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Voyage aux Iles et à l'archipel Magellan

Voyage aux Iles et à l'archipel Magellan (suite) (Mai 1906) PAR M. TULPIN Missionnaire apostolique à Tokio. (Suite1
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    Voyage aux Iles et à l'archipel Magellan (suite)

    (Mai 1906)

    PAR M. TULPIN

    Missionnaire apostolique à Tokio.

    (Suite1

    Nous voici loin d'Hachijo, nous y sommes cependant, et la faim commençant à se faire sentir, nous partons à la recherche de notre dîner. Chemin faisant, nous rencontrons deux femmes, dont l'une, déjà d'un certain âge, porte sur sa tête une immense corbeille remplie de pommes de terre et marche allègrement sous ce lourd fardeau ; l'autre, beaucoup plus jeune, porte, elle aussi, une hotte pleine de patates douces, mais sur son dos, et maintenue en équilibre par une large lanière passée sur le front. Elles nous disent qu'il y a dans le voisinage, un restaurant du nom de « Mitsune-kan », ou nous serons servis convenablement. Entre temps, le P. Lemoine veut les photographier, car le groupe est intéressant ; mais elles s'y refusent et se mettent à courir en criant : « Ya da ! Ya da! Je ne veux pas je ne veux pas ! » La manoeuvre est inutile, l'instantané les saisit au passage, nous avons une belle photographie de plus, et nous voilà à la recherche de Mitsune-kan, quand nous tombons sur un des passagers du Hiogo-maru qui, lui, cherche des... framboises. Il parait que ce fruit abonde dans la montagne. Cet homme est commis-voyageur d'une compagnie de conserves alimentaires de Tokio. Je lui dis que l'île de Sado, dans la mer du Japon, est couverte de framboisiers, et qu'il y aurait là de riches affaires à traiter ; mon gaillard tirant, alors son calepin de sa poche, prend précieusement note des renseignements, décide séance tenante de faire le voyage de Sado, nous offre, à titre de remerciement, une cigarette, et nous nous séparons ; lui courant après les framboises, et nous toujours à la recherche de Mitsune-kan que nous finissons enfin, après bien des allées et venues, par découvrir. « Bonjour, mon oncle ! Bonjour, seigneurs maîtres ! Est-ce bien ici le Mitsune-kan ! Oui, c'est, ici le Mitsune-kan. Nous mourons de faim, voulez-vous avoir la bonté de nous servir à manger ? Je le voudrais bien, mais nous n'avons rien qui puisse aller aux nobles bouches de vos seigneuries. Nous ne sommes pas difficiles, donnez-nous à manger, nous vous en prions. Quel malheur ! Quel malheur ! Nous n'avons absolument rien ; veuillez cependant entrer, je vais vous apporter une tasse de thé ! » Et ce disant, l'aubergiste disparaît pour faire place à un jeune homme d'une trentaine d'années, vêtu d'un pagne et d'un tricot de laine seulement. « Messieurs, dit-il, nous n'avons absolument rien à vous offrir ; dans ce pays de malheur, on ne trouve rien ; néanmoins j'ai là un poulet et du café ; si cela peut vous suffire, c'est de bon coeur que je vous l'offre.

    1. Voir Ann des M.-E, no 58, p. 227.

    Du poulet ! Du café ! Mais c'est magnifique ! » Pendant le dîner, notre homme nous conte son histoire ; tout Japonais a une histoire. Il est originaire du Japon, a servi comme cuisinier chez des étrangers et de guide à de nombreux touristes. Appelé à Hachijo pour faire de riches affaires, il a été indignement trompé. A son arrivée ici, il avait beaucoup d'argent ; maintenant, il n'a plus rien, mais il n'est pas en peine pour si peu ; grâce à son talent bien connu il aura vite fait de récupérer le bien perdu, tout en se tenant dans les bornes de la plus stricte honnêteté, cela va de soi ; du reste, dans le monde des affaires, chacun rend hommage à sa probité etc... etc... Pour couper court le panégyrique autobiographique ci-dessus, nous demandons à cet habile homme la permission de visiter la maison qui nous semble curieuse. Sans aucune espèce de cérémonie, nous parcourons toutes les pièces, toutes les chambres touchant à tout, regardant tout et nous arrivons à une grande véranda, où travaille un vieillard de 75 ans environ. Il fait un petit buffet, comme amusement, dit-il. Il répond à peine à nos questions, et parait un peu triste nous allions le quitter après l'avoir salué quand à brûle pourpoint : « Maître, votre noble patrie est-ce Rome ?» Surpris, mais saisissant sa pensée de suite ; Oui, répondons-nous ? Etes-vous Pères spirituels catholiques? Oui, nous le sommes. Moi aussi, je suis catholique. Etes vous baptisé depuis longtemps ! Par qui avez-vous été baptisé? Je m'appelle Mori Naokatsu, j'ai reçu le saint Baptême il y a 24 ans, à Tokio, du Père Tulpin. Le Père vit-il encore ? S'il est vivant, où se trouve-t-il ? Et comment va-t-il? Très ému : « Pierre, lui dis je, regardez-moi donc? Il me fixe un instant puis tout à coup, il polisse un cri « Père! » et il tombe à genoux devant moi, joignant les mains, ne sachant positivement plus ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait ; je le relève et nous sommes dans les bras l'un de l'autre, et nous pleurons ; puis ce sont des questions sans réponses, et des réponses qui n'ont point de question. Enfin, une fois ressaisis nous rappelons les jours et les choses d'autrefois, et la visite de l'île finit là, car les deux ou trois heures que nous avons encore devant nous, nous voulons les passer avec notre bon Pierre.

