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Voyage dans le Thibet de Ta-tsien-lou à Oui-si 1

Voyage dans le Thibet de Ta-tsien-lou à Oui-si PAR M. MONBEIG Missionnaire apostolique.
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    Voyage dans le Thibet de Ta-tsien-lou à Oui-si

    PAR M. MONBEIG
    Missionnaire apostolique.

    Mgr Giraudeau, Evêque de Tiniade et Vicaire apostolique du Thibet, m'avait averti, au mois de février dernier, que j'aurais à changer de poste, dans le courant du mois de mai ou de juin, pour me rendre à Siao-oui-si, situé au sud du Thibet central et au nord du Yun-nan. Je me trouvais alors en résidence à Cha-pa, chrétienté située à 2 jours de marche au sud de Ta- tsien-hou, sur la route de Chine. La distance qui me séparait du poste nouvellement assigné était de 40 étapes ; il était donc nécessaire de faire quelques préparatifs.
    Un voyage dans le Thibet est autre chose qu'un voyage en Chine : chez les Célestes, pourvu que l'on ait quelqu'argent dans sa poche, on trouve partout et la nourriture et le couvert ; mais chez les Thibétains, il faut, non seulement, emporter la nourriture pour soi et pour ses chevaux, mais encore de quoi s'abriter pendant la nuit. En général, on trouve des maisons à chaque étape et quelles maisons ! mais il arrive parfois qu'on manque l'étape; alors, il ne reste plus, comme tente, que le ciel du bon Dieu.

    MARS AVRIL 1906, n° 50.

    Mon départ de Ta-tsien-lou fut fixé au 16 juin. Je m'y rendis un peu avant cette date, afin de me procurer tout ce qu'il était utile d'emporter la liste en ayant été soigneusement dressée à l'avance, et tout fut prêt au moment voulu.
    La caravane, qui doit transporter mes bagages et ceux des missionnaires de l'intérieur, se compose de 24 bêtes : boeufs à longs poils, chevaux ou mulets ; quant à mon personnel, il comprend : mon domestique, un Chinois plus habile à cuisiner qu'à chevaucher ; un interprète métis chinois thibétain, d'une extrême timidité, ce qui est un assez grand défaut, vu l'office qu'il aura à remplir ; enfin, deux soldats chinois, que le mandarin de Ta-tsien-lou ne manque jamais d'adjoindre à tout Européen voyageant dans le Thibet, afin de dégager sa responsabilité, en cas d'accident.
    Maintenant que vous avez une petite idée de notre équipement, on vase mettre en route. Il en est temps : dans la cour, nos montures piaffent à fendre les pavés. Elles ne se doutent pas, les pauvres bêtes, que c'est pour une rude trotte qu'on les a aussi bien soignées.
    Le cher P.Déjean, provicaire, tient à m'accompagner un bout de chemin « pour se dédommager, dit-il, de n'avoir jamais pu entrer au Thibet ». Hélas ! Maintenant il est un peu tard pour y songer, à 60 ans ! Après avoir reçu la bénédiction de notre Evêque nous sautons à cheval, et nous voilà partis.
    Après avoir marché pendant dix minutes en dehors de la ville, celle-ci disparaît complètement. Sa situation topographique ne présente rien d'intéressant aux yeux du touriste. Pour le commerçant chinois, elle est merveilleuse. Placée au confluent de deux vallées par lesquelles débouchent toutes les denrées du Thibet, Ta-tsien-lou est la seule porte de commerce, entre le Thibet et la Chine, du côté de Se-tchuen.
    Nous marchons toujours en remontant la vallée ouest de Ta-tsien-lou. Bientôt, en causant avec le P.Déjean, qui s'obstinait à vouloir m'accompagner plus loin, nous nous trouvons presque au sommet d'une de ces petites montagnes dénudées qui entourent la ville. La pluie paraît près de tomber ; le Provicaire se décide à me quitter. Sans descendre de cheval, nous nous donnons une cordiale poignée de main qui vaut bien une accolade ; à Dieu, va !...
    Nous sommes au début de la saison des pluies, et désormais il pleuvra au moins un peu tous les jours. Ordinairement, c'est vers le soir que l'ondée commence ; quelquefois, elle dure la nuit toute entière. Quand cet ordre ne change pas, elle ne nuit pas aux voyageurs ; on part de bonne heure, de manière à ne pas arriver trop tard à l'étape.
    Aujourd'hui nous sommes partis à une heure avancée, mais l'étape n'est pas longue : 40 lys chinois, l6 kilomètres environ.
    Tcheto est l'endroit où nous devons coucher. Un peu avant d'y arriver, l'aspect du pays change tout d'un coup. Jusque-là, ce n'étaient que rochers dénudés, buissons rabougris, au milieu desquels à peine quelques fleurs commençaient à éclore. Maintenant, nous voyons de grands arbres ; des cerisiers sauvages encadrent des clairières cultivées qui s'étendent davantage à mesure que nous approchons des maisons. Mais nous sommes arrivés et nous allons goûter les charmes d'une première nuit en voyage.
    L'auberge où nous sommes descendus est plutôt chinoise que thibétaine ; on y parle les deux langues. Ma chambre a une fort belle vue sur la petite vallée où les habitants de Tcheto récoltent de quoi vivre. Leurs provisions doivent être restreintes, car notre aubergiste ne peut rien nous fournir, et nous devons tirer de nos sacs notre souper et celui de nos chevaux.
    Mes gens mangent à la thibétaine, c'est-à-dire qu'ils dé trempent simplement de la farine d'orge grillée dans du thé beurré.
    Tel est le menu invariable de tout thibétain et de tout chinois voyageant au Thibet ; et, certes, ils ne paraissent pas s'en porter plus mal. Cependant, je n'ai jamais pu m'en accommoder.
    C'est très appétissant à l'odorat, à cause de l'orge grillée ; mais au goût et surtout à l'estomac, c'est autre chose. Il parait, néanmoins, que chacun a mangé à son gré, car après avoir dormi d'un profond sommeil, tout le monde s'est levé frais et dispos.

