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Voyage chez les Lolos Indépendants

SU-TCHUEN MÉRIDIONAL Voyage chez les Lolos Indépendants LETTRE DE M. DE GUÉBRIANT. Provicaire apostolique1.
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    SU-TCHUEN MÉRIDIONAL

    Voyage chez les Lolos Indépendants

    LETTRE DE M. DE GUÉBRIANT.
    Provicaire apostolique1.

    Une occasion d'aller visiter les Lolos indépendants m'a été offerte par l'arrivée de la mission d'Ollone à Ning-yuen dans les premiers jours de mai. Le capitaine d'Ollone tenait absolument à visiter le Leang-chan, ce curieux îlot de population aborigène pratiquement indépendant qui a réussi à se maintenir au beau milieu des pays chinois. La traversée en a jusqu'ici passé pour impossible. Quiconque a séjourné au Kien-tchang sait néanmoins qu'elle est faisable à de certaines conditions, celles même auxquelles se soumettent les Chinois qui vont acheter aux Lolos les produits de leur pays et leur vendre ceux qui leur manquent. L'essentiel est de se procurer un bon interprète Lolo-Chinois, un répondant sûr dans chacune des tribus dont on traverse le territoire. Désirant moi-même connaître un jour ou l'autre cette contrée mystérieuse qui, en somme, fait partie de notre Mission et plus spécialement du Kien-tchang et de mon propre district, j'ai mis à la disposition de la mission d'Ollone les renseignements et les relations dont je disposais et, Dieu aidant, tout a parfaitement réussi. Le Leang-chan vient d'être traversé de part en part pour la première fois par deux officiers et un missionnaire français.

    1. Nous lisons dans la chronique de la Société de Géographie au sujet de la mission d'Ollone : « Le P. de Guébriant, nous écrit en substance M. d'Ollone, possède à Ning-youen-fou, à vingt jours de marche de toute voie fluviale, tout ce qui a paru sur les explorations asiatiques ; lui-même a parcouru dans tous les coins la région entre le massif des Lolos et le Yangtseu ; il en a levé les itinéraires, presque tous nouveaux. Si le temps lui a manqué pour dessiner ses levés, ses carnets sont complets ; il les ouvre avec un désintéressement sans égal en faveur de tous les Français. Il les a communiqués à MM. Madrolle, Bonin, de Marsay. J'ai pris copie de ces levés et je compte et je compte en dresser la carte et la présenter, de la part de l'auteur, à la Société de Géographie ».
    « Dans la mission dangereuse du capitaine d'Ollone, le P. de Guébriant n'a pas hésité à servir d'interprète, bien qu'il sût que personnellement il exposait sa vie et qu'en tout cas il subirait des fatigues et des épreuves fort pénibles. Sa décision a entraîné celle de trois de ses fidèles parlant le Lolo et qui, sous sou impulsion, purent à plusieurs reprises assurer, au milieu de ses populations barbares, le salut de l'expédition ».

    Pendant les quinze jours que nous avons passés au milieu d'eux, les sauvages nous ont en somme fort bien traités. Leur réserve parfois un peu défiante s'expliquait trop facilement par les faux bruits répandus sur notre compte dans l'intention de nous nuire. Mais, le plus souvent, une tendance marquée à la sympathie l'emportait, et sans qu'il eût été fait la moindre allusion à mon caractère religieux, j'ai vu, au cur même du pays, l'un des principaux chefs m'amener son enfant, me priant de le bénir et de lui donner mon nom, d'autres annoncer l'intention de venir à Ning-yuen, ma résidence, embrasser la religion, d'autres aller plus loin encore et me demander de les regarder d'ores et déjà comme chrétiens.
    Chose étrange, la domination chinoise qui paraît avoir été assez bien installée sur le Leang-chan presque entier, est en train d'y disparaître ou plutôt y a disparu complètement. A Kia-kio, le point le plus central, existait encore, il y a un an, avec une pagode chinoise un prétoire où un petit mandarin militaire faisait de loin en loin, non sans s'être entendu auparavant avec les chefs Lolos, de courtes apparitions. Tout a été rasé au cours de l'automne dernier ; il ne reste plus à Kiao-kio, à Tchou-he et dans une dizaine d'autres localités différentes, que cent à deux cents familles chinoises, volontairement préservées et gardées çà et là par les Lolos eux-mêmes, en vue des relations qu'ils sont obligés de conserver avec les Chinois pour se procurer certaines denrées de première nécessité, telles que le sel et la toile.
    Ces Chinois, abandonnés des mandarins et entièrement à la merci des Lolos, voient de très bon oeil le missionnaire percer la barrière infranchissable qui les isole du reste du monde. Ou je me trompe beaucoup, ou ils favoriseraient de tout leur pouvoir son installation parmi eux, par exemple à Kiao-kio ou à Tchou-he. C'est peut-être par eux qu'un missionnaire pourrait mettre en train l'évangélisation du pays. Les Chinois serviraient de prétexte et bientôt, j'en suis persuadé, les Lolos feraient des avances. Il faudrait alors se mettre entre leurs mains et à leur discrétion, et c'est ainsi, je pense, qu'il serait possible de gagner leur confiance et de prendre influence sur leurs âmes.
    C'est l'impression qui m'est restée de ce voyage intéressant mais difficile, au cours duquel mon cur s'est si souvent serré à constater l'abandon de tant d'âmes. Je donnais autrefois comme chiffre présumé de la population du Leang-chan deux ou trois cent mille âmes. C'est un minimum, car si la périphérie est moins peuplée, parfois déserte, le centre de la Lolotie est, au contraire, comparable aux plus beaux pays des environs de Soui-fou.

    1908/86-88
    86-88
    Chine
    1908
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