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Voyage aux Iles d'idzu et à l'archipel Magellan 2 (Suite)

Voyage aux Iles d'idzu et à l'archipel Magellan 3 (suite) [Mai 1906] PAR M. TULPIN Missionnaire apostolique à Tokio. (Suite1)
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    Voyage aux Iles d'idzu et à l'archipel Magellan 3 (suite)

    [Mai 1906]

    PAR M. TULPIN

    Missionnaire apostolique à Tokio.

    (Suite1)

    Nous sommes au matin du 14 mai ; grâce à l'obligeance d'un ami, nous trouvons une de ces petites barques à balancier dont j'ai parlé, et nous voilà en route pour Sakaiura, le village de Mme Gilly, qui doit nous attendre. Je ne m'arrêterai pas à décrire la joie et le bonheur de cette excellente chrétienne, à la vue de deux prêtres missionnaires catholiques. « Pères ! Que je suis heureuse, dit-elle, je vais donc pouvoir recevoir les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ! Il y a si longtemps que j'en suis privée, j'ai l'âme comme endolorie. Soyez bénis, Pères, d'être venus ». Nous parlons longtemps, longtemps ; elle nous raconte ses peines, ses tribulations, et aussi ses joies, car Notre Seigneur lui en a ménagé quelques-unes au milieu de ses malheurs ; et nous convenons qu'elle nous enverra chaque matin, sa petite barque, à Omura, et que nous viendrons chez elle dire la messe. Nous avions apporté les ornements sacrés, nous avons dressé un autel sur un de ses meubles et tout préparé pour le Saint Sacrifice que nous offrirons demain.

    1. Voir Ann. des M.-E., n° 58, p. 227 ; n° 59, p. 279.

    Vers onze heures, nous remontons en barque, et au lieu de retourner à Omura, nous cinglons vers Ogimura, à la recherche d'une chrétienne, baptisée il y a de longues années à Yokohama, chez les Dames de Saint-Maur et qui doit habiter ce village ; elle est mariée à un homme encore païen, M. Iwadaté, planteur dans l'île. Arrivés à destination, nous nous informons, et on nous dit que la famille Iwa-daté demeure à une demi-heure de marche dans la montagne. C'est un contretemps, et la chaleur est torride. Néanmoins nous nous mettons en route. Arrivés à la dernière maison du village, nous nous y reposons un instant, quand le maître de céans nous dit : « Messieurs, vous cherchez M. Iwadaté ! Tenez, regardez, voilà sa femme qui vient précisément de ce côté ! » Nous regardons et, nous voyons en effet une femme déjà d'un certain âge, à la figure ouverte, énergique et honnête qui descend la colline. Je m'avance alors : « Bonjour, Joanna ! Bonjour, Monsieur, mais... je ne m'appelle pas Joanna cependant si... je m'appelle Joanna ; mais vous ! Vous êtes un Shimpu sama ! (Père spirituel) ». Du coup, notre bonne femme a perdu la tête, elle ne sait plus ce qu'elle dit, elle cause, babille, balbutie, puis finalement se ressaisissant : « Pères, venez chez nous ; avez-vous des valises ? Cest chez nous qu'il faut rester ; mon mari est à la maison, il sera content de vous voir, venez, je vais vous préparer à manger, venez ! » Et nous voilà en marche pour la montagne, pour chez M. Iwadaté, qui est un homme de 45 ans environ, à l'air sérieux et réfléchi. Il nous reçoit assez froidement d'abord, il ne nous connaît pas ; mais la glace est vite rompue et après dix minutes de conversation, nous sommes les meilleurs amis du monde. Joanna, sur l'ordre de son seigneur et maître, apporte alors des fruits, des gâteaux, du café et veut absolument nous préparer à dîner, pendant que son mari nous parle de toutes les curiosités de l'île. J'ai trois ou quatre lettres à remettre à Joanna, de la part de ses anciennes maîtresses et de ses amies de Yokohama, je les lui remets. Elle les reçoit, mais ne les ouvre pas, et les passe telles quelle à son mari, qui, lui, les décachette, fait semblant d'en prendre connaissance et les lui rend. Ce n'est qu'alors qu'elle les lit. Ensuite, il faut visiter la plantation, la sucrerie, les cuisines, les dépendances, et il est déjà 4 h. 1/2, quand nous prenons congé de nos hôtes. Nous disons à Joanna qu'à partir de demain, nous offrirons tous les matins, chez Mme Gilly, le Saint Sacrifice de la Messe, et nous l'engageons à y assister autant que possible. M. Iwadaté le lui permet volontiers, elle nous promet avec bonheur de venir. Et de fait, malgré la longueur de la route, une lieue et demie, les difficultés du chemin et l'heure très matinale, elle n'a pas manqué un seul jour de se rendre à Sakaï-ura. Le site de la maison de nos amis est véritablement superbe. On a à ses pieds le village d'Ogioura, le port où mouille le Hiogo-Maru ; plus loin, le bourg d'Omura ; derrière, un pic arrondi aux pentes douces et boisées ; en face, un peu à gauche, l'entrée du golfe de Futami, où les vagues viennent se briser en grondant, sur les rochers ; et toujours en face mais un peu à droite, un promontoire haut d'environ 300 mètres, et offrant une physionomie en tout semblable au fameux sphinx d'Egypte. Ce promontoire ne présente cet aspect que de l'endroit où nous sommes, et paraît ainsi comme une sentinelle avancée qui garde le Pacifique. C'est si beau qu'on a peine à détacher ses yeux d'un semblable spectacle. En descendant la montagne, nous rencontrons à mi-côte à droite, une ferme encadrée de grands arbres et dans une position si charmante, que le P. Lemoine qui est artiste à ses heures, en prend la photographie ; puis nous nous dirigeons vers notre barque, suivis de Joanna qui veut absolument nous accompagner jusque sur la grève. La traversée d'Ogioura à Omura n'est pas longue, une heure et demie à peine ; mais combien agréable ! La mer est calme, transparente et présente successivement toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, se mariant délicieusement ensemble. Ces effets sont dus aux madrépores qui tapissent le fond, et lui donnent l'apparence d'une vaste forêt aux arbres fantastiques. A un moment, je laisse tomber mes mains dans l'eau, pour les rafraîchir un peu, elles sont brûlantes. « Non, me crie notre batelier, ne faites pas cela, vos mains courent le risque d'être coupées et emportées par un requin, et ce serait désagréable pour vous ! » Je crois bien ! Et comme je tiens à conserver mes deux mains, je les retire précipitamment. Enfin, nous arrivons vers 6 heures et demie à notre hôtel d'Omura. Le soir même le P. Lemoine fait ses préparatifs de départ pour Hahajima, car, le Hiogo-maru doit lever l'ancre demain matin, à 5 heures, pour ne revenir que jeudi 17, dans la soirée.

