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Voyage à Pak-tong, lieu du massacre du P. Chanès 1

KOUANG-TONG LETTRE DU P. LAURENT Missionnaire apostolique Voyage à Pak-tong, lieu du massacre du P. Chanès . Pok-lo, le 15 décembre 1898.
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    KOUANG-TONG

    LETTRE DU P. LAURENT

    Missionnaire apostolique

    Voyage à Pak-tong, lieu du massacre du P. Chanès .

    Pok-lo, le 15 décembre 1898.

    Le 2 décembre, de grand matin, le P. Frayssinet et votre serviteur étions prêts à prendre le chemin de Kong-tchong et de Pak-tong. Nous n'attendions plus que l'escorte militaire promise la veille par le sous-préfet de Pok-lo, pour enfourcher nos chevaux et nous mettre en route, quand, au lieu d'escorte, nous voyons arriver un secrétaire du mandarin, venant nous dire de la part de son chef qu'il lui était impossible de nous donner des soldats, parce que lui-même en avait besoin, en ayant à peine assez pour sa garde et celle de son Ya-men. Force nous fut de remettre notre voyage.
    Le 3 décembre, fête de saint François Xavier et le lendemain, un dimanche, nous priâmes de notre mieux, tout en nous demandant s'il serait bon de partir avec ou sans escorte.
    Nous avons pris ce dernier parti.
    Le lundi donc, 5 décembre, nous voilà en route. Le voyage se fit sans incident jusqu'à midi. A cette heure, nous étions arrêtés dans une auberge pour prendre le thé et laisser respirer nos chevaux, quand arrive le capitaine Yu, celui-là même qui avait promis de délivrer le P. Chanès des mains des bandits qui assiégeaient la chapelle de Pak-tong :
    « Ah! S'écrie-t-il en nous apercevant et élevant les bras vers le ciel, quel malheur et quelle calamité que le massacre du bon P. Chanès et des chrétiens! Que n'ai-je pu ou plutôt que n'ai-je su que le Père était en si grand péril, j'aurais abandonné la défense du village chrétien de Hao-tao, pour voler à son secours. Depuis ce jour néfaste, je suis sur les dents, et je mène une vie de véritable galérien. Le Ti Toi m'a condamné pour racheter ma faute, si faute il y a, à saisir les principaux coupables. Que les Pères aillent voir le misérable enchaîné dans un de ces palanquins, c'est Tchua-Peng, celui qui a deux fois enfoncé son poignard dans la poitrine du Père. Je l'ai arrêté à vingt lieues d'ici dans le Kouaichiu ».
    En effet, nous avons eu la triste satisfaction de voir ce pauvre égaré.
    Le capitaine Yu nous dit encore que « les principaux coupables étaient, tout bien considéré, les notables du marché de Pak-tong et des environs, qui voyant avec grand déplaisir la religion catholique s'implanter dans le pays, auraient fait plus que de laisser la populace massacrer le Père, ils l'auraient encouragée, excitée ».

    ***

    Après une demi-heure de repos, nous avons laissé le capitaine, ses soldats et son prisonnier, qui se rendaient à Pak-tong. Nous, nous avons filé sur Kong-tchong, ancienne résidence du P. Chanès, où nous sommes arrivés le lendemain, après avoir passé la nuit à Bak-long. Nous sommes restés à Kong-tchong du 6 au 13 décembre. Pendant ce temps, nous avons mis ordre aux affaires de notre pauvre martyr. Le catéchiste et les maîtres d'école sont venus nous trouver. Nous les avons, non pas encouragés, ils n'en avaient nul besoin, mais engagés à continuer leur travail comme par le passé. « Vous n'avez rien à craindre, ajoutâmes-nous, notre évêque, Mgr Chausse et M. le Consul de France veillent ; quant à l'affaire du massacre, ne vous en préoccupez pas ; elle est ou sera bientôt traitée ».
    Le 13 décembre, à six heures du matin, nous étions sur le chemin de Pak-tong. Nous avions cinq lieues à parcourir. Peu de monde sur les routes. On voit que l'on approche de la région qu'on peut dire être en état de siège. Nous chevauchons environ pendant douze kilomètres sans faire de halte ; nous attendons alors notre personnel resté en arrière ; pendant ce temps, l'aubergiste vient nous saluer suivant l'usage chrétien :
    « Que Dieu protège les Pères.
    Tiens, lui disons-nous, tu es chrétien, que se passe-t-il du côté de Pak-tong?
    Oui, je veux être chrétien, nous répond-il ; quant à ce qui se passe à Pak-tong, je l'ignore. Depuis le jour où a eu lieu le massacre du P. Chanès, je n'y suis pas retourné, parce qu'il n'y a plus de commerce ».
    Là finit notre court dialogue avec ce brave homme ; nos gens sont là, nous continuons notre route.
    Entre dix et onze heures, nous apercevons des étendards.
    Qu'est-ce? Nous disons-nous comme d'un commun accord, mais c'est Toun-li qui est là devant nous : le fameux village des Tchu.
    Les étendards nous indiquent la présence des soldats, nous pouvons donc avancer sans crainte.
    Ce village est divisé en deux parties: la première forme un quadrilatère entouré de hautes murailles, à chaque coin du carré s'élève une espèce de donjon ; nous longeons cette partie du village dont toutes les portes sont fermées, aucun bruit ne se fait entendre à l'intérieur ; un des donjons est fraîchement brûlé, c'est luvre des soldats exaspérés par le refus des Tchu d'ouvrir les portes et de livrer un certain nombre de coupables qu'on leur désignait. Depuis lors, les Tchu se sont tous enfuis, et le village est abandonné ; sauf les soldats, nous n'y avons pas vu un être vivant, mais des maisons aux murs défoncés et dont les portes ont été arrachées ; les lits, les armoires, les tables, les bancs, etc, gisent pêle-mêle, à moitié brisés, dans les rues, dans les étangs et dans les champs voisins. Tous ces ravages ont été faits, sur l'ordre des officiers, par les soldats. Ceux-ci habitent les maisons qu'ils ont laissées intactes, ils sont divisés en deux troupes, une à chaque extrémité du village. Nous voyons aussi, çà et là, quelques campagnes dont le riz tardif a été foulé on dévoré par les chevaux des mandarins.