    17 Juin. A quatre heures on est sur pied, on soigne les chevaux, on les selle, et à 6 h, au milieu du brouillard, on se met en route. Nous sommes arrêtés, hier au soir, au pied d'une assez haute montagne, nommée Tcheto-chan, que nous devons gravir, puis redescendre jusqu'en pays habitable. L'étape sera longue aujourd'hui : 120 lys, 48 kilomètres. Le brouillard qui, au départ, était assez épais et nous mouillait passablement, se dissipe bientôt, ou plutôt nous le laissons au-dessous de nous, dans la vallée.
    La montagne que nous gravissons est boisée, et par endroits toute fleuris. Des rhododendrons énormes, couverts de fleurs blanches et violettes, ne dépareraient point un parterre d'Europe. Les gazons sont émaillés d'une profusion de pâquerettes spéciales aux hautes montagnes. Plus loin, tout devient sauvage ; les arbustes disparaissent.
    La route rocailleuse double la besogne de nos montures ; l'eau, suintant de tous côtés, risque de les faire boiter, en ramollissant la corne de leurs sabots.
    On passe et repasse plusieurs fois le torrent que nous trace la route. Il n'y a pas de pont. De distance en distance, une pièce de bois est jetée dessus pour permettre aux piétons de le traverser sans se mouiller.
    La température se refroidit.
    On marche un peu pour se réchauffer ; mais la rareté de l'air, à cette altitude, nous essouffle tellement qu'on ne peut continuer longtemps cet exercice. Suivant le conseil, qu'on me donna au départ, d'avoir toujours un morceau de sucre à portée de la main pour le manger dès que je ressentirais le mal des montagnes, j'en usai avec succès, mais à la condition de remonter à cheval.
    Durant notre ascension, nous n'avons pas rencontré moins de vingt squelettes de bufs à longs poils tombés là, épuisés, quinze jours auparavant, lors du passage de l'ambassadeur de Chine revenant de Lhassa.
    Après 4 heures de marche, nous arrivons à la passe, et nous commençons aussitôt la descente, car on ne peut songer à s'arrêter, à cause d'une froide bise qui nous cingle le visage, pas assez fort cependant pour nous empêcher de voir que le pays a changé d'aspect.
    Autant l'autre côté de la montagne était dénudé et sauvage, autant celui-ci s'annonce verdoyant et agréable. Bientôt notre route se divise en autant de chemins qu'il y a de vallées aboutissant à ce sommet.
    Nous descendons en pente douce dans la vallée du milieu, en suivant un torrent dont nous avons rencontré la source.
    D'abord, on ne voit rien, sinon un peu d'humidité sur le sol ; plus bas des flaques d'eau se forment, et un petit filet d'eau se dessine qui va se grossissant des ruisseaux qu'il rencontre.
    Nous commençons à nous faire une idée des pâturages du Thibet. On les trouve tout à fait au sommet des montagnes, au-dessus des forêts. Ils en suivent les longues crêtes ; quelquefois ce sont d'immenses plateaux. En ce moment l'herbe n'y est pas suffisamment haute pour y rencontrer des troupeaux ; on y voit seulement les animaux des caravanes en marche.
    Bientôt, nous chevauchons presque en plaine, tantôt à droite, tantôt à gauche du ruisseau devenu maintenant une vraie rivière.
    Pendant une heure, la pluie nous fait presser le pas. Au bout de ce temps, nous entrons par une angle droit dans une vallée spacieuse, bien cultivée.
    Des villages thibétains, aux maisons carrées et aux toits plats, la parsèment, ainsi que des tours de défense, tombant en ruine, qui servaient, il y a quelques centaines d'années. Leurs murs, comme tous les murs thibétains, ne contiennent pas une seule pierre, mais sont faits en terre battue. Elles sont néanmoins solides, puisque, après plusieurs siècles, elles sont encore debout en partie.
    Ce qu'elles ont de plus curieux, c'est qu'au lieu d'être carrées, ou bien à six ou huit côtés, comme nos anciennes tours en France, elles sont à angles rentrants. Si j'étais plus versé dans l'étude des travaux de fortifications, je pourrais essayer de vous en donner une description, mais je dois me taire.
    La route que nous suivons maintenant est magnifique, unie et en plaine. De chaque côté, au bord des champs, de jeunes pastoureaux et pastourelles surveillent, qui, sa vache au pis gonflé de lait, qui, sa chèvre aux traînantes mamelles. Le soleil semble vouloir se venger de n'avoir pu nous atteindre au sommet de la montagne, aussi nous prodigue-t-il ses brûlants rayons. Mais voici l'étape, un assez gros village aux maisons très éparpillées.
    Nous logeons dans une maison à trois étages qu'on ne trouverait nulle part, en Chine, où l'Empereur ne permet à ses sujets que les rez-de-chaussée. Notre hôtel n'est pas luxueux, mais il est commode, ce qui suffit. Les animaux logent dans le bas ; nous, au premier, et les chiens de garde au troisième; Ce qu'il y a de plus appréciable, c'est le bon accueil des gens de la maison. Ils nous offrent du lait frais, du lait caillé et même une ration pour nos bêtes.
    L'un d'eux, qui a l'air d'être le chef, nous intéresse particulièrement. Armé de son chapelet thibétain, il va, il vient, essaye de causer avec moi, puis retourne sur son balcon pour agiter d'un léger coup de main les moulins à prières domestiques ; et tout cela en marmottant sans cesse l'éternelle prière bouddhique : « O mani pad me oum » mots dont la signification est inconnue et des Thibétains et de tous les linguistes.
    Quant aux moulins à prière, ce sont des cylindres plus ou moins gros, bourrés de paperasses sur lesquelles sont inscrits les caractères susdits, et qui pivotent sur eux-mêmes au moyen d'une légère impulsion. Il y en; a d'autres, installés dans de petites maisonnettes, sur les cours d'eau, et qui tournent sans cesse, mus par le courant. Il existe encore de petits moulinets que l'on tient à la main et qui tournent selon le mouvement que le dévot leur imprime ; ils ont la forme de gros hochets d'enfants et, le plus souvent, ils sont richement ornés.
    Les Thibétains sont religieux, même dévots ; on trouve rarement un homme ou une femme, qui, n'ait son chapelet à la main ou autour du cou, l'égrenant sans cesse, même eu causant. Notre hôte ne fait donc pas exception à la règle.
    Après qu'il eut bien examiné ma façon de manger, je le congédiai pour boire son bon lait à sa santé et me coucher.