    ***

    Le lendemain 15 mai de retour de chez Mme Gilly, je me prépare à aller visiter les étrangers chez eux à Okumura. Je ne suis pas sans appréhension, car enfin, comment serai-je reçu ? Sur ces entrefaites, les enfants de l'école rentrent chez eux pour prendre leur repas du midi, plusieurs petits étrangers passent devant l'hôtel, s'arrêtent en me voyant et viennent tenir conversation avec moi. Je m'en fais vite des amis, et je pense les utiliser pour m'introduire chez leurs parents. Et en réalité, vers 3 heures, quand je me présente à l'entrée du village, je trouve un de mes petits amis du matin, qui s'offre de lui-même, à me faire faire la tournée des maisons. C'est un jeune garçon d'une douzaine d'années, à la mine éveillée, à l'air simple et bon. Pendant le chemin, il me raconte toutes ses affaires, et ses projets d'avenir. « Mais je pense, ajoute-t-il, avant d'aller voir les gens, venez voir un bateau de guerre que je construis avec deux de mes amis ! » Allons voir le bateau de guerre ! En route, nous rencontrons les deux amis qui me prennent par la main, et nous voilà bientôt devant les fameuses constructions qui consistent uniquement en quelques grosses pierres arrangées en forme de barque, posées par terre, avec un gros tronc de palmier braqué à l'avant, et qui représente l'artillerie du bord. Nos enfants trépignent d'aise. Tout à coup, à brûle-pourpoint, l'un d'entre eux me dit : « Père (ou a-t-il appris que j'étais un Père !) Père, avez-vous vu Gibraltar ? Non, mais j'en ai entendu beaucoup parler, et je le connais. Papa m'a dit qu'il y avait là des maisons taillées dans le roc, remplies de gros canons, de fusils et de sabres ; qu'il y avait aussi dans le port, de gros vaisseaux de guerre, plus gros que notre maison, et de beaux soldats en grand nombre. Ah ! Que je désire voir Gibraltar ! Mais venez chez nous ! ! ! Voilà chez nous ». Et escorté de ces trois enfants, je me présente dans la première maison qui se trouve en face. Le mari et la femme étant absents, je passe à une autre, mais je tombe mal, ou plus exactement je tombe bien, comme on va voir. C'est une femme d'une cinquantaine d'années qui me reçoit. Elle a l'air furieux ; non seulement, elle n'est point polie, mais elle est presqu'aggressive. C'est chez elle que demeure M. Allen. Je me dispose à sortir, quand cette acariâtre personne se met à crier : « Allen ! Allen ! Venez ici ! » et aussitôt apparaît du dehors, un vénérable vieillard à barbe et à cheveux blancs, aux yeux bleus, à la figure très sympathique, tout cassé, semblant n'avoir plus qu'un souffle de vie et marchant avec peine. A ma vue, il reste stupéfait et un éclair de joie passe sur ses traits. La mégère sort, toujours furieuse, le vieillard s'assied et nous causons. « Père, dit-il, je suis heureux de vous voir de mourir. Je suis catholique romain, et je suis Allemand de nation, j'ai 78 ans et je vais mourir. Né à Hambourg, j'ai perdu mon père et ma mère à l'âge de 7 ans ; recueilli par un voisin, j'ai été embarqué à 9 ans, sur un bateau baleinier, et depuis, je cours le monde. Il y a 31 ans, me trouvant dans ces parages, à la pêche de la baleine, je suis tombé très gravement malade, et alors mes camarade m'ont débarqué ici, pour y mourir. Je guéris cependant, grâce à Dieu, et depuis je n'ai pas quitté cette île. Je sais que je suis catholique romain, mais sans rien connaître de la religion. Néanmoins je n'ai jamais omis de prier Dieu et la vierge Marie, soir et matin. Quand les catholiques de cette île ont décidé de se faire protestants, je me suis séparé d'eux avec horreur. De là, l'aversion de tous et en particulier de cette femme, que vous venez de voir, contre moi. Je suis chez elle, parce qu'elle reçoit une petite pension du gouverneur pour me garder. Je suis un grand pécheur, j'ai toujours eu la passion de boire. Je mourrai bientôt, que faut-il faire pour me sauver ? » Et en parlant ainsi, le vieillard me baisse les mains, et moi, je le serre sur mon coeur et je l'embrasse de toute mon âme. « Quelle joie d'être aimé ! » dit-il. Pendant une heure environ, je l'instruis de mon mieux, et à la tin, craignant de le fatiguer, car il est extrêmement faible, je me retire très ému en lui promettant de revenir le lendemain ou le jour suivant. Au moment où je le quitte, la femme rentre, et le bon vieux devient subitement muet. Je puis juger par là sous quelle tyrannie vit ce pauvre homme.

