à discrétion. Je le remercie chaleureusement par interprète. Lui, tire la langue et se gratte l'oreille, ce qui prouve qu'il est très sensible à l'expression de ma reconnaissance.
    Le mandarin chinois se trouve encore là, dans la maison voisine, mais nous nous dispensons de nous rendre visite : il ne faut pas abuser des bonnes choses.
    La soirée est charmante ; on soupe. Les esprits sont gais ; tant mieux ! Tout à coup, nous entendons du tapage à la cuisine. Quelqu'un veut aller voir ce qui se passe, quand la femme du propriétaire entre dans notre chambre en coup de vent, afin d'éviter son mari qui la poursuit pour la battre. Par de bonnes paroles, on essaye de les calmer. On y réussit ; mais le mari défend absolument à sa moitié de l'appeler ivrogne.

    21 juillet. Nous sommes debout à la pointe du jour pour continuer la descente commencée la veille. Nous traversons plusieurs villages et, sur les coteaux voisins, nous admirons quelques fermes de belle apparence. Assurément, tous les Thibétains ne se ressemblent pas ; ceux de ces parages doivent être plus laborieux qu'ailleurs. Le beau temps, qui rendait le paysage ravissant, semble vouloir se gâter. Nous entrons dans une maison afin d'être à l'abri pendant notre repas de midi.
    Pour la première fois, je mange quelques noix qu'on nous a offertes, avec du raisin sec, mais qui n'a du raisin que l'apparence et non pas le goût ; c'est une espèce de prunelle particulière au Thibet et à la Chine occidentale.

    MAI JUIN 1906, n° 51.

    Il nous reste encore 16 kilomètres à parcourir. En partant, je m'aperçois que nous sommes escortés par une dizaine de cavaliers thibétains, sabre au côté et fusil en bandoulière, j'ai cru qu'ils voulaient me faire honneur jusqu'au sommet des plateaux ; j'ai appris depuis que cette escorte était de rigueur, et qu'on l'impose à tous les voyageurs étrangers, pour s'assurer qu'ils ne prennent pas la route de Lhassa, qui bifurque à cet endroit même. Si, par hasard, ils prenaient cette route, le peloton en question est chargé de les arrêter et non de les escorter. Dans ma naïveté, je remerciai les soldats, au moment où ils se retirèrent !
    Les plateaux où nous chevauchons maintenant sont ordinairement fréquentés par de nombreux troupeaux de chèvres sauvages. Mais aujourd'hui, à la stupéfaction des habitants du pays, nous n'en voyons pas une seule. Les fusils qu'on avait préparés pour la circonstance sont piteusement rengainés. Un peu plus loin, deux ou trois lièvres bondissent et fuient sous nos yeux. On n'a pas le temps de les poursuivre, car il se fait tard. Pendant la soirée, à l'étape, en causant, nous apprenons, par les gens de la maison, que les lièvres foisonnent tout près d'ici, sur la colline. J'irai à la chasse demain matin à l'aurore.

    22 juillet. Armé de mon fusil et suivi d'un gamin qui m'indique la roule, je suis parti. On ne m'avait pas trompé. A peine arrivé à l'endroit désigné, je vois surgir de tous côtés de gros lièvres qui me fixent une seconde et disparaissent. Je réussis à en abattre un et, fier de sa dépouille, je reviens au cantonnement pour déjeuner et partir. On fera le civet ce soir, si le temps et les lieux le permettent.
    Le pays que nous traversons a un aspect particulier. Le sol est rouge, friable, profondément raviné par les pluies annuelles ; d'où il résulte que certains endroits, autrefois cultivés, ne produisent rien maintenant.
    On voit encore, sur le bord de la route, des maisons dont il ne reste que des pans de murs.
    Avant midi, nous entrons dans le village principal d'une large vallée couverte de moissons. Les Chinois appellent ce village Tsong-gung ou Tsong-gar. Là, nos chevaux de charge doivent être relayés. On a beau presser les gens, en disant que nous voulons repartir après dîner. Inutile ! Ils répondent que les chevaux sont à la montagne ; et qu'on ne pourra les avoir que demain matin. Soit, nous coucherons ici ; mais demain il faudra sepresser, car, pour arriver à Yerkalo, il y a 40 à 50 kilomètres.