    18 Juin. Belles plaines où l'on cultive l'orge, le blé, et les pois noirs dont on nourrit les chevaux dans ce pays.
    Au milieu de ces plantations nous remarquons dé nombreux couples de canards jaunes ou dorés, que les Thibétains vénèrent beaucoup et qu'il est mieux pour nous de ne pas chasser, dans la crainte d'irriter les indigènes.
    Au nord de la deuxième vallée, on passe la rivière sur un pont, que certainement l'administration en France ne tolérerait pas, mais qui prouve cependant que les Thibétains savent manier d'assez grosses pièces de bois. Elles sont longues, mais sans pilier au centre, ce qui en fait un pont tremblant, que nous passions tout de même, sains et saufs.
    Je rencontre ici un herboriste anglais qui retourne à Tatsien lou, après une cueillette de huit jours. Comme la pluie tombe serrée, on se dispense de part et d'autre de descendre de cheval, et on se salue le plus courtoisement possible : Good day ! Enfin, voici le charmant petit village de Tongolo où nous achèverons notre journée et où nous passerons la nuit.
    Nous sommes reçus dans l'auberge mandarinale, qui n'a de particulier que son titre et quelques caractères chinois collés sur les cloisons, à l'intérieur. Pour le reste, c'est une petite maison thibétaine ordinaire. Une famille sino thibétaine l'habite et nous traite de son mieux. Elle nous sert du lait en abondance, et un plat de champignons du pays.
    La nuit approche, et nos bêtes de somme qui, hier, n'ont pu nous suivre à cause de la longueur de l'étape, ne sont pas encore arrivées. Il faudra donc chômer un jour pour les attendre.