    De là, toujours accompagné de mes trois amis, je traverse un champ de cannes à sucre, où je rencontre d'abord deux travailleurs, robustes gaillards de 40 et 50 ans environ, de type pur européen. Ce sont les deux frères Savory, et ensuite trois ou quatre femmes à la figure et à la couleur complètement océaniennes. Je cause avec ces deux hommes qui se montrent polis, et disent aux enfants de me conduire chez eux. Quant aux femmes, je me contente de les saluer. Elles répondent, mais paraissent si ahuries et si confuses, que je me demande si elles ne sont pas catholiques. Elles sont toutes assez âgées et sont évidemment originaires des îles espagnoles du Sud, des Mariannes ou des Carolines. J'entre dans plusieurs maisons. Mais les hommes étant en mer ou à leurs affaires, je n'y trouve que des enfants et des femmes qui tombent des nues en me voyant ; tous restent muets de timidité, cela se voit, mais je ne remarque aucune hostilité, loin de là. Je décline mes noms et qualités, je m'efforce d'être poli, aimable, bon, facile : c'est inutile, il n'y a pas d'écho ; on ne répond que par oui ou par non ; on a été surpris et il faut le temps de se reprendre. Il n'y a que mes petits amis dont le nombre s'est augmenté en route de 3 à 15, qui eux ne laissent pas la conversation languir. Nous marchons en rangs serrés, et conduits par plusieurs femmes âgées, nous aboutissons à un... cimetière. Je comprends alors la manoeuvre, et ayant au préalable constaté publiquement qu'il y a des catholiques sous plusieurs tombes, je récite un De profundis et d'autres prières, pour les fidèles qui reposent là.

    ***

    En traversant le jardin public, je trouve un garde chiourme qui surveille l'unique prisonnier de toutes ces îles. Ce brave homme rougit comme une jeune fille en passant près de moi. Mais il ne m'adresse pas la parole. Le lendemain matin, revenu de chez Mme Gilly, où je suis allé dire la sainte Messe, je me dispose à travailler un peu, quand je vois arriver, qui ? Mon garde chiourme, décidé, la figure radieuse, souriant. Sans même faire les saluts d'usage : « Je m'appelle François Kurokawa Shionoské, dit-il, je suis catholique, êtes-vous Père spirituel ? Oui, je suis Père spirituel, et vous ! Êtes-vous baptisé depuis longtemps ? Où avez-vous reçu le saint baptême ? Et de qui l'avez-vous reçu ? J'ai reçu le baptême il y a 25 ans, à Tokio, du Père Tulpin, j'avais alors 14 ans. Le Père vit-il encore, et s'il vit où est-il ? Oui, le Père vit encore et il est ici ; mais regarde moi donc, mon petit François, suis-je donc si changé ? Père spirituel, Père spirituel ! » Et nous voilà dans les bras l'un de l'autre, plus émus que je ne saurais le dire. C'est la répétition de la scène d'Hachijo. Je m'enquiers de l'état de son âme, et je constate avec bonheur, qu'il a gardé sa foi intacte. Il y quelques protestants dans l'île, dit-il, souvent ils ont cherché à m'embrigader dans leur société, mais je n'ai jamais voulu. Je me suis marié sans prêtre, puisqu'il n'y en a pas ici, et j'ai 5 enfants : mon chagrin était de voir ma famille toute païenne, mais vous voilà, et nous la ferons chrétienne, et moi-même je pourrai recevoir les sacrements, je suis heureux... »

    Le 17 vers le soir, le P. Lemoine est de retour de Hahajima, et je suis tout content de le revoir. Il me raconte les péripéties de son voyage, il paraît satisfait ; Hahajima ne diffère en rien de Chichijima, sinon que cette île renferme un grand nombre de chèvres presque à l'état sauvage. Un de nos compagnons du bateau rapporte même deux cabris, qui seront pour nous tous une distraction pendant le retour au Japon. Le vendredi 18 mai, nous sortons de la ville pour aller visiter la prison.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1907, Ne 60.

    Nous sommes introduits et reçus par notre François, qui nous attendait. Ici nous sommes déçus, mais de la bonne façon. Une prison !! N'en ayant jamais visité, je me figurais un lieu fermé de gros barreaux, sombre et où habite une sempiternelle horreur. A la prison de Chichijima, il n'y a rien de tout cela. C'est un lieu des plus agréables que j'aie vus. Partout des arbres, de la verdure, des fleurs, du gazon, de l'eau courante. Les cabanons des prisonniers, qui ne sont occupés que la nuit, sont vastes, très propres, très éclairés, bien aérés, très sains ; la nourriture est excellente, le bain préparé chaque soir et le travail très modéré. Pour le moment, il n'y a qu'un pensionnaire. C'est un jeune homme à l'air point méchant du tout ; nous lui donnons quelques conseils, qu'il reçoit très bien et avec reconnaissance. Il est là pour avoir volé les souliers de M. Joseph. Il parait du reste jouir d'une santé florissante. Je comprends maintenant qu'un nombre très considérable de pauvres hères, pour lesquels els l'honneur ne pèse guère, désirent aller en prison et fassent souvent leur possible pour y être envoyés. Ils ont ainsi le vivre, le couvert, le « farniente » gratis, et la paix de l'esprit comme ils disent. C'est bien un peu comme cela partout.