    23 juillet. Au moment du départ, les animaux promis ne sont pas là. On se fâche, on tempête, mais tout cela ne nous fait pas faire du chemin. Il faut avoir recours à un stratagème. Je pars seul avec mon domestique, et à pied, laissant tous mes objets de route à la garde des satellites et du maître de la maison. Libre à eux de les faire parvenir ou non, mais ce sont eux qui en répondent.
    Un satellite veut m'arrêter à tout prix, disant que je ne puis pas partir seul, la route n'est pas sûre, etc. Je lui réponds que je m'en moque ; que, s'il ne veut pas que j'aille seul, il doit m'accompagner avec mes bagages ; il n'est pas là pour autre chose ; s'il ne veut pas que j'aille à pied, qu'il amène tous les animaux nécessaires. Et là-dessus je continue mon chemin. A peine avais-je fait 2 kilomètres, que je vis arriver les retardataires conduisant mon cheval tout harnaché, et le reste. On continue donc le voyage, presque au pas de charge, car je veux voir les confrères de Yerkalo, ce soir, et passer le dimanche qui est demain, en leur compagnie.
    Nous quittons la vallée où nous avons passé la nuit ; nous gravissons une petite montagne que nous descendons pour en gravir une autre plus élevée, du sommet de laquelle, nous apercevons le mont Kiala (5.500 mètres) qui se dresse devant nous, et sur la croupe duquel il faudra passer pour arriver chez les Pères de Yerkalo.
    On redescend pour remonter de nouveau, mais la pente de cette grande montagne, quoique plus longue, est aussi moins abrupte. Au bout de trois heures, nous atteignons la passe. On y reprend haleine : juste le temps de fumer une pipe et de casser deux noix. Il est 1h. du soir.
    Ici commence une autre vallée rejoignant le Mékong, ce grand fleuve qui va arroser nos possessions d'IndoChine. Dans le lointain, par une échancrure de montagne on aperçoit sa rive droite, où sont juchés quelques villages. C'est vers ce point que nous devons nous diriger, car Yerkalo se trouve par là, sur la rive gauche, à une quinzaine de kilomètres.
    La descente du Kiala est assez rapide tout d'abord ; la route est en lacet, on ne peut chevaucher, mais nous y gagnons en vitesse. Après une heure de marche, au beau milieu de la forêt, un Thibétain s'avance vers nous. Quelle n'est pas ma surprise en le voyant me saluer et faire le signe de croix. Evidemment, c'est un chrétien qui vient à ma rencontre. Mais comment sait-on que j'arrive aujourd'hui, je n'ai pas fixé de jour et l'aurais-je fait que mon retard sur les bords du fleuve Bleu aurait déjoué tous les calculs. J'accable le nouveau venu de questions. Je lui parle chinois ; il me répond en thibétain que je ne comprends pas ; mais avec des noms et des signes, ça va tout de même.
    Les Pères de Yerkalo sont-ils là ? Oui tous les deux. Où sont-ils ? Plus bas. Ils attendent le nouveau Père. Je pousse mon cheval avec allégresse et au bout d'un quart d'heure, je trouve les Pères Bourdonnes et Vignal, installés sur le gazon, disposant leurs tapis de selle pour me recevoir. On s'embrasse, on cause et l'on se réjouit de notre heureuse rencontre. J'apprends que les bagages, partis avant moi de Bathang, sont arrivés la veille, ce qui a fait supposer que j'arriverais aujourd'hui. Cette rencontre est charmante.
    Comme je n'ai rien pris depuis ce matin, mes confrères veulent me faire manger ; mais, la joie suffisant pour l'instant à ma nourriture, nous enfourchons nos montures, car il y a encore deux heures de marche pour atteindre la résidence. Mes nouveaux compagnons me racontent des histoires du pays, me montrent les endroits fabuleux (quelle région n'en a pas !) Les enfants du collège nous attendent sur la route pour me saluer, et cinq minutes après, nous avions gravi le mamelon sur lequel la maison des missionnaires est bâtie. Là, tous les chrétiens de la station sont réunis pour me voir. Leur curiosité satisfaite, ils se retirent. Je peux alors jouir en toute tranquillité de l'aimable compagnie de mes confrères, et ensemble nous remercions le bon Dieu. Je suis ici pour huit jours.
    Les huit jours sont finis, en route.
    1er août. M.Vignal m'accompagne jusqu'à la ville d'A-ten-tse à quatre jours de marche. Là je dois trouver mon frère, venu de Tse-kou pour m'attendre.
    Nous suivons maintenant les bords du Mékong. Mais ne vous figurez pas pour cela une route unie et en plaine. Mon compagnon m'a bien averti que je n'en ai pas vu encore d'aussi mauvaise. Il faut passer sur le flanc des montagnes qui descendent à pic dans le fleuve ; de plus, ces montagnes sont arides, et le soleil darde de toute la force de ses rayons.
    De loin et de haut, le village de Yerkalo apparaît charmant sur un petit plateau, tout cultivé et dominant le fleuve, à une altitude de 200 à 300 mètres environ. Au pied de ce plateau et sur les rives mêmes du fleuve, il y a des salines qui font la richesse du pays, car à vingt jours à la ronde on n'en trouve pas d'autres. Ces salines sont exploitées d'une manière tout à fait curieuse : chaque année, des puits sont creusés dans le lit même du fleuve ; la grande crue les remplit. Toute la rive est couverte de bassins très peu profonds, battus avec de la terre, et construits sur pilotis. Dans ces bassins, les Thibétains versent l'eau prise dans les puits et portée à clos d'homme. Le vent, qui souffle continuellement clans ces parages, suffit à l'évaporation de l'eau. On recueille ensuite la couche de sel qu'elle a déposée et qui, le plus souvent, prend la couleur de la terre dont les bassins sont enduits.
    On pourrait appeler les salines de Yerkalo, des salines aériennes. Ces détails me sont donnés par M. Vignal.
    Dans la soirée, nous rencontrons un groupe d'aigles énormes, autour d'un animal crevé. Ils sont à bout portant et n'ont pas l'air de s'occuper de notre passage. Je saisis mon fusil, je tire et, visiblement, je traverse un de ces oiseaux, de part en part. Croyez-vous qu'il s'affaisse ; à mon grand ébahissement, il étend les ailes et prend majestueusement son vol !
    Un Thibétain de notre troupe me dit que ces oiseaux ont la vie très dure. « Blessés à n'importe quelle partie du corps, ils peuvent voler, si on ne leur a pas cassé une aile, et quelquefois ils vont mourir fort loin ». Et notre chasseur, bien digne d'être gascon, ajoute par métaphore sans doute : « Coupez-leur la tête, ils voleront encore quelque temps ! » La force de l'habitude !...