    19 Juin. Au réveil, quel n'est pas notre étonnement de voir toute la campagne couverte de neige. Elle continue de tomber à gros flocons durant toute la matinée. En plein mois de juin, il faut se chauffer comme au mois décembre. Dans l'après-dîner, je me décide à faire une petite excursion sur la colline voisine où l'on dit qu'il y a beaucoup de lièvres ; je n'en vois pas même de traces, mais j'y gagne de me réchauffer.
    Vers le soir, la neige se met à fondre et il tombe un peu de pluie. Tant mieux ! Demain la route sera plus praticable pour nos chevaux. Nos bêtes de somme sont passées ; elles s'arrêteront au pied de la montagne que l'on doit franchir demain.

    2O Juin. Départ à 7 h. 1 /2 par un temps pluvieux. A peine avons-nous laissé le village, que la route se trouve couverte d'une immense nappe d'eau. Un satellite ouvre la marche, et nous le suivons. Tout à coup un pan de clôture s'écroule avec bruit ; le cheval du satellite fait un bond, se cabre et renverse son cavalier dans l'eau boueuse. En plein soleil, dans un pays chaud, la chose n'eût été que plaisante ; mais le cas de notre soldat était différent. Il a fort heureusement des connaissances dans le village, et peut changer aussitôt de vêtements. Au pied de la montagne, nous trouvons campés les conducteurs de nos boeufs. Il est déjà tard, néanmoins il faut se fâcher pour les décider à partir, ce qui ne s'obtient pas tout de suite, car les animaux sont encore lâchés dans les pâturages environnants.
    La température s'est refroidie et la pluie s'est changée en neige. La montée est d'abord raide, à travers de grands sapins dont les branches s'abaissent sous l'énorme poids de neige qu'elles supportent, puis la pente devient plus douce, et l'on festonne sur les flancs du massif dont nous voulons atteindre le sommet. Tout est blanc désormais autour de nous. Pour protéger nos yeux nous mettons des lunettes noires. Comme il n'y a pas de vent, rien à craindre pour la peau du visage qui, autrement, s'écaillerait et tomberait sur-le-champ.
    Personne ne cause ; on n'entend que le frou-frou de la neige sous le pas des chevaux. Enfin, un tas de pierres, surmonté de quelques lambeaux d'étoffes flottant à l'air pieux fétiches thibétains annonce la passe. Nous croyons que la descente va commencer aussitôt ; mais nous devons suivre les crêtes durant 1 h. 1/2, traversant des ruisseaux, et marchant toujours dans la neige de plus en plus épaisse. Les chevaux en ont jusqu'au poitrail.
    A la seconde passe, nous trouvons la descente qui traverse d'abord des pâturages, puis une forêt. De temps en temps, nous recevons sur la tête des avalanches de neige fondante, dont les arbres sont heureux de se débarrasser. Beaucoup de ces géants tombés de vétusté ou sous les coups de la tempête, nous barrent la route. Si l'on peut lés enjamber, ce n'est qu'un petit obstacle ; mais le plus souvent il faut faire un détour.
    Quatre ou cinq maisons se dessinent au loin : c'est Olongche, lieu de notre repos aujourd'hui. On nous conduit au palais mandarinal. Peut-on jouer davantage avec les titres ? C'est une affreuse masure qui prend l'eau par tous les coins, et où les rats donnent des bals en plein jour. Le peu d'affabilité des gens de la maison est loin de diminuer la mauvaise impression produite par la vue de leur palais ; mais il faut s'accommoder de tout.