    De la prison, nous nous rendons au palais du gouvernement, où nous sommes reçus par le bon et aimable Gouverneur, M. Ari. Il fait lui-même les honneurs de son domaine, et comme il convient se plaint du peu qu'il a à nous montrer. En réalité, c'est superbe comme installation, et je comprends fort bien qu'on puisse ne pas trop s'ennuyer dans un pareil lieu. Partout des bosquets d'arbres des tropiques à la végétation luxuriante, des pelouses de frais gazon, des courants d'eau claire et limpide, des rochers et de minuscules chaînes de montagne groupés avec art, des torrents simulés du plus gracieux effet ; les constructions en bois au Japon n'ont rien de bien riche, mais c'est gracieux, coquet, supérieurement aménagé, aéré, commode et fort bien compris pour un pays comme celui-ci. Le tout est admirablement encadré, en demi arc de cercle, de montagnes aux arêtes arrondies, aux pentes assez raides mais régulières, couvertes de palmiers, de bananiers, de pamplemousses, de tako, etc., de la base au sommet, avec des pointes de rochers perçant çà et là dans la verdure, sur les flancs.

    Du palais du Gouverneur, nous nous dirigeons vers le cimetière, éloigné d'un kilomètre et demi environ. Nous longeons la grève sous une allée très ombragée de Tamanas, dans la direction de l'entrée du port ; puis tournant sur notre droite, nous nous engageons par un sentier difficile, dans un ravin étroit, très abrupte, raviné et planté de bananiers. Arrivés à une cinquantaine de mètres du sommet du massif que nous gravissons, nous nous trouvons tout à coup au milieu des monuments funéraires de toutes formes et de toutes grandeurs, entourés pour la plupart de palissades en bois très soignées. Nous sommes au cimetière. Le panorama est inimaginable ; c'est un bassin fermé de toutes parts par une chaîne aux pentes assez douces, légèrement accidentées, couvertes d'arbres très variés, de plantations de cannes à sucre et de bananiers, où se cachent çà et là de nombreuses fermes, et aux sommets tantôt élancés en pointes et tantôt arrondis en ballons très bien détachés les uns des autres. En bas, à nos pieds, c'est le port aux eaux bleues et tranquilles où se balance le Hiogo-maru sur ses ancres, et qui semble un lac de montagnes sillonné d'une foule de barques de toutes dimensions, et déchiqueté par sept ou huit promontoires peu élevés, rocheux et escarpés, en autant de petites baies. Les quatre villages d'Omura, Okumura, Sakaï-oura et Ogiura, espacés de 1500 à 2000 mètres les uns des autres, semblent reposer doucement sur ses bords, pendant que sans le voir, on entend derrière et tout près, l'Océan qui gronde sur les rochers madréporiques de la côte. Enfin, le ciel pur, l'atmosphère calme et doux et le soleil couchant qui donne à tout ce qui nous entoure un ton chaud et caressant, achèvent de nous ravir. Mais l'heure est avancée, il faut songer au retour, nous allons alors à la recherche de la tombe de Mlle Gilly, nous l'avons vite trouvée. Nous y récitons quelques prières, ainsi que sur celle d'un français, M. Louis Edouard, qui dort là son dernier sommeil ; nous franchissons les 50 mètres qui nous séparent du sommet qui est devant nous, nous jetons un dernier regard sur les montagnes de Chichijima, sur l'île lointaine de Hahajima et sur l'Océan sans fin, et nous redescendons au bourg d'Omura.

    ***

    Le lendemain, samedi 19 mai, est le dernier jour complet que nous devons passer à Chichijima. De bon matin, nous allons dire la Messe chez Mme Gilly comme les jours précédents, et nous convenons, à la prière de cette dame, d'aller ensemble le soir même au cimetière que nous connaissons déjà, bénir la tombe de sa chère fille Mary, puis nous montons en barque et nous nous dirigeons sur Ogiura pour prendre congé de nos amis. Nous croyons la chose facile, ou en tous cas, ne devant pas nous prendre beaucoup de temps ; mais nous avons compté sans nos hôtes. Au saut de la barque, nous voyons à droite, quatre ou cinq Nausicaa qui lavent probablement le linge de leurs frères ou de leurs parents, et nous saluent aimablement, et aussi notre Joanna qui nous conduit chez ses parents et chez ses amis. Là, il nous faut accepter, bon gré malgré, un nombre inouï de tasses de thé, des monceaux de gâteaux, des vases à fleurs, curiosités de l'île, et ce qui est plus embarrassant, deux immenses paniers remplis de bananes, de tomates, de fruits, etc., etc. Chacun veut nous faire son cadeau, et chacun aussi veut nous arracher la promesse de revenir bientôt, quand arrive le bon M. Iwadaté lui-même Il nous déclare solennellement, devant tous ses parents, qu'il a résolu de recevoir le baptême, et séance tenante, nous en fait la demande en règle, protestant qu'il va se mettre à étudier sérieusement la doctrine chrétienne pour s'y préparer, puis il ajoute : « J'ai là, à 50 pas d'ici, un terrain de la contenance de 1500 tsubas (6 pieds carrés par tsuba) environ, bien placé et planté d'arbres de rapport. J'ai pensé un moment y transporter ma maison et y demeurer, mais j'y renonce, je vous le donne, si vous voulez bien l'accepter. Vous y élèverez quand et comme bon vous semblera, soit une résidence pour un ou plusieurs Pères, soit une simple station pour un catéchiste, je vous offre ce terrain de tout cur, venez le voir. » Et nous voilà en route à la suite de cet excellent homme et suivis d'une troupe nombreuse d'insulaires, pour aller voir ce terrain. En effet, l'emplacement en est magnifique et superbement situé pour y élever une résidence, si Monseigneur le permet. Nous exprimons toute notre reconnaissance à M. Iwadaté, et nous lui promettons que, rentrés au Japon, nous nous efforcerons de donner suite à cette affaire Elle en vaut la peine. Revenus chez nos amis, nous voulons prendre congé d'eux, mais ils ne l'entendent pas ainsi, et il faut de nouveau faire honneur à tout ce qu'ils nous présentent. Enfin, vers midi, après des protestations d'éternel souvenir, et des adieux qui n'en finissent pas la situation se complique et nous sommes manifestement menacés de tourner aux héros larmoyants du vieil Homère. Il est temps de partir. Encore un immense salut général à tous, long, profond, et nous sommes à bord, et notre barque fend la mer calme et brillante.