    2 août. A midi, nous arrivons dans la petite chrétienté de Pamé, desservie par les missionnaires de Yerkalo. Nous dînons chez le catéchiste, un charmant jeune homme, sorti du collège, et établi ici depuis bientôt deux ans. Il voudrait nous retenir ; on lui fait comprendre que nous ne sommes pas en visite de chrétiens mais en voyage, et que, par conséquent, nous avons hâte d'arriver.
    En quittant Pamé, nous descendons à pic sur le fleuve, que nous devons côtoyer le reste de la journée. Nous en suivons, en effet, tous les détours et contours, qui sont des plus capricieux à travers ces montagnes.
    Le Père me fait remarquer, sur le bord de la route, une carrière de soufre. Pour la curiosité du fait, je ramasse quelques débris de ce métalloïde qui gisent partout, et je me rends compte en effet, que c'est du soufre brut. La lamaserie d'A-ten-tse, qui s'est emparée injustement de cette mine, ne permet pas qu'on l'exploite, de peur, dit-elle, d'attirer les plus grands maux sur le pays. La vérité est qu'elle exploite elle-même, en cachette, et fixe ainsi le cours de cette marchandise qui est fort chère.
    Nous atteignons l'étape vers 7 heures du soir. Le maire du village, qui est apparenté par sa femme à un de nos chrétiens, nous reçoit chez lui. Il a fait si chaude cette nuit-là que nous étions comme dans une étuve.