    21 Juin. Nous suivons la même gorge que la veille. A environ 8 kilomètres, le torrent que nous côtoyons tourne brusquement au sud, la gorge devient vallée gracieuse et d'un riant aspect. Les champs cultivés sont nombreux ; ils encadrent des maisons thibétaines semblables à de petits forts ; puis, de distance en distance, s'élèvent des tours abandonnées. Les prairies sont étendues, ce qui, dans les pays de culture, dénote que population a émigré parce que la dîme était trop lourde à payer. Plusieurs maisons en ruines en font foi.
    A environ 40 lys plus loin, cette riante vallée se restreint. Le cours d'eau qui jusque-là avait une allure paisible, devient subitement torrent impétueux. Des deux côtés, des montagnes boisées et rocheuses plongent à pic dans ses eaux. La route se promène tantôt à droite, tantôt à gauche de ce torrent. Aussi les ponts ne manquent-ils pas. En général, ils sont solides, car ils sont courts. Néanmoins, la plupart sont emportés ou démolis annuellement, lors des grandes crues, et doivent être reconstruits.
    A travers ces gorges, nous n'apercevons qu'un étroit ruban du ciel, puis soudain, comme par enchantement, nous nous trouvons sur le Ya-long-kiang, un affluent du fleuve Bleu. On ne s'attarde guère pour l'admirer, car l'étape est voisine et nous avons hâte de nous reposer.
    L'hôte qui nous reçoit, un métis, se montre assez aimable à notre égard ; il nous offre quelques légumes frais. Mais j'aurais préféré que sa cuisine envoyât moins de fumée dans ma chambre où, par moments, la position devenait intenable.
    Ho keou, où nous nous trouvons, est un hameau plutôt chinois que thibétain. Il est très important à cause des grands entrepôts de thé qui s'y trouvent, et à cause de son bac, par lequel doit passer tout ce qui entre au Thibet, soit voyageurs, soit marchandises. Aussi, pour y maintenir l'ordre, y a-t-il un poste militaire commandé par un adjudant. Ce dernier seul est changé tous les trois ans, selon la règle appliquée à tous les mandarins de l'Empire ; les soldats sont inamovibles et se recrutent sur place. Ceux sont tous des métis de plusieurs générations ; ils n'ont plus du Chinois que la queue et les yeux légèrement obliques.
    Très peu de temps après mon arrivée, notre adjudant se présente pour me rendre visite et me saluer. Je le reçois très poliment sur mes tapis de selle, et l'on cause. Il veut tout savoir, et bien que je n'aie guère envie de bavarder, je corn prends sa joie de pouvoir parler de la Chine, sa mère patrie, et de l'Europe, le pays de merveilles. Je le satisfis de mon mieux, et quand il fut retourné chez lui, j'allai lui rendre sa visite, selon l'étiquette chinoise.

    22 Juin. Je me rends à l'embarcadère où l'on prépare le départ ; tout trouve place dans la barque : hommes, chevaux, charges, etc... Les amarres sont levées, et nous voilà, voguant au gré des flots. Les rameurs, assez maladroits, au lieu de nous faire aboutir à l'endroit ordinaire, se laissent emporter trop loin par le courant ils s'accrochent heureusement aux rochers de la rive, et les voilà tirant à la cordelle pour nous faire remonter. Le débarquement est rapidement effectué. Le chef du petit village voisin vient m'offrir des présents : des oeufs et du lait. Je bois le lait, je lui donne une récompense, et nous continuons notre route qui est mauvaise, toute encombrée de grosses pierres.
    Après trois heures de marche pénible, nous arrivons à Makedzong où nous choisissons parmi les quatre ou cinq maisons du village celle qui, en cas de pluie, nous protègera le mieux. L'eau coule un peu partout pendant les averses ; néanmoins, nous étendons nos couvertures dans les endroits les moins exposés aux gouttières.

    23 Juin. Nous traversons des clairières resplendissantes de verdure et de fleurs ; des bosquets, d'où part sans cesse le cri strident des perroquets que l'on voit se transporter par bande, d'un côté à l'autre du vallon. Puis, l'ascension proprement dite commence.
    La pente peu raide, d'abord, ne tarde pas à devenir abrupte ; il n'y a même pas de sentier.
    Trois de nos chevaux, chargés de bagages, tombent exténués ; on les abandonne. Des gens qui nous rejoignent, disent qu'ils ont vu un lynx; il aura, là, une proie facile, quand nous nous serons éloignés.
    Vers 11 heures, nous trouvons la passe. Le soleil nous invite à nous reposer un instant. Dans ces régions, les brigands abondent. Ils détroussent les voyageurs qu'ils savent mal armés et en petit nombre, puis, ils s'enfuient dans les vallées voisines où ils partagent le butin. Quand on ne se défend pas, ils n'usent pas de leurs armes ; dans le cas contraire, ils blessent et tuent même quelquefois.
    Je questionne les soldats de l'escorte sur leurs faits et gestes avec ces pillards. Ils me répondent qu'ils n'en ont jamais rencontré ; mais quand on en attrape, on les mène au mandarin le plus proche qui leur coupe la tête. Ce cas est très rare, car on n'essaie même pas de les poursuivre, ce qui serait inutile. Leurs petits chevaux trapus défient tous les autres à travers les montagnes.
    L'un des soldats raconte, ensuite, une plaisante histoire : L'année dernière, quatre de ses compagnons d'armes revenaient de porter des dépêches gouvernementales. Ils furent accostés poliment par ces messieurs les détrousseurs, qui leur disent que n'ayant rien à manger, ils les prient de vouloir bien leur donner quelque chose. C'était déjà un indice. Sans coup férir, deux soldats s'enfuirent au galop, mais les deux autres furent complètement dévalisés ; on leur prit jusqu'à leurs tapis de selle. Vraiment l'Empereur de Chine nous donne de courageux défenseurs !
    Enfin, nous voilà dans la plaine, on passe et repasse des ruisseaux limpides où frétillent une quantité de poissons.
    A heures nous sommes installés dans une vaste maison thibétaine à trois étages et d'assez belle apparence. Il n'y aura pas à craindre les gouttières s'il venait à pleuvoir. Au souper, on me sert un plat de petits poissons. C'est mon cuisinier qui a voulu me faire cette agréable surprise. Dès son arrivée, il est allé les pêcher avec un panier. Nous sommes tous très joyeux ; un peu à cause des 7 jours de marche accomplis, et beaucoup, parce qu'ici nous devons nous reposer 3 jours pour permettre à nos conducteurs de changer leurs animaux.