    Adieu et merci à ces excellents habitants d'Ogioura.

    De retour à Omura, mais n'y restons pas longtemps, une heure et demie environ, et nous voilà sur le chemin qui mène à Okumura. Depuis deux jours, en présence de la pénible situation qui est faite à notre vieil allemand catholique, je rêve d'amener ce bon vieillard avec nous à Yokohama, et de lui procurer ainsi une vie passible et exempte de soucis sur ses derniers jours. La chose me semble, sinon facile, au moins très faisable. Hélas ! À la première ouverture que j'en fais, je dois reconnaître que c'est impraticable, le pauvre homme est trop affaibli et trop malade ; il ne pourrait pas même sortir du port sans mourir. « Merci, Père, dit-il, de votre bonté ! Ah ! Si je pouvais seulement supporter le voyage, c'est avec bonheur que je vous suivrais, mais c'est impossible, voyez-vous même l'état où je suis ! » L'acariâtre personne qui le garde est toujours là, furieuse. Je lui demande avec politesse, mais très sévèrement, de nous laisser un moment seuls avec son pensionnaire, et pendant que le Père Lemoine, qui manie la langue anglaise mieux que moi, parle à ce dernier, l'instruit, le console, le fortifie, lui donne les conseils que réclament sa position et lui fait une assez large aumône, je garde la porte contre un retour offensif de notre ennemie. Puis, nous embrassons notre pauvre ami qui sanglote comme un enfant

    Rentrés de nouveaux à Omura, nous devons penser presque aussitôt à en repartir, pour aller au cimetière, où nous attend Mme Gilly, et bénir la tombe de sa fille. C'est alors que Mme Gilly nous dit : « Pères, quand je mourrai, je désire reposer de ce côté de ma fille, c'est-à-dire, du côté opposé au cimetière protestant ».

    A l'hôtel la soirée est délicieuse, et Moské, l'illustre Moské nous dorlote positivement. Il est si prévenant, si actif, si complaisant, si poli, si dévoué, que c'est merveille. Est-ce que la prévision du bac-chich... ? Mais n'insistons pas.

    ***

    Le 20 au matin, nous sommes levés de très bonne heure, et comme la barque est là qui nous attend, nous nous rendons de suite à Sakaïoura pour dire la messe. C'est la dernière que nous devons dire dans l'île. Malheureusement, bien que ce soit dimanche, François, empêché par son service, et Joanna, par le surcroît de travail que lui occasionne le départ du bateau ce jour-là même, ne peuvent y assister. Après le Saint Sacrifice où Mme Gilly a communié comme tous les jours précédents, nous faisons nos adieux à cette excellente femme, lui promettant de revenir le plutôt possible. Ainsi consolée, la séparation est moins pénible pour elle Cependant elle souffre, c'est visible. Dieu, nous l'espérons, accordera aussi à sa fidèle servante la grâce de supporter son isolement et la privation de secours religieux. De retour à l'hôtel, nous faisons nos préparatifs de départ car, nous dit-on, le Hiogo-maru doit lever l'ancre à 2 heures précises. Toute l'île est agitée, et la population, rassemblée à Omura, va et vient, crie et chante, rit et pleure, se dispute et se félicite tout à la fois.

    Les employés sont sur pied, ils causent de l'événement du jour ; les commerçants achèvent d'embarquer les marchandises qu'ils expédient au Japon ; et le drapeau national flotte joyeux devant chaque porte, dans toutes les rues, sur le quai, au sommet des arbres, partout enfin où il est possible de l'arborer.

    C'est jour de fête, et manifestement on tient à ce que l'envoyé de Sa Majesté emporte et garde un bon souvenir de Chichijirna ; ses bagages et ils sont volumineux et nombreux, car Son Excellence voyage même avec sa literie, viennent d'être expédiés à bord ; nous pensons alors que, pour ne pas être pris dans la cohue, il est temps de partir nous aussi. Nous réglons nos frais d'hôtel qui sont très modérés, nous.... touchons la main à Moské qui jusque-là était soucieux, mais qui du coup exulte, il ne se sent plus d'aise ; Moské ! Moské! ! Nous disons adieu à la bonne Joanna qui ne veut pas nous laisser aller sans obtenir une promesse formelle que nous reviendrons bientôt, et nous voilà en route pour le Hiogo-maru.

    Nous laissons dans l'île 5 chrétiens : Mme Gilly, François, Marie, Joanna, M. Allen ; 9 catéchumènes, dont 6 dans la famille de François, 2 chez Mme Gilly et M. Iwadaté et enfin, 2 mariages à régulariser ; de plus, nombre de personne ont manifesté le désir sincère d'étudier la religion.