    Cependant, la nuit approche, et il nous faut retourner à bord, car le bateau doit lever l'ancre vers minuit. Nous voulons prendre congé de Pierre qui s'afflige visiblement ; mais il passe dans la chambre voisine, revêt ses plus beaux habits, afin de nous accompagner jusqu'à ce que nous appelons le cratère, c'est-à-dire le lieu d'embarquement. Pendant le chemin nous remarquons, à droite et à gauche, de nombreuses tombes, presque toutes recouvertes d'une légère construction en bois, assez soignée et haute de 3 à 4 pieds. C'est censé la demeure du défunt qu'elle protège.

    ***

    A 10 heures, nous levons l'ancre pour gagner l'île d'Aogashima, située à 20 mille sud sud-ouest d'Hachijo, et où nous arrivions vers 3 heures du matin, le 12 mai. La mer moutonne affreusement, et les vagues déferlent avec fureur sur les rochers du rivage. Comme il n'y a ni port, ni rade, ni abris, nous mouillons en plein Océan, ballottés dans tous les sens, comme une coquille de noix, par un grand vent, sur un lac immense et furieux. Le capitaine est inquiet et se demande s'il sera possible de débarquer. Le coup d'oeil est néanmoins superbe. Supposez une terre volcanique, longue de 2 lieues et large d'une demie à peine, s'élevant brusquement à pic de la mer, à 200 mètres de hauteur, entourée de rochers aux formes tourmentées, striés, déchiquetés par les vagues et les vents, sans une baie, sans une crique et couronnée d'une végétation luxuriante où se cachent sous les arbres, de nombreuses fermes aux toits de chaume ; voilà Aogashima. Cette île renferme une population d'environ 600 individus. Il n'y a ni police, ni autorité, ni tribunal d'aucune sorte ; ce sont les anciens qui gouvernent, et ils gouvernent bien. Il y a cependant une école, dont le maître en frac, les cheveux abondamment pommadés, raide, imposant, primitif et jeune encore, vient à bord et nous réjouit présence. L'île ne produit pas de riz, mais en retour elle donne des patates douces, des pommes de terre, un peu de blé, des légumes et les plus magnifiques lys blancs qui se puisse imaginer. Ces lys transportés au Japon, dégénèrent promptement, si l'on n'a pas soin de lever les bulbes de terre, chaque année, pour les replanter l'année suivante. A part la pêche de la bonite des tropiques (Katsuo), qui se fait en grand, pour s'exporter au Japon, il n'y a pas l'ombre d'industrie à Aogashima, si ce n'est cependant la fabrication du « saké » vin de pommes de terre, qui tient lieu ici de thé et qu'on offre aux amis et aux visiteurs, comme au Japon, le thé, et en Europe, le vin, la bière ou le café. Il n'y a ni sources, ni puits, ni ruisseaux dans l'île, on ne trouve comme à Hachijo, que l'eau de pluie qu'on amasse précieusement dans des citernes creusées à cet effet. Heureusement, les ondées sont fréquentes, sans quoi il faudrait mourir de soif. La volaille abonde, les boeufs et les vaches sont aussi relativement fort nombreux. Ils sont généralement de couleur noire ou jaune et servent uniquement de bêtes de sommes. Beaucoup de ces boeufs, à la tête énorme et au train d'avant très fort, rappellent le bison des prairies de l'Amérique du Nord. Ils paraissent pacifiques doux. A la pointe du jour, nous voyons de longues files de ces animaux chargés de caisses et de sacs, dévaler du plateau de l'île, par un chemin taillé en zigzag dans le roc le plus souvent, et descendre sur la grève. La pente est fort raide, aussi les accidents sont-ils nombreux ; on tombe, on roule, on se relève, et il n'y a ni bras, ni jambes cassés, rien de perdu. Plusieurs grandes barques se détachent alors, d'une légère inflexion de la côte qui sert de port ou lieu d'embarquement et de débarquement et on se trouve sur la pointe d'un rocher, une sorte de hangar de paille. Ces barques sont montées chacune par 5 ou 6 robustes gaillards, complètement nus, à la peau bronzée et à l'air sain et vigoureux. Ils font force de rames, et arrivent sous le vapeur, en faisant un tintamarre assourdissant. On dirait une légion de démons. Ils grimpent à bord lestes comme des singes, en s'aidant de tout ce qui leur tombe sous la main ; et courent, en gesticulant et en criant, du haut en bas du navire. Un de ces primitifs, jeune gars de 25 ans environ, passe devant une famille d'immigrants à Aogashima, composé du mari, de la femme et de deux enfants ; tout à coup, il tombe en arrêt devant la Dame, roulant de gros yeux étonnés d'enfant, la considère un instant : « belle personne ! » dit-il, en secouant la tête d'un mouvement brusque, répété, saccadé, et il reprend sa course, comme le fait un oiseau qui s'envole, paraissant n'avoir pas plus d'idées ou de pensées que lui. C'est véritablement le primitif. Enfin, on charge les barques de ce qu'on doit laisser dans l'île, et nos naturels se disposent à regagner la côte. L'un d'eux tombe alors à pic dans la mer, coule à 3 ou 4 mètres, se redresse en essuyant de ses mains l'eau qui découle sur ses yeux, saute de la mer sur sa barque à la façon d'un singe, et le voilà qui court, en hurlant et en gesticulant, sur le bord de la frêle embarcation, large à peine de cinq centimètres, comme un chat sur une gouttière. Personne de ses camarades n'a pris garde à lui. Evidemment ces gens-là ont l'habitude de ces sortes de manoeuvres. Parmi les objets qu'ils emportent, se trouvent des paquets de tiges de bambous longs et embarrassants, ils les jettent à l'eau, les fixent aux barques avec des cordes de paille, et quelques-uns d'entre eux, se jetant à la mer, dirigent ces radeaux à la nage, vers le rivage. Un pareil convoi est des plus curieux. Cette île d'Aogashima n'est visitée que deux fois par an, en mai et en juillet, par un bateau de la Compagnie Yusen. Tout le reste de l'année elle est séparée du monde, sans aucune espèce de communication. C'est l'isolement complet.