    ***

    En quittant Toun-li, nous apercevons sur notre droite, à peu près à trois kilomètres vers le nord, le village de Pak-tong ; mais avant d'aller à ce marché, tristement célèbre, nous obliquons un peu à gauche, et nous nous dirigeons sur Hao-Tao, où habitent un certain nombre de catéchumènes. Nous parcourons ce village aux maisons échelonnées sur le flanc d'une colline, nous visitons la chapelle et les quelques ruines causées pendant le siège soutenu par les habitants, aux mois d'août et de septembre de cette année. En face de nous, dans la direction du nord, se dessine le fortin élevé au sommet d'une colline par les assiégeants, les Liao. A vol d'oiseau, il ne parait pas être à plus de 300 mètres.
    Nous déclarons aux chrétiens notre intention d'aller de suite à Pak-tong ; nous demandons un guide ; celui qui s'offre à nous est le fils de Vong-Kai-Mi, le riche chrétien de Paktong qui a donné la chapelle au P. Chanès, et fut massacré à ses côtés quelques heures à peine après avoir été régénéré dans les eaux du baptême. Ce jeune homme, dont le nom m'échappe, court plutôt qu'il ne marche devant nous. Enfin, nous voilà, après une chevauchée d'une demi-heure, devant cette chapelle, dans laquelle s'est passé le drame terrible du 14 octobre.
    En mettant pied à terre, je me sens ému à la vue de cette muraille carbonisée, et à la pensée que je vais fouler ce sol arrosé par le sang du P. Chanès et de ses chrétiens. Nous entrons, et de suite, nous nous faisons conduire dans l'étroite chambre à gauche de la chapelle, où le Père et quatre chrétiens ont été massacrés. Oh! Quel spectacle, du sang sur tous les murs, du sang sur le parquet de la chambre, du sang sur les poutres au-dessus de nos tètes ! ... Sur le mur qui fait face à la porte, la trace d'une balle, celle qui a traversé le Père de part en part ; sur le mur à droite, la trace d'une autre balle à la hauteur de la tète, celle qui a touché la tète du pauvre Père. Le plafond a été enlevé par des pillards ; une large baie a été ouverte sur le toit par les assiégeants. Nous visitons les autres chambres ; sur dix, sept ont été brûlées.
    Mais allez-vous me dire, vous étiez dans le marché? Votre présence a été remarquée? Oui, cependant, sauf quelques chrétiens et quelques soldats dont un en uniforme, personne n'a osé entrer dans la cour située devant la chapelle. Beaucoup de monde se tenaient en dehors et à une certaine distance du mur d'enceinte, d'ailleurs peu élevé. Tous regardaient d'un air étonné, ne faisant de réflexions qu'à voix basse ; aucune insulte, aucun geste menaçant. Ce respect est dû sans doute à la présence de la force armée établie et logée dans le marché, mais aussi, je crois, à un commencement de repentir causé par la peine infligée au village des Tchu et au châtiment plus terrible dont a été frappé celui des Yong, Vong-tong-choun.
    (A suivre.)


    1899/76-81
    76-81
    Chine
    1899
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