    Sur le bateau, nous retrouvons notre cabine, et aussi tous les gens de service et les employés du bord, depuis le simple matelot jusqu'au bon capitaine. Nous sommes de vieilles connaissances, et nous sommes heureux de nous revoir. A bord aussi, l'encombrement est complet, une foule de gens, jeunes et vieux, grands et petits, riches et pauvres, circulent partout, absolument comme chez eux. Les naturalisés dominent, et ces braves gens paraissent tout heureux de voir quelqu'un et quelque chose qui rappellent leur pays d'origine. Cependant, il est 2 heures, et Son Excellence ne paraît pas encore. Le capitaine, habitué à ces façons de faire, se contente de hausser les épaules et se résigne en philosophe ; mais le premier lieutenant japonais, lui ne se résigne pas du tout, il manifeste hautement son mécontentement, il est furieux et ne s'en cache guère ; ... peut-être pas assez ! Enfin, à 4 heures, la musique et les bonzaï font rage au bourg ; évidemment M. le vicomte arrive. On fait alors évacuer le bateau, car Son Excellence n'arrive pas seule, et on attend. Elle se présente et le capitaine la reçoit avec tous les honneurs dus à son rang ; elle est toujours digne, noble et simple ; mais la suite qui l'accompagne ; seigneur ! Cest indescriptible. Je suis reporté du coup à 30 ans en arrière, au temps où les Japonais commençaient à endosser les défroques européennes. Qui ne décrira jamais les fracs, les habits de cérémonies, les faux cols, les manchettes, les gilets, les pantalons, les chaussures, les chapeaux, etc., de toutes les coupes, de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les âges que portent ces messieurs ? Je croyais ces tenues et ces parades carnavalesques, ensevelies à jamais dans la nuit des temps, et pas du tout. Après avoir salué l'envoyé Impérial, nous nous retirons dans notre cabine, où nous avons l'agréable surprise de voir arriver notre brave François et son ami Aono, le factotum de Mme Gilly ; ils viennent nous dire adieu une dernière fois. Cependant, le vapeur mugit, c'est le signe du départ : on lève les ancres.

    Le bateau tourne sur lui-même et se dirige vers la sortie du port, en décrivant un quart d'arc de cercle, sur la gauche, pour éviter les écueils. Nous voyons alors Okumura caché dans les arbres, au fond de la baie ; Omura à droite, Sakaï-oura et Ogiura à gauche et tout autour le cirque des montagnes qui forment le port et ses nombreuses criques. Le ciel est clair et limpide et le soleil couchant radieux. L'Océan ne fait entendre qu'un grondement sourd et les vagues courent mollement sur le rivage. C'est splendide. Bien qu'il y ait un peu de roulis et parfois du tangage, la nuit n'est pas trop mauvaise, et le matin du mardi 22, vers 4 heures, par une pluie diluvienne, nous stoppons devant Aogashima. Nous touchons l'île, et cependant c'est à peine si nous pouvons la distinguer, tant le ciel est bas. La sirène faite rage et hurle pour avertir les insulaires de notre présence, mais nous ne voyons rien paraître, pas une barque ne se détache de la côte pour venir à nous. Il pleut à verse et c'est encore un peu matin. Enfin, vers 7 heures, plusieurs embarcations se décident à sortir, mais la mer est grosse et le vent contraire, et elles n'avancent que très péniblement. Arrivés sous le vapeur, elles sont affreusement ballottées dans tous les sens, et c'est merveille qu'il n'y ait pas d'accident. On hisse les passagers et les colis à bord comme on peut, on débarque ce qu'on doit laisser dans l'île, et tout le monde est content. Les insulaires auraient bien voulu, eux aussi, monter sur le bateau, afin de se distraire un peu, mais le temps devenant de plus en plus mauvais, et les vagues plus fortes, on doit le leur défendre et gagner le large au plus vite, si nous ne voulons pas être jetés à la côte. A l'aller, la conversation étant tombée sur la beauté des lis d'Aogashima, j'avais manifesté devant M. le Commissaire le désir d'en avoir quelques pieds, puis j'avais oublié la chose. Mais ce brave homme ne l'avait pas oubliée, lui, et à mon insu, avait prié quelques matelots de lui procurer 2 ou 3 pieds de ces lis merveilleux ; tout heureux, il me les apporte dans notre cabine, et me les offre avec un tact et une délicatesse que je n'oublierai jamais. Merci à M. Sakurai ! Que les Japonais savent donc être aimables quand ils le veulent.

    ***

    Parmi les nouveaux embarqués d'Aogashima, se trouvent trois hommes dans la force de l'âge, et qui semblent particulièrement heureux de se voir à bord. Ce sont trois individus de Wakayama, dans les environs d'Osaka, qui retournent chez eux, où ils ne sont plus attendus. Partis au mois d'octobre dernier, sur une grosse jonque, chargée de riz, pour Yokkaïchi, en Isé, et engagés dans le Kuro-shiwo, ils ont été entraînés à la dérive, par les courants et par les vents, en plein Océan. Pendant 7 longs jours, ils ont lutté en vain, et n'ayant plus d'espoir de salut, ils se préparaient à mourir, quand ils se virent jetés sur la côte de cette minuscule île perdue d'Aogashima. Leur jonque fut réduite en miettes, mais ils eurent la vie sauve. Recueillis par les insulaires, et bien traités par eux, ils ont attendu 8 mois le bateau de la Yusen, et aujourd'hui, ils rentrent au Japon. Deux sont mariés et ont plusieurs enfants. On imagine leur bonheur et la joie qu'ils vont causer à leurs familles. Ce Kuro-shiwo est véritablement terrible, chaque année il entraîne un nombre considérable de jonques ; la plupart se perdent corps et biens, mais quelques-unes sont portées jusque sur les côtes d'Amérique, où on les recueille de temps en temps. Ce qui se passe de nos jours a dû certainement aussi avoir lieu autrefois, de sorte que ce n'est pas s'aventurer beaucoup de dire que le Nouveau Monde, au commencement, a été peuplé en partie par des individus venus de l'Extrême Orient, Chinois ou Japonais, voire même Malais.