    A 9 h. 1/2, le Hiogo-manu mugit ; c'est le signal du départ. Pendant quelques instants, nous longeons l'île, et, après l'avoir dépassée, nous l'apercevons longtemps, longtemps encore, dressant sa haute terre, comme une sentinelle avancée sur l'immensité de l'Océan. Nous courons directement au sud, pour ne plus nous arrêter cette fois, qu'à l'île principale des Bonins, à Chichijima. Au départ, un fort vent d'est souffle avec assez de violence et la mer est houleuse, agitée ; mais bientôt le temps se met au beau, le vent n'est plus qu'une brise légère, et la mer devenant calme, c'est un véritable plaisir de naviguer. Aussi la gaîté règne franchement à bord. De nombreux troupeaux de marsouins (iruka) prennent leurs ébats de tous côtés, et nous les suivons des yeux dans leurs évolutions. C'est une heureuse distraction.

    A 3 heures de l'après-midi, nous avons déjà fait 48 milles environ, et l'on voit vers l'ouest, au loin, Smith Rock (Take no ko) des cartes européennes. Il est très peu élevé au-dessus du niveau des eaux. Le capitaine nous l'indique. Avec ses yeux de marin, il l'aperçoit ; pour moi, j'ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien ; je prends alors la lunette marine, je sonde l'horizon de mon mieux, je ne suis pas plus heureux , je ne suis pas fait pour être capitaine de bateau ! Le P. Lemoine, au contraire, voit très bien ce Smith Rock ; il a une vue meilleure que la mienne ; c'est toute la réflexion que je fais. Mais, par contre, j'aperçois très bien une troupe de baleines qui évolue dans le voisinage, et rejettent l'eau avec fureur de leurs évents. De temps en temps, leur dos émerge de l'eau, et on dirait alors des îlots flottants. Seigneur ! Quelle monstrueuse masse de chair. J'ai vu dans la baie de Tategama les bateaux baleiniers ; ce sont des coquilles, et je me demande comment de si petits voiliers peuvent s'emparer de ces monstres, et comment aussi, ils ne sont pas réduits en morceaux par eux. Ils s'en emparent cependant, et reviennent sains et saufs. Les accidents sont rares, paraît-il. Les poissons volants font rage de tous côtés ; on dirait des volées de moineaux sur les chènevières, en automne ; ils doivent être poursuivis par leurs ennemis les marsouins. Mon Dieu! Que c'est beau, que c'est vivant; tout cela! La mer est d'un bleu presque noir, tant la profondeur est considérable ; la sonde accuse plus de 4000 mètres. On nous dit que la petite île de Ponafidin et le rocher de la Femme de Loth sont tous près de nous, mais nous ne les voyons pas.