    3 août. Nous profitons de la fraîcheur du matin pour nous mettre en route. On suit encore les bords du fleuve, moins escarpés qu'en amont. Nous traversons des villages thibétains et mossos. Ces derniers sont les vrais indigènes du pays ; les Thibétains ne s'y trouvent que par droit de conquête. Mais les Chinois sont là pour régler les questions de mur mitoyen et prendre la plus grosse part du gâteau. Pour mettre ces deux peuples d'accord, ils ont décidé que les villages thibétains et mossos s'intercaleraient, ce qui fait que nous passons tantôt chez les uns, tantôt chez les autres.
    Chemin faisant, nous apprenons que la route est coupée : plus bas, un pont a été emporté. Il faut faire le tour par la montagne, ce qui nous allongera passablement.
    Dans la première gorge, nous dînons. Nul de nous ne connaît cette route ; nous risquons fort d'avoir des surprises. On marche quand même. Une petite vallée fait place à l'étroit défilé où nous nous sommes engagés en quittant le grand fleuve ; on y voit même de la culture jusqu'à une certaine hauteur. Après, nous rencontrons une épaisse forêt dont la traversée manque de poésie, sous la pluie. Au sommet des plateaux, le soleil nous lance un dernier rayon avant de disparaître, mais la température s'est considérablement refroidie. Un épais brouillard nous enveloppe et nous fait grelotter.
    Où coucherons-nous ? Je n'en sais rien. La nuit approche, et nous sommes certainement loin de toute habitation. Nous descendons l'autre versant de la montagne. Nous avons à peine atteint la limite de la forêt que la nuit ne nous permet pas d'avancer d'avantage. Il ne reste plus qu'à s'installer le mieux possible. Nous n'avons pas de tente, mais avec des tapis thibétains on en improvise une qui nous abritera tant bien que mal, s'il ne pleut pas.
    Nos gens s'escriment à allumer du feu. Le bois étant mouillé, il ne faut pas moins d'une heure pour y réussir ; nous allions même abandonner la partie, car nous étions tous fatigués de souffler, quand, enfin la flamme parut. On fait bouillir le thé, on réchauffe ses membres transis, et la joie renaît autour de ce foyer montagnard.

    4 août. Les premières lueurs de l'aurore remplacèrent le chant du coq. Seller ses chevaux, avec des chrétiens thibétains dévoués, est l'affaire d'un instant. Le feu qui brûle encore, nous permet de déjeuner rapidement. On s'ébranle, la forêt nous protège contre les rayons du soleil.
    La descente n'est pas trop raide, mais elle est longue. Il ne nous faut pas moins de quatre heures pour arriver au fond de la vallée. Nous avons retrouvé la chaleur qui nous faisait tant défaut la nuit dernière. Aujourd'hui, quoi qu'il en soit, il faut être joyeux ! Nous arriverons ce soir à A-ten-tse où je dois rencontrer mon frère. Je me passerais même de dîner pour gagner du temps ; mais M.Vignal m'oblige à cet exercice.
    Dans une petite vallée que nous trouvons ensuite, je remarque à peu près tous les arbustes fruitiers de nos jardins ; vignes, poiriers, groseilliers à grappes et à gros grains ; ils sont à l'état sauvage.
    Mon compagnon me dit que nous approchons ; si mon frère, qui est averti, est venu à ma rencontre, nous ne tarderons pas à le voir, nous examinons l'horizon avec attention.
    Après avoir été déçu deux ou trois fois, j'aperçois enfin, à 500 mètres environ devant nous, une forme qui semble vêtue de rouge 1, on ne s'y trompe plus. C'est lui ! Il lève bras. Cinq minutes après, nous noms embrassions. Il y avait cinq ans que nous ne nous étions vus ! M. Vignal a eu l'amabilité d'apporter un peu de vin et, séance tenante, nous buvons. « A la famille ! A la Mission ! Aux amis ! » Quant à causer, on le fera à A-ten-tse, où nous avons un pied-à-terre.
    Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de cette ville qui se trouve au-dessous de nous. La descente s'opère à pied, tant la rente est rapide. Nous ne remontons à cheval qu'au moment de franchir la porte de la cite. Toute la population est sortie sur le seuil des maisons pour nous voir défiler. Une foule de Chinois, de Thibétains et de métis nous regardent avec un ébahissement sans pareil. Ils sont peu habitués à ces entrées solennelles. Nous arrivons enfin à notre demeure, où nous, attendait.... devinez qui ?.... Un quatrième Européen, un Français, M. Perronne, agent de commerce pour les achat de pelleterie. Notre joie est ainsi augmentée.
    Notre séjour à A-ten-tse dura deux jours et fut surtout remarquable par sa gaieté. On parla de la patrie, de la Chine, et finalement du monde entier. Chacun racontait ses nouvelles.

    7 août. En marche vers Tse-kou, en compagnie de mon frère ; nous avons laissé M. Vignal à A-ten-tse.
    Notre route rejoint de nouveau les bords du Mékong. Nous trouvons de nombreux villages chinois ; le pays est bien cultivé ; les champs de maïs et de tabac sont magnifiques.
    A la tombée du jour, nous arrivons à l'étape. C'est la famille d'une nouvelle chrétienne de 90 ans qui nous héberge. Cette bonne vieille a su trouver la vraie voie avant de passer dans l'autre monde ; mais le reste de sa famille n'a pas encore adoré.