    A propos de ces hommes, il me vient une pensée que, bien qu'étrangère au voyage, je veux néanmoins consigner dans ces pages. Les Japonais, d'après leurs plus vieilles traditions, disent que leur pays a été primitivement habité par une race d'hommes petits, laids et noirs qu'ils appellent « Kobito » (nains), au Koropok-gourou, mot aïno qui signifie « hommes des cavernes » et auxquels ils font remonter les ruines et les restes de cuisine que l'on voit en plusieurs endroits, notamment dans le Yéso et particulièrement dans les environs de Kushiro. Ces nains seraient antérieurs aux Malais et aux Aïnos. Ces derniers, venus par le Nord, les auraient trouvés occupant le pays et les auraient appelés Koropok-gourou, parce qu'en effet ils habitaient dans des cavernes. De plus, on voit apparaître un peu partout au Japon, dans nombre de familles, sans causes visibles, mais sans doute par atavisme, des individus au type nègre très accentué, cheveux crépus, laineux, grosses lèvres, couleur café au lait très foncé, etc., etc.. Ne serait-ce pas là une des raisons de croire que les Aborigènes du Japon seraient, comme partout en Extrême-Orient, des Négritos dont on retrouve les restes encore existants aux Indes, à Bornéo, aux Philippines, etc., et qui seraient venus anciennement de leur plein gré ou auraient été entraînés de force par le Kuro-shiwo, dans l'archipel du soleil levant. Ce qui arrive assez souvent encore aujourd'hui entre le Japon, et l'Amérique a dû arriver autrefois entre la Malaisie, Bornéo, les Philippines et ce pays. Si nous ne le voyons guère de nos jours, c'est que ces mers sont tellement sillonnées de steamers, que les barques indigènes à la dérive sont généralement recueillies avant de parvenir ici, quand elles ne se sont pas perdues corps et biens. Quant aux migrations volontaires, elles ne sont plus possibles maintenant. Après ces « Kobito » ou Négritos, par la même voie et de la même façon, seraient arrivés au Japon, des Malais. La chose paraît certaine ; il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à jeter un coup d'oeil même superficiel, sur les populations du sud du Nippon. C'est le type parfait du Malais, et ensuite, qu'à étudier et à comparer les vieilles légendes du Japon et de la Malaisie. Elles se ressemblent d'une manière étonnante : par exemple, l'antique conte du lapin et du crocodile qui est le même dans les deux pays. Fabriqué au Japon, il serait inexplicable, car il n'y a jamais eu de crocodiles dans cette contrée, tandis que si on le dit originaire de la Malaisie, où il y a toujours eu des lapins et des crocodiles, tout s'explique naturellement. Ce seraient alors les émigrés Malais qui l'auraient apporté dans l'Empire des Mikados. Les savants français travaillent à Hanoi avec ardeur, sur toutes les matières qui regardent les pays Extrême Orientaux, lndo-Chine, Malaisie, Chine, Corée, Japon, ils cherchent, ils compulsent, ils comparent, ils traduisent, ils discutent, rien ne les décourage ; et en cela, ils sont imités par les érudits japonais qui ne sont, ni moins studieux ni moins diligents, ni moins courageux à fouiller les vieilles choses qui concernent leur patrie, et à y jeter le plus de lumière possible. Il n'y a pas à en douter, d'ici à très peu de temps nous aurons à lire et à apprendre autre chose que de vieilles et insipides légendes. Le merveilleux y perdra sans doute, mais à coup sûr la vérité y gagnera.

    Dans la suite des âges, les Négritos et les Malais unis ou juxtaposés aux Aïnos, venus du Nord par la Sibérie à une époque encore inconnue, auraient formé d'abord la population de l'empire japonais se fondant et s'amalgamant si parfaitement, qu'il serai difficile, aujourd'hui encore, de trouver à la surface du globe, un peuple aussi un que le peuple de ces îles. Combien de temps cela demanda-t-il ? Personne ne saurait le dire. Enfin, de nouveaux envahisseurs, venus cette fois, mais relativement en petits nombre de la Chine, de la Mongolie et de la Corée, auraient vaincu et subjugué ces peuplades Négrito-Malai-Aïnos et seraient devenus avec quelques patriciens indigènes, comme très probablement les Umashimate no Mikoto, ancêtres des Mononobe qui, d'abord adversaires de Jimnu Tenno le conquérant de race mongole, devinrent ses hommesd'armes, seraient devenus, dis-je, l'aristocratie ou classe dirigeante et dominante du pays, très peu avant, ou même après l'ère chrétienne. Et cela, à peu près comme les Franks et les Burgundes dans les Gaules, les Goths en Espagne et les Normands dans la Grande-Bretagne, et comme eux aussi, adoptant la langue des vaincus. Nombre de familles nobles japonaises remontent avec certitude à ces conquérants, ou mieux comme raconte l'histoire, à ces pacifiques ?? Migrateurs Chinois, Mongols et Coréens ; des généalogies sérieuses en font foi. Ainsi donc, les Japonais actuels seraient des descendants de Négritos, de Malais, d'Aïnos, de Chinois, de Mongols et de Coréens, si complètement fondus ensemble, qu'il est impossible de les distinguer ; l'élément Aïnos paraissant cependant dominer dans les campagnes du Nord ; l'élément Malais, dans celles du Sud ; l'élément Chinois, dans la classe dirigeante un peu partout, et l'élément Coréen, ici et là, comme en Idzumo.