    Le 13 au matin, nous sommes accompagnés par de gros oiseaux de mer, qui volent devant, derrière, à bâbord, à tribord, cherchant leur vie, ce sont des Albatros. Les Japonais les appellent Shinten-ô et vulgairement « Baka-Tori » (oiseaux imbéciles), parce qu'une fois posés à terre, ces oiseaux se laissent stupidement assommer à coup de bâton. Hélas ! Ces pauvres volatiles ne sont pas plus « imbéciles » que d'autres, mais ils ont les ailes tellement démesurées, qu'à moins de grimper sur un tertre, une pierre, un monticule quelconque ils ne peuvent les étendre et les faire battre pour prendre leur essor, et restent à la merci du premier venu. Une fois dans l'air, ils sont chez eux, et ils ont une telle puissance de vol, qu'ils suivent les plus rapides vapeurs des journées entières, faisant plus du quintuple de chemin qu'eux, sans jamais paraître fatigués. Ils se reposent de temps en temps sur les flots et reprennent habilement leur vol du sommet des vagues. Ils nichent sur les îlots déserts du Pacifique. C'est là qu'on va chercher leurs oeufs, qui sont d'un goût exquis, nous dit-on, et aussi les assommer pour avoir leurs plumes, et orner les chapeaux des dames.

    ***

    A 1 h. de l'après-midi, nous avons quitté l'Asie et nous sommes en Océanie. Kitajima (île du Nord) la plus avancée des îles Bonins, paraît à l'horizon, vers l'est sud-est. C'est en même temps la première terre de l'archipel Magellan, formé, comme je l'ai dit, des îles Bonins, du groupe Volcanas, de l'île Marcus et de plusieurs autres qui relient le Japon aux Mariannes et aux Carolines. Après Kitajima, nous voyons Mukojima (île du gendre), Nakosojima, (île de l'entremetteur de mariage), puis enfin Yomejima (île de la bru). Toutes ces îles ; aux noms bizarres, s'élèvent de la mer, nues, volcaniques, brûlées, sans eau, ravinées par des ondées diluviennes et fréquentes qui glissent en torrents dans la mer, sans entrer dans le sol, couronnées de rochers déchiquetés aux formes fantastiques, de pics aigus et d'aiguilles, et leur rivage est bordé de roches madréporiques, sur lesquelles les vagues déferlent avec fureur. Sous un ciel pur et éclairé par un soleil ardent, elles offrent le plus magnifique panorama qu'on puisse rêver. On dirait parfois de vieux châteaux du Moyen Age, en ruine. Ces quatre îles sont sur une seule ligne courant du nord au sud, et séparées les unes des autres par des détroits peu larges et semés de rochers élevés, découpés eux aussi, qui sortent de la mer de tous côtés et rendent la navigation, dans ces parages, très dangereuse surtout entre Mukojima et Nakosojima. Kitajima est inhabitée, Mukojima et Nakosojima renferment chacune de 25 à 30 personnes, et Yomejima n'a qu'une famille. Toutes sont petites, 2 ou 3 lieues de long, au plus, et semblent être les sommets d'une gigantesque chaîne sous-marine. Nous pouvons les observer assez bien, grâce à l'obligeance de notre capitaine qui les fait longer le plus près possible par le Hiogo-maru. Torijima (île des oiseaux) n'est pas loin, mais nous ne pouvons la voir. Cette île renferme un volcan en activité, qui a fait périr, il y a deux ans, plus de 200 personnes, la presque totalité des habitants de l'île. C'est là, néanmoins, paraît-il, que le câble sous-marin doit atterrir. M. Joseph nous montre Kitanoshima, simple gros rocher, séjour favori des albatros. On met deux heures en barque de Chichijirna pour y aller. On y va uniquement dénicher les nids. Kitanoshima forme comme l'éperon d'Ototojima (île du frère cadet) et n'en est séparé que de quelques mètres. Cette île d'Ototojima n'a que 35 habitants, tous pécheurs et planteurs de cannes à sucre Ses vallées, peu nombreuses et peu vastes des restes, sont couvertes d'arbres et de verdure. N'étaient la solitude et l'isolement, le séjour en serait agréables. Après Ototojirna, vient Anijima (île du frère aîné), plus vaste et cependant inhabitée ; puis devant Anijima, un peu rejetée vers le sud, Nishijima (île de l'ouest) ; enfin paraît Chichijima (de du Père) (prononcez Tchitchidjima). Ototo, Ani et Nishijima semblent s'emboîter les unes dans les autres, et ne sont séparées que par une série de détroits peu larges, sinueux et de difficile accès. Les criques, les baies minuscules abondent partout, s'ouvrant entre des rochers striés et volcaniques ; leur fond est tapissé de madrépores qui donnent à l'eau de mer des reflets ravissants. On dit que les requins aiment à prendre leurs ébats dans ces eaux. Nous voudrions parcourir et visiter ces îles, ces détroits, ces criques, ces baies en détail et à l'aise, mais le temps dont nous pouvons disposer est trop restreint. Ce sera pour le voyage suivant.