    1. Le justaucorps en drap rouge est porté par les missionnaires en voyage au Thibet.

    8 août. Il pleut. Ouvrir un parapluie, c'est inutile à cause des épines qui bordent la route ; les manteaux ne servent de rien car ils pompent toute l'eau des branches et des hautes herbes. A 10 heures, on s'arrête pour dîner dans une maison chinoise ; la pluie tombe de plus belle. On continue la marche quand même. L'entêtement du mauvais temps et le nôtre nous font dévorer l'espace.
    A 10 lys (4 kilom.) environ de Tse-kou, nous rencontrons un groupe de chrétiens venus pour nous recevoir et nous apporter de quoi nous couvrir. Nous reconnaissons là le coeur compatissant de M. Dubernard ; mais il est bien inutile de préserver ce qui est déjà mouillé. Nous poursuivons notre chemin sans nous attarder.
    Au détour d'une colline, Tse-kou apparaît enfin de l'autre côté du fleuve. Une grande et belle chapelle domine toutes les maisons avoisinantes. C'est un charmant petit village qui semble suspendu au flanc de la montagne. Nous voici au bout du pont, car, même sur les grands fleuves du Thibet, on trouve des ponts qui sont d'une extrême simplicité : deux longues cordes en bambous tressés ; une pour l'aller, l'autre pour le retour : voilà tout le système. Pour passer on s'attache, au moyen de courroies, à un morceau de bois creux placé sur la corde, dont la seule inclinaison suffit pour vous transporter par glissement sur l'autre rive. Le premier passage est assez émotionnant, mais on s'y fait vite. Les bagages et les chevaux sont passés de même. Il faudrait voir l'air lamentable de ces pauvres bêtes, les jambes et cou ballants au-dessus de l'abîme. La corde, auparavant enduite de beurre, fume sous leur poids.
    De l'autre côté du fleuve, nous trouvons M. Dubernard au milieu de ses chrétiens. C'est un vieillard vénérable, à barbe blanche, qui nous embrasse avec effusion en pleurant de joie. Combien il paraît heureux de nous voir !
    Mon bonheur à moi ne peut s'exprimer que par ces paroles : « qu'il est bon, qu'il est doux pour des frères d'habiter ensemble ! »
    21 août. Voilà déjà douze jours que je me complais dans les délices de Capoue. Cependant, mon voyage n'est pas terminé.
    Je l'achèverai en compagnie de M. Dubernard. Nous repassons le fleuve, car la route ne change pas de rive. Cette opération se fait sous un soleil de plomb, ce qui m'occasionne un mal de tête épouvantable. La dernière partie du voyage prend une mauvaise tournure. Je dîne sans appétit, ce qui attriste un peu mon vieux conducteur. Il me prie de suivre ses prescriptions qui consistent à manger quand même. Je m'y soumets le mieux que je puis, mais sans arriver à satisfaire complètement mon infirmier de route. Enfin, cahin caha, nous arrivons à l'étape.

    22 août. Le repos de la nuit m'a rendu des forces. La brise du matin aidant, je chevauche avec facilité. Mais dès que le soleil monte, me voila de nouveau abattu. Mon aimable compagnon secoue ma torpeur, et m'exhorte sans cesse à admirer le paysage.
    Il a beau faire, nous sommes obligés de raccourcir l'étape.
    Dès que les tapis sont étendus, je me jette dessus. Ce repos anticipé me sert d'apéritif, et me permet de faire honneur au souper.

    23 août. Après tout, comme il vaut mieux être malade chez soi qu'en route, on continue le voyage. Nous atteignons l'étape à 2 heures ; c'est la dernière.

    24 août. Nous serons à Oui-si, ce soir. Cette pensée me donne des forces, du courage surtout.
    Jamais la nature ne m'a paru plus belle. Les ombrages sont plus frais, les sources plus limpides ; la voix du fleuve n'est plus monotone, elle a un rythme inaccoutumé qui me ravit.
    Il n'est pas jusqu'à la vue des jeunes pâtres jouant au milieu de leurs troupeaux, ou des petites filles caressant leur jeune frère en pleurs qui ne me remplisse l'âme d'une douce poésie.
    C'est ainsi que j'achève mon voyage : le corps harassé, brisé, mais le coeur joyeux ! Deo gratias ! ! ....

    1906/128-155
    128-155
    Chine
    1906
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