    Mais il est temps de revenir à notre voyage.

    ***

    A peine avions-nous levé l'ancre devant Aogashima, que la pluie cesse, et le ciel s'éclaircit de telle sorte, que nous voguons joyeux sur Hachijô où nous arrivons vers une heure de l'après midi. « Nous repartirons à 6 heures, » dit le capitaine. Mais à 8 heures nous sommes toujours là. On attend la poste, parait-il, qui finit par arriver à 9 heures passées, et nous levons l'ancre immédiatement, en route pour Yokohama.

    Le 23, au matin, nous apercevons vers l'Ouest les côtes de l'île d'Oshima et la fumée de son volcan, et bientôt après les côtes du Japon proprement dit.

    A 8 heures, nous entrons dans le golfe de Sagami, et nous retrouvons des paysages connus, le cap Sunosaki, la baie de Tateyama, etc., A 9 heures, nous passons devant la ville d'Uruga. Cette ville ne paraît pas bien importante ; cependant, à deux reprises différentes, au XVIIe siècle et au XIXe, elle a eu sou heure de célébrité. En 1600, aborda au Japon un navire Hollandais d'une escadre de six vaisseaux qui étaient partis de Hollande pour franchir le détroit de Magellan. Il ne portait plus que 18 à 20 hommes, de 70 qui avaient composé l'équipage au départ. Le capitaine de ce navire se rendit au Daïfou, Iyéas, qui fit enlever toutes les armes dont le bateau était abondamment fourni, des étoffes, et fit enfermer les Hollandais dans les prisons de Kiyoto, où ils demeurèrent plusieurs mois. Plus tard ce prince les fit élargir, leur donna quelqu'argent en paiement de leurs marchandises, et les relégua dans la province de Kuanto, au port d'Uraga, distant de 25 lieues environ de Yedo, où la plupart se marièrent et s'établirent. Le pilote de ce bateau était un Anglais, nommé William Adams, ingénieur et mathématicien habile, mais hérétique. Cet homme apprit vite la langue du pays, eut accès près de Iyéas, entra dans le palais à toute heure, et, en sa qualité de protestant, s'efforça constamment de discréditer l'Eglise catholique et ses ministres. Il fut néfaste pour la religion. D'autre part, les Espagnols de Manille commencèrent, à la même époque, à naviguer vers le Japon, tandis que ceux de la Nouvelle-Espagne, autrement dit du Mexique, s'établirent au port d'Uraga où les Hollandais résidaient déjà. Le pilote Adams fut toujours avec eux, dans les relations les plus amicales, les assistant volontiers et les accueillant dans sa maison, quand ils étaient malades. Mais, sur la foi, il resta intraitable. Tous ces étrangers s'étant mariés et établis dans le pays, ce port d'Uruga, jusque-là insignifiant et inconnu, devint une place importante, et les religieux Franciscains, en ayant obtenu la permission du Daïfou, y construisirent une église et un couvent, en 1608. C'est aussi au port d'Uraga, qu'au mois d'août 1616, aborda le navire de Date Masamoune arrivé du Mexique, et où se trouvait son ambassadeur au Pape et au roi Philippe, Hasegoura Rokouyemon de retour d'Italie et d'Espagne. Les étrangers, qui habitaient Uraga, se fondirent peu à peu dans la population du pays, et leurs descendants devenus japonais ne firent plus parler d'eux. On remarque cependant, aujourd'hui encore, que beaucoup de personnes dans ce canton d'Uraga, et aussi dans l'île d'Oshima ou de Vriès ont le teint plus clair, et les traits du visage plus rapprochés du type blanc. Cette particularité serait-elle due au sang des étrangers Portugais, Espagnols, Hollandais et Anglais dont nous venons de parler ? Ce n'est pas impossible. Enfin, c'est encore à Uraga que, le 8 juillet 1853, le commodore Américain Perry jetait l'ancre, entrait en pourparlers avec le gouvernement shogunal d'alors, et donnait ainsi à cette petite placeun renouveau de célébrité dans le monde. Aujourd'hui, sans ambition, sans commerce, sans mouvement, assise sur les rives du golfe, elle se laisse vivre indolente et ne compte plus.

    Cependant, notre Hiogo-maru file à toute vapeur sur Yokohama, laissant à droite et à gauche cinq ou six destroyers qui manoeuvrent, de nombreux et gracieux voiliers, plusieurs gros steamers qui gagnent la haute mer, et une foule de barques de pêche, semées un peu partout, sur toute la surface du golfe. Avant d'atteindre Kannonsaki, nous retrouvons l'Oginawa-maru que nous avions laissé en plein Pacifique. Enfin, Yokohama apparaît à l'horizon, et tous les passagers font leurs préparatifs de débarquement.

    Nous prenons congé de nos amis de quelques jours, et à 3 heures de l'après-midi le 23 mai, veille de l'Ascension, nous sommes à la mission catholique, au n° 44 de la montagne. Le voyage aux archipels d'Idzu et de Magellan est heureusement terminé.








    1907/332-348
    332-348
    Japon
    1907
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