    ***

    A la tombée de la nuit, ce même jour, dimanche 13 mai, nous arrivons à l'entrée du port de Chichijima la principale des Bonins. On hisse le drapeau national du grand mât en honneur de l'envoyé de l'Empereur et du gouverneur de l'Archipel, qui sont à bord, et nous entrons lentement, presque à la tombée de la nuit, par un temps superbe. Le coup d'oeil est ravissant ; partout des criques ombragées de palmiers, de bananiers et d'une foule d'autres arbres. Rien de dénudé, les choux palmiers, les takos (palmiers pieuvres), les ta manas, (gros arbres au feuillage très épais et gras) couvrent les montagnes, descendent jusque sur le bord des eaux et produisent le plus bel effet. Les montagnes elles-mêmes, très découpées, aux arêtes arrondies et douces, reposent agréablement la vue ; l'Océan fait entendre au dehors comme un bruit de tonnerre continu, sourd et lointain ; et l'Uguïsu (rossignol japonais) chante de tous les côtés son dernier chant du soir, aux notes claires, sonores, énergiques et douces, comme pour fêter notre arrivée : Seigneur ! Que vos oeuvres sont admirables ! A droite, nous avons le gros village d'Ogiura, où se trouve la plus forte agglomération de population de l'île, au fond d'une baie assez vaste, et à droite encore, mais un peu de face, le village de Sakeura ; devant, au fond du port, bordant une lagune peu profonde, le bourg d'Okumura, où demeurent les étrangers naturalisés Japonais au nombre de 90 environ ; à gauche et tout près, la petite ville d'Omura, siège du gouvernement ; et enfin un peu partout dans la montagne, de nombreuses fermes de planteurs. Cependant le Hiogo maru avance toujours avec précaution ; en décrivant une légère courbe sur la droite pour éviter les récifs, il vient jeter l'ancre devant Omura à cinquante mètres environ du lieu de débarquement. La nuit est close et de nombreuses barques entourent le navire en faisant selon l'habitude, un bruit infernal. Ces gens-là ont le gosier solide. Nous louons alors une de ces barques, et nous nous rendons à terre. Le parquier voyant en nous des étrangers ignorants des usages et coutumes de l'endroit, nous demande naturellement cinq fois le prix ordinaire ; nous nous taisons, nous payons et nous débarquons avec nos minces bagages. L'extrémité de la jetée du port est occupée par les enfants des écoles, rangés en bon ordre, et partout ailleurs, la population va et vient, nerveuse, impatiente, affairée. Nous distinguons dans la foule, quelques naturalisés et des femmes qui viennent nous regarder, et nous tournent le dos. Bientôt, un robuste garçon, s'emparant de nos elles, nous prie de le suivre, sans façon. Il a des ordres de la part du Gouverneur, dit-il. Deux minutes après, nous voila installés dans les appartements de l'hôtel Kaneko-ya le seul convenable de la ville et de toute l'île. On nous apporte des rafraîchissements, on nous propose le bain, on se montre si empressé et si prévenant, que nous pensons un moment, qu'on doit nous prendre pour son Excellence, mais il n'en n'est rien. M. Ari Tokutaro a donné des instructions, et c'est là tout le secret de cette aimable réception. Nous acceptons de la bière et des pastèques d'eau (suikira) délicieuses, bien supérieures comme goût, à celles qu'on trouve au Japon. Cependant, l'envoyé impérial et sa suite débarquent eux aussi, à deux pas de l'hôtel. L'enthousiasme de la population éclate alors avec frénésie ; ce sont des cris, des banzai que l'écho des montagnes répercute de tous les côtés ; c'est du délire ; puis une « fanfare » de cornets à piston, de fifres, de clarinettes, de tambours, de grosses caisses, accompagnée du chant de plusieurs centaines d'enfants se fait entendre joyeuse. Musique et chants sont très justes, très frais et fort bien exécutés. C'est charmant, et nous constatons n'avoir jamais rien entendu de pareil au Japon, soit dit sans offenser personne. Des centaines et des centaines de lanternes vénitiennes allumées circulent partout, et produisent, sous ce ciel pur et limpide, un effet véritablement impressionnant. Enfin, accompagné par la foule qui ne se possède plus de joie, le vicomte Higashisano arrive à l'hôtel lui aussi, où des appartements lui ont été réservés. Il nous serre la main, et nous nous félicitons, mutuellement de notre heureuse arrivée. Au dehors, les cris, les banzai, la musique, les chants et le va-et-vient du peuple continuent et se prolongent fort avan dans la nuit. Le Gouverneur s'informe aimablement si rien ne nous manque et nous nous séparons. Il est minuit.

