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Visite de l'empereur d'Annam à Kontum

Visite de l'empereur d'Annam à Kontum Lorsque, vers la mi-janvier, on apprit officiellement à Kontum que la ville allait être honorée de la visite de S. M. Bao-Dai, ce fut une grande joie et aussi... un grand remue-ménage. Les habitants, sur les indications des autorités locales, se mirent avec empressement à orner la ville de leur mieux.
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    Visite de l'empereur d'Annam à Kontum

    Lorsque, vers la mi-janvier, on apprit officiellement à Kontum que la ville allait être honorée de la visite de S. M. Bao-Dai, ce fut une grande joie et aussi... un grand remue-ménage. Les habitants, sur les indications des autorités locales, se mirent avec empressement à orner la ville de leur mieux.
    Le cortège royal en l'espèce une douzaine de luxueuses conduites intérieures, parti de Quinhon à l'aube du mercredi 15 février, arrivait vers 11 heures à Pleiku, chef-lieu de la nouvelle province qui vient d'être créée sur les plateaux jorai. Là, dans une réception officielle, Sa Majesté remit au P. Corompt la décoration de l'Ordre du Dragon d'Annam et celle de l'Ordre du Kimtien au P. Phan, tous deux pionniers de l'évangélisation et de l'expansion annamite en ces régions écartées.
    Le lendemain matin, c'était le tour de Kontum. Un trône est dressé dans la salle d'honneur de la préfecture ; l'Empereur y prend place, entouré à sa droite des hauts dignitaires de sa Cour, à sa gauche les fonctionnaires français et les membres de la Mission catholique : alors ont lieu les trois révérences rituelles, selon le rigoureux protocole des temps anciens. Cette cérémonie terminée, l'Empereur descend du trône et se retire quelques instants pour quitter les ornements royaux : tunique et turban de soie jaune chamarrée d'or et de pierreries ; le trône est enlevé et remplacé par des sièges. Sa Majesté revient en costume plus simple et reçoit alors les voeux de bienvenue de l'assistance, auxquels Elle répond en remerciant aimablement, disant tout haut son admiration pour ce qui a été fait déjà dans cette partie de ses Etats et donnant l'assurance que son gouvernement sera toujours d'accord avec celui du Protectorat pour tout ce qui touche au bonheur de son peuple.
    Après les présentations officielles, l'Empereur remet lui-même quelques décorations, entre autres celle du Kimkhan de 1re classe à Mgr Jannin, Vicaire apostolique de Kontum.
    Cette cérémonie terminée, Sa Majesté veut faire à la Mission catholique le grand honneur d'une visite solennelle et, à 10 heures, arrive au Collège Cuenot la longue file des autos du cortège royal. De chaque côté de la grande allée se presse une grande partie de la population ; plusieurs orchestres de gongs bahnars jouent leurs airs les plus joyeux.
    Mgr Jannin et les Pères de la Mission reçoivent leurs nobles visiteurs sous un arc de triomphe où l'on peut lire en grosses lettres : « Vive sa Majesté », tandis qu'un choeur de plus de cent chanteurs bahnars exécute un morceau de respectueuse bienvenue.
    La réception solennelle se fait dans la salle d'étude du Collège, magnifiquement décorée. Un trône était placé sur une estrade ; l'Empereur y prend place, les hauts fonctionnaires rangés à sa gauche et à sa droite, élèves des écoles et les notables bahnars massés devant lui. Après que les élèves eurent chanté avec brio une cantate bahnar composée pour la circonstance, Mgr Jannin se leva et adressa à sa Majesté l'allocution suivante.

    Sire,

    Votre majesté nous fait aujourd'hui l'honneur d'une visite qui marquera une date mémorable dans l'histoire de notre Mission de Kontum. Que Votre Majesté me permette, au nom de mes confrères français, annamites et bahnars, au nom de nos vingt mille chrétiens, au nom de nos élèves bahnars, si fiers de notre présence au milieu d'eux, et en mon nom personnel, de vous offrir l'hommage de notre reconnaissance et des sentiments de profond respect que nous ressentons tous pour votre auguste personne.
    J'ai dit que votre visite marquera pour nous une date inoubliable. En effet, depuis plus de 80 ans qu'existe la Mission de Kontum, jamais elle n'a reçu pareil honneur et telle faveur. Et nous en sommes d'autant plus touchés que nous savons que Votre Majesté, avec son grand esprit d'équité et de bienveillance, désire reconnaître ainsi les services rendus à la cause commune par nos devanciers, par ceux qui, au prix de combien de privations et de souffrances, ont été, dans ces pays alors presque inabordables, les pionniers non seulement de l