    24, 25, 26 Juin. Repos.

    27 Juin. Nous grimpons une petite montagne qui nous conduit sur les plateaux opposés à ceux d'où nous sommes descendus, il y a trois jours. Au sommet, dans les fourrés, nous apercevons des bandes de faisans blancs, d'une taille énorme. A notre approche, ils fuient dans les broussailles ; mon domestique essaye néanmoins de tirer, mais sans succès. Il faudrait avoir des chevrotines ; le plomb de chasse ne fait que leur enlever quelques plumes, sans les blesser suffisamment.
    Ici encore, il y a des brigands ; mais ils demeurent invisibles, et, sans alerte, nous descendons dans une étroite vallée qui se dirige vers le sud.
    Le cours d'eau, bien que coulant dans un terrain marneux, doit charrier quelque peu d'or, car nous voyons des gens occupés à le recueillir dans un crible particulier à cette opération.
    Nous avons eu le beau temps toute la journée, mais à la nuit, une pluie diluvienne se met à tomber. Je ne compte pas le nombre de gouttières dans notre chambre ; et que dire d'une
    fumée atroce qui change nos yeux en fontaines. La situation cependant ne manque pas de pittoresque : la maison où nous logeons est l'unique maison de l'étape ; tout le monde s'y est réfugié et c'est un brouhaha indescriptible. Des pèlerins prient, d'autres pétrissent leur farine d'orge, des marchands chinois qui viennent d'arriver entièrement trempés, cherchent à occuper tous les coins de la cuisine pour se sécher. Nous jouissons du spectacle, pendant notre souper.
    28 Juin. Je croyais avoir étendu mes couvertures à l'endroit le moins exposé aux inondations ; mais au réveil, je m'aperçois que je me suis trompé : ma literie ruisselle. Il n'y a qu'à sauter par terre et à faire ses paquets.
    A six heures, nous avons le pied à l'étrier et nous partons ; mais bientôt, nous devons nous frayer un passage à travers les nombreux animaux de charge qui nous précèdent. Ces bufs grognant s'effarouchent de si peu, que c'est toute une affaire. Enfin, et non sans peine, on a réussi à prendre les devants.
    Pour la première fois, nous rencontrons des tribus nomades de pasteurs campés sous des tentes noires. Cette couleur vient ce que les toiles sont tissées avec du poil de yack, sans aucune préparation. D'innombrables troupeaux de moutons paissent dans tous les environs ; on les prendrait aisément pour des fleurs, si les parterres qu'ils dessinent n'étaient pas mouvants. Les vaches sont encore attachées autour des tentes où les ménagères thibétaines sont en train de les traire.
    Après une courte halte sous une des tentes où nous buvons du lait frais, nous continuons notre route. Pendant trois heures la pluie fait rage, et nous arrivons transis à la station militaire de Hotchouka qui comprend quatre hommes et un caporal. Notre situation est presque triste. La salle où l'on nous introduit, dans la maison la plus convenable du bourg, est une vraie mare de boue. Où mettre nos effets de voyage ? Où coucher ? On est un instant à se regarder. A la fin, mon domestique découvre que la cuisine est moins mouillée, et nous nous y installons. Nous serons deux fois enfumés, mais peu importe : il faut se sécher avant tout. Pour comble d'infortune, le susdit caporal s'avise de me faire une visite ! On cause de tout et de rien ; principalement de la commodité des voyages si le chemin de fer pénétrait au Thibet !!! A la fin, il me quitte, se lamentant sur mon triste sort d'être obligé de coucher dans un taudis pareil, et m'assurant que, si sa maison n'était pire, il m'inviterait, etc... Je le crois sur parole, et reviens m'accroupir auprès du feu. Nos bagages ne sont pas encore arrivés ; dès lors, pas de souper.
    Je n'ai même pas le courage d'étendre mes couvertures, et je m'endors sur mes paquets.