    ***

    Le 14 au matin, après déjeuner, nous partons à la recherche d'une barque, pour nous conduire chez Mme Gilly, que nous avons fait prévenir de notre arrivée, dès la veille au soir. Cette darne demeure au village de Sakaiura, l'autre côté du port, en face d'Omura. Elle est d'origine californienne (Etats-Unis d'Amérique). Son mari est né aux Bonins ; s'étant attaché dans sa jeunesse à un capitaine de bateau français qui fit son éducation, il devint lui-même commandant d'un baleinier. Il se maria en Californie à une femme qui lui donna une fille, et qui il y a environ quatorze ou quinze ans, j'ignore à la suite de quel accident, devint lépreuse. La famille vint alors s'établir à Chichijima, où elle possédait plusieurs propriétés. M. Gilly mourut bientôt en mer, et sa fille, qui avait grandi, soigna sa mère avec un admirable dévouement, trouvant encore au milieu de ses occupations, les moyens et le temps de faire le bien autour d'elle, de telle sorte que son nom est demeuré en vénération dans tout l'archipel. Elle mourut elle-même, il y a six ans, de la dysenterie, je crois, laissant sa pauvre mère dans la désolation et seule au monde. Marie la sainte, comme on l'appelle encore, une fois disparue, sa mère Mine Gilly ne se découragea cependant pas. Acceptant, en excellente chrétienne qu'elle est, tout l'affreux de son mal, avec une parfaite résignation à la volonté divine, elle se créa un genre de vie régulier et pieux, s'attacha, par sa douceur et sa bonté, une famille Canaque de l'île qui la sert avec dévouement, et vécut isolée avec ses souvenirs. La fille de ses serviteurs océaniens, Motoye, s'étant mariée avec un Japonais, nommé Aono, originaire de la province de Moto au Japon, Mine Gilly a adopté ces deux jeunes gens pour ses enfants, et ils la Servent avec autant de respect et d'abnégation que si elle était leur véritable mère. Depuis quatorze ans, elle n'a pas rencontré de prêtre catholique, et sa plus grande peine est, parait-il, de ne pouvoir entendre la sainte Messe, recevoir la Communion, le sacrement de Pénitence et écouter la parole de Dieu. Fidèle à sa foi, elle nà jamais omis d'observer le dimanche, autant qu'elle peut, et aussi les autres commandements de Dieu et ceux de l'Eglise. Elle n'a habituellement pour toute distraction et pour toute consolation, que le pèlerinage, très souvent renouvelé du reste, à la tombe de sa chère Marie. « Au souvenir des vertus de mon enfant, dit-elle, je me sens réconfortée et encouragée à souffrir avec patience et en union avec Notre Seigneur Jésus-Christ, et je n'ai qu'un désir, c'est d'aller me réunir dans le ciel, à cette enfant que j'aime par dessus tout après Dieu ». Comme personnel, cette dame a chez elle la famille Canaque dont j'ai parlé ; leur gendre est un chevrier qui soigne une quinzaine de chèvres, des dindons, des poules et des canards. Elle vit du lait de ses chèvres, du revenu de sa basse-cour, d'une plantation de bananiers et de quelques rentes qu'elle possède ici et là. Comme habitation, elle possède une série de petits logements, tous séparés et indépendants les uns des autres. C'est un peu comme cela dans toute l'île. Ces cases consistent en un rectangle, renfermant généralement deux chambres, sans fenêtres, ni vitres, avec une charpente revêtue de planches à l'intérieur, et de feuilles de bananiers à l'extérieur, des ouvertures ici et là pour la ventilation et la lumière, et de belles nattes comme plancher. Il n'y a pas de plafond, et le toit est formé de feuilles de palmiers tressées, du plus bel effet. Le tout est coquet, frais et commode. Situées au milieu de grands arbres, ces paillottes sont parfaitement protégées contre le soleil et aussi contre les typhons, assez fréquents et très violents dans ces parages. Il n'y a pas d'eau potable dans l'île, parce qu'il n'y a pas de source. Çà et là, on voit quelques puits, mais ils sont tous creusés sur le bord de la mer, et l'eau en est saumâtre. Les pluies sont relativement rares, et la sécheresse assez fréquente ; c'est le fléau de ces îles ; ainsi, l'an dernier, une longue période sans eau a détruit une grande partie des plantations de cannes à sucre et causé d'immenses dommages. Les typhons sont aussi un gros sujet d'ennuis. En général, la situation est peu prospère et ne semble pas devoir s'améliorer d'une façon appréciable. C'est du moins, ce que disent les colons. La terre est trop pauvre et trop peu fertile. C'est une terre volcanique. La colonie n'a donc pas grand avenir. Restera-t-elle même ce qu'elle est ? C'est une question ? Le commerce, non plus, n'est pas considérable ; il consiste en fruits, bananes, pamplemousses, mangues récemment importées, en une sorte de tourillons à l'odeur repoussante, mais au goût exquis, en pastèques délicieuses, en tomates superbes, etc., etc., en cassonade, en sucre, en ailerons de requins, en tortues de mer très grosses, en huile de baleines, etc... L'industrie est très peu développée, on ne trouve guère qu'une fabrique de conserves de tortues, un atelier de chapeaux d'écorce d'arbre, de porte-cigares, de paniers et de boîtes, etc., etc..., et une boulangerie très primitive. Il n'y a pas de boucherie, et la chair de tortue, mangée fraîche, tient lieu de boeuf et de veau. Par contre, le poisson est très varié et très abondant. Comme oiseaux, on trouve le rossignol japonais, (Uguïsu), une sorte de merle noir, à la gorge et à la poitrine rouge foncé, des poules de toutes les races, dont plusieurs vivent dans la montagne à l'état libre, le vulgaire moineau, l'albatros comme oiseau de mer, etc., etc. Les mammifères sont aussi fort peu nombreux, des boeufs de travail de deux espèces, quelques vaches laitières importées de l'étranger, le porc noir, des chèvres, des chevreuils dans la montagne, les diverses races de chiens de rue, le chat, etc., etc. On ne voit aucun reptile, mais en revanche, des moustiques et la petite mouche commune en quantité. En mer, on rencontre la baleine, le requin, la tortue, la bonite des tropiques, des coquillages, etc... La pêche de la tortue, en particulier, se fait en grand, et les tortues capturées sont versées dans un bassin creusé à cet effet, et tirées de là, au fur et à mesure des besoins de la fabrique dont il a été fait mention. On nous avait dit qu'il y avait des perroquets et des oiseaux de paradis dans l'île. De perroquets, il n'y en a plus, et d'oiseaux de paradis, il n'y en a jamais eu. On trouve relativement très peu de fleurs ; il y a cependant de magnifiques lys blancs, importés très probablement d'Aogashima. Je ne me souviens pas d'avoir vu des bambous. Peut-être y en a-t-il ? Cest possible. Les routes font complètement défaut, il n'y a que des sentiers de montagne tracés à grands frais par le gouvernement, pour desservir les nombreuses fermes, ou les plantations semées un peu partout dans File. Naturellement, les voitures sont inconnues à Chichijima. Cette île renferme cinq villages proprement dits : Omura, Okumura, Sakaï-ura et Ogiura, tous autour de la baie de Futami, un autre sur l'Océan, à droite de l'entrée du port, et relie à Ogiura par un assez bon chemin, et enfin, une maison de « naturalisé », derrière la montagne de Sakaiura, desservie par un sentier de chèvres. Les communications, en général, se font au moyen de barques qui sortent à tous les instants, à destination de l'un ou l'autre centre de population, annonçant toujours leur départ au son d'une trompe en coquillage de mer. Ces barques sont de deux sortes ; la barque ordinaire, qu'on trouve partout au Japon, et une autre, large d'un pied à peine, longue de cinq à six mètres et maintenue en équilibre par deux poutres transversales longues de 6 à 7 pieds. Ces deux poutres partent du bord supérieur d'un des côtés de la barque, à un mètre et demi de la pointe d'avant, et à autant de la pointe d'arrière, laissant entre elles, un espace d'environ deux ou trois mètres. D'abord horizontales au haut de la barque, ces poutres se courbent, s'abaissent presque brusquement d'un pied, vers leurs extrémités, et maintiennent fortement une troisième poutre, celle-ci parallèle à la barque, presque aussi longue qu'elle, très grosse et formant balancier. On trouve cette barque à balancier, profonde de deux pieds environ, et importée de Ceylan ou des îles Océaniennes, dans presque toutes les maisons. C'est une embarcation sûre et rapide, bien que d'apparence très fragile.