    29 juin. Aujourd'hui, fête de saint Pierre et de saint Paul, nous arriverons dans la ville de Lithang, s'il plaît à Dieu.
    Les bords du petit torrent que nous remontons sont tous couverts d'énormes pieds de rhubarbe. La rhubarbe du Thibet est très estimée en Europe ; mais ici on n'en fait pas l'exportation ; c'est trop loin, le transport en serait trop coûteux. Sur les flancs des mamelons autour desquels nous évoluons, nous voyons une grande quantité de marmottes se chauffant au soleil. Lorsque nous approchons, elles disparaissent aussitôt dans leurs trous.
    Impossible d'en viser une seule avec son fusil ; il faudrait les attendre à l'affût. Plus loin, trois loups fuient à toutes jambes, à 500 mètres environ devant nous.
    A dix heures, nous atteignons le sommet de la passe. La ville de Lithang n'est pas bien loin, mais il faut descendre. A nos pieds se déroule une immense plaine de 30 kilomètres au moins de long sur 20 de large, toute en prairies verdoyantes où paissent de nombreux troupeaux.
    Pas de champs cultivés. A cette altitude et sous un ciel aussi capricieux, la culture est à peu près impossible. Nous sommes dans une région où les trombes de grêle sont fréquentes.
    Après une demi-heure de descente, nous apercevons enfin, cantonnée dans un petit coin de la plaine, la ville de Lithang. On dirait une grosse tache noire sur un immense tapis vert. Nous faisons une petite sieste, afin d'avoir une belle allure en entrant dans la cité thibétaine. Ah ! Nous l'expierons, notre mouvement d'amour-propre !...
    A 11 heures, nous nous remettons en marche, préoccupés par la vue d'un gros nuage noir se levant à l'horizon. Sa rapidité l'emporte sur la nôtre. Nous sommes encore à trois kilomètres de la ville, et déjà de grosses gouttes de pluie commencent à tomber, scintillant au soleil, semblables à de magnifiques rubis, qui bientôt se changent en grêle serrée : une vraie fusillade.
    Un vent glacial nous fouette le visage et engourdit nos mains qui ont de la peine à tenir les guides. Nos montures elles-mêmes font mine de se fâcher et secouent furieusement la tête, pensant protéger ainsi leurs oreilles contre les grêlons.
    Nous lançons au galop.
    Ni les mares d'eau, ni les fondrières ne peuvent modérer notre course. Lorsque nous sommés sur le point d'entrer en ville, le soleil apparaît ; mais notre allure reste la même, jusqu'au moment où la foule trop compacte arrête notre élan.
    Nous arrivons dans le quartier chinois où nous trouvons une auberge très convenable à nos yeux, du moment que son toit est intact. C'est désormais la seule condition que nous exigerons pour nous dire bien logés.
    Nous installons devant un bon brasier que le maître de l'auberge a l'amabilité de nous offrir, car nous sommes transis de froid. Quand nos doigts sont dégourdis, nous nous débarrassons des lourds habits mouillés.

    30 Juin. On doit changer, ici, nos bêtes de somme ; nous avons donc un jour de repos. Je fais une petite promenade dans la ville, au milieu d'une foule très bigarrée : ce sont des Thibétains, toujours armés jusqu'aux dents ; des Chinois, marchands pour la plupart, et des lamas, à la tête rasée et aussi sale que leur costume. Nulle part, encore, je n'en ai vu qui puissent inspirer plus de répugnance.
    Il n'y a pas longtemps qu'on peut se promener comme je le fais dans les rues de Lithang, sans essuyer les moqueries de ces bonzes, et même leurs menaces. La honteuse défaite qu'on leur a infligée l'année dernière leur a servi de leçon et les a fait rentrer, du moins pour le moment, dans le droit commun. Cette petite campagne sino lamaïque mérite d'être racontée :
    Depuis plusieurs années, la lamaserie de Lithang s'était arrogée le droit de gouverner civilement la principauté, dont le chef véritable réside dans cette ville. Cette ingérence avait eu lieu, petit à petit, sans bruit ; de sorte que le peuple s'y était fait doucement, étant par sa nature esclave de tout ce qui le domine. Les voyageurs étrangers, les missionnaires et même les Chinois ne s'y habituaient pas aussi aisément, car les uns et les autres étaient souvent arrêtés et dévalisés par ordre de ces religieux bouddhiques, sous prétexte que le Thibet est aux Thibétains, comme l'Europe aux Européens.
    Mais l'année dernière, à cause sans doute des affaires de Lhassa, où les Chinois, l'ambassadeur en tête, étaient méprisés et point écoutés, leur arrogance arriva à son comble. Ils traitaient, plus mal qu'un esclave, le chef indigène du pays qui est patronné par la Chine. De plus, ils menaçaient de massacrer tous les Chinois de Lithang.
    Selon la coutume chinoise, qui est de gagner du temps pour traiter même les plus graves affaires, le préfet de la ville frontière, Ta-tsien-lou, vint avec une petite escorte, exhorter ces bons lamas à être moins turbulents, et à réciter pieusement leurs prières pour l'Empereur, dans leur lamaserie, sans s'occuper du gouvernement du pays. Ils promirent tout, et le mandarin, un vieux bonhomme, s'en retourna. Or, peu de temps après son retour, un nouveau courrier vint lui apprendre que son voyage pacifique avait été inutile. Les lamas se montraient plus audacieux que jamais ; ils fixaient même la date du massacre général des Chinois et de leurs mandarins 1.
    Le préfet de Ta-tsien-lou, en apprenant ces choses, entra sérieusement en fureur. Il lève des troupes dans le pays, emmène les quelques soldats de sa préfecture, et se remet en marche vers la lamaserie rebelle.
    Il venait d'y arriver, et comme un second Alexandre, dormait tranquillement dans le prétoire de son subordonné, quand le cris : Aux armes ! Se fait entendre. Aussitôt il se lève et, probablement sans faire grande toilette, il sort de la maison que les balles des révoltés traversaient déjà.
    Sur un petit tertre qui domine le quartier chinois et le sépare, pour ainsi dire, de la lamaserie, plusieurs bonzes sont transformés en francs-tireurs. Comme on ne tarde pas à leur répondre sur le même ton, ils se replient vers la lamaserie. Les Chinois, encouragés par ce premier succès, les poursuivent et enfoncent la porte d'entrée. Les lamas se sont réfugiés chacun dans sa maison et, de là, continuent le feu. Il faut les prendre une à une ; celles des plus récalcitrants sont incendiées, c'est plus vite fait.

    1. Lithang, outre ses deux chefs indigènes, possède deux mandarins : un civil et un militaire.

    L'un des chefs est pris dans un couloir ; il porte un immense trousseau de clés. On le somme de les livrer, ce qu'il fait après quelques difficultés. On l'enchaîne. L'autre, le grand chef, est découvert dans le temple, derrière l'autel d'une grande idole, pleurant, gémissant, demandant pardon. Il est enchaîné aussi. La bataille était finie, et la lamaserie à la disposition du mandarin. Après un jugement sommaire, celui-ci fit décapiter les deux chefs. On s'attendait à ce que tout le monastère fût rasé ; mais l'argent est un calmant très puissant, surtout en Chine. D'aucuns disent tout bas que le chef de l'expédition aurait accepté 600 taels en or, environ 60,000 fr., pour laisser survivre la lamaserie.
    Pendant ce combat sans précédent, la foule des femmes et des enfants de Lithang suivaient pas à pas les vainqueurs, portant, qui, des hottes, qui, des sacs, jusqu'à des seaux, non pas pour éteindre l'incendie, mais pour piller les greniers des lamas, toujours bien remplis, grâce aux exactions de ces messieurs.
    Ainsi, le peuple de Lithang se vengeait ; mais avec quelle prudence ! Il est à remarquer, en effet, qu'il n'y avait au pillage que des femmes et des enfants lesquels, d'après les coutumes du pays, ne sont pas responsables ! Dès lors, si les choses avaient mal tourné, les chefs de famille n'étaient point engagés.
    Bien entendu, les soldats chinois ont eu une part de toutes ces richesses, quoi qu'en dise celui qui m'a donné ces détails. Il protestait de toutes ses forces, qu'eux, les Chinois se sont toujours contentés de la solde !
    J'oubliais un détail qui montre bien l'imprévoyance des Chinois, en temps de guerre. Ils avaient envoyé à l'avance plusieurs charges de poudre devant servir à l'expédition. Les lamas s'en emparent. La grande armée arrive : pas de poudre. Fort heureusement, beaucoup de soldats avaient des fusils anciens modèles Mauser, genre Chassepot, avec cartouches. Grâce à ces armes, ils ont pu repousser la première attaque, qui fut aussi la dernière.
    Un an après ces événements et à la même époque, je me trouve à Lithang. Naturellement comme étranger, j'attire bien des regards, mais pas autre chose.

    MARS-AVRIL 1906. N° 50.

    La ville de Lithang et sa lamaserie sont si bien situées, si bien entourées de mamelons et de collines que, sans en venir aux mains ni même aux coups de fusil, une poignée d'hommes hardis, sachant bien manier un de ces « portes cigarettes » qui ont fait sauter les forts de Tien-tsin, en 1900, en ferait un monceau de ruines en peu de temps.
    (A suivre).


    1906/65-82
    65-82
    Chine
    1906
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