    ***

    Comme population, l'archipel entier des Bonins ne compte guère plus de 3 à 4000 habitants, dont 1800 environ à Chichizija, 400 à Hahashima et le reste dispersé dans les autres îles. Beaucoup de ces colons sont venus des îles d'Idzu, d'Oshima et de Hachigo principalement, et les autres du Japon proprement dit. Il n'y a plus que deux familles Océaniennes, et à peu près 90 individus naturalisés (Kikazin) japonais et plus ou moins de races européenne et américaine. Ce sont des sangs très mêlés. Ils portent néanmoins encore des noms étranger, portugais, Gonzalez, Isabella ; allemands, Veber, Allen ; anglais, Roberson ; français, Savary, Gilly, etc., etc. Les femmes surtout semblent être d'origine océaniennes, de Guam en particulier ; les traits du visage et la couleur de la peau le disent suffisamment. Ils sont tous, ou à peu près tous, groupés, et forment à eux seuls le village d'Okumura, situé au fond de la baie de Futani. Il y a quelques années à peine l'accès de ce village ne pouvait avoir lieu que par mer, et encore était-il protégé par une lagune peu profonde et impraticable aux barques un peu fortes. Dissimulé par un rideau très épais de grands arbres, des ta manas, il était difficile, non seulement à aborder, mais aussi à trouver. Il se gardait ainsi contre les pirates Américains et Malais, qui infestaient ces mers. Avant l'arrivée des Japonais, Chichijima a été ravagée et pillée à plusieurs reprises par ces misérables. Ils massacraient ceux qui résistaient, en emmenaient d'autres prisonniers, surtout des femmes, et ne manquaient pas de prendre tout ce qui leur tombait sous la main. M. Joseph raconte qu'une de ses tantes ayant été enlevée par des pirates, probablement Américains, n'a plus reparu. Après l'arrivée des Japonais, en 1876, deux fois encore, ces corsaires sont venus jeter l'ancre dans le port ; mais ayant trouvé quelqu'un capable de les mettre à la raison, ils sont repartis sans avoir même cherché à débarquer. Aujourd'hui, il n'y a plus même l'ombre de danger, la population est en nombre et fait bonne garde. Le gouvernement japonais ayant fait sauter à la dynamite, une partie des rochers qui fermaient l'entrée du vallon d'Okumura par terre, une route de deux kilomètres environ longeant la côte a été construite, et mène d'Omura à Okumura. On a même fait un jardin public, encore très modeste, il est vrai, entre les deux villages, et on parle d'y élever un monument commémoratif de la dernière guerre. C'est près de là que se trouvent de vastes hangars abritant un dépôt de charbon, à l'usage des bateaux de guerre japonais qui croisent dans ces parages pour y exercer la police, et aussi des vapeurs marchands qui se trouveraient pris au dépourvu. Les étrangers sont antérieurs dans l'île aux Japonais, et ceux-ci, y étant arrivés en 1876, pour la coloniser, ne les inquiétèrent pas, mais exigèrent qu'ils se fissent naturaliser Japonais. Ce qui fut fait. Avec les Japonais, arriva un ministre protestant de l'Eglise d'Angleterre, qui fut assez habile pour obtenir d'emmener avec lui, à Kobé, deux enfants des naturalisés, pour faire leur éducation. En 1889, il en obtint neuf autres, parmi lesquels se trouvait M. Joseph Gonzalez. Jusque-là, la population étrangère était à peu près moitié catholique et moitié protestante. Ne voyant pas venir de prêtre, les catholiques, peu instruits du reste, sur la religion, sans culte, sans sacrement, sans prêtre, tourmentés par la partie protestante, excités par des avantages humains, et sous l'influence néfaste d'un certain Dollfus et de Gonzalez, le père de M. Joseph, succombèrent, apostasièrent et se firent tous protestants, à l'exception d'un M. Allen qui vit encore, de quelques femmes mortes depuis, d'un Français M. Louis Edouard, mort lui aussi il y a 4 ou 5 ans. M. Joseph Gonzalez étant passé, comme son malheureux père encore vivant, au protestantisme étant tout enfant, est devenu diacre anglican à Kobé, s'est marié à une Japonaise, est revenu dans son île, et gouverne aujourd'hui, au spirituel, tous les protestants dans l'archipel. Il demeure à Omura paraît estimé et bon. Il 'possède une certaine aisance et jouit d'une réelle influence. Il commence à travailler sur l'élément purement japonais et voit déjà autour de lui un petit troupeau d'une dizaine d'individus. Il a élevé une école qu'il dirige lui-même très habilement, et où il reçoit tous les étrangers, et quelques Japonais. Enfin, il s'est ménagé ses entrées libres dans l'école gouvernementale, et se trouve soutenu, conseillé et encouragé par un ministre qui vient passer un ou deux mois avec lui, tous les ans, envoyé par son évêque. Ce dernier a lui-même visité plusieurs fois déjà ces ouailles éloignées. Chez un M. Benjamin Savory, j'ai vu une image espagnole représentant la Nativité de Notre Seigneur, et qui n'est certainement pas d'origine protestante. Des retours à la vraie foi ne sont pas impossibles, mais il faudrait pour cela qu'un Père sachant bien l'anglais réside au milieu d'eux. Autrement c'est inutile. On ne saurait d'aucune façon excuser l'apostasie de ces pauvres gens, niais le fait s'explique très bien. Ils ont été trop longtemps abandonnés. La population purement Japonaise n'augmente pas et n'augmentera pas à Chichijima ; les naturalisés, encore bien moins, ils diminuent même sensiblement, par l'émigration en pays blancs. Leur vie est si rude et si précaire ici ! Ils ne sont pas riches. Pendant la belle saison, montés sur des goélettes de 70 à 90 tonneaux, ces hardis marins descendent vers les mers du nord, dans les parages de l'île Sagaline et du Kamchatka, à la chasse du phoque, de la loutre, etc... Ces expéditions, en outre des périls de ces mers inhospitalières, sont rendues plus dangereuses encore, du fait des Russes, qui poursuivent ces hommes sans merci et les abattent sans pitié, à coups de fusils ou de canons, quand ils peuvent les atteindre. Je vois toujours la pauvre femme de l'un de ces marins trembler et pleurer à l'idée de voir son mari partir pour le Nord. Celui-ci la rassurait de son mieux, mais il était clair que lui-même était peu convaincu de la vérité des choses qu'il disait. Dans les autres saisons, ces hommes se livrent à la pêche des tortues de mer, des marsouins et des baleines. C'est moins dangereux, mais il y a la concurrence des Américains, des Anglais qui viennent, de temps à autre, relâcher aux Bonins, et surtout des Japonais. Enfin, entre temps, ils cultivent quelques lopins de terre autour de leurs maisons. C'est la période du repos et de la joie dans la famille qu'ils semblent beaucoup aimer. C'est plaisir de voir le soin qu'ils prennent de l'éducation de leurs enfants garçons et filles, qui tous fréquentent l'école. Quelques-uns même, un peu moins pauvres, les envoient à Tokio ou à Yokohama, achever leurs études.

    (A suivre).


    1907/279-295
    279-295
    Japon
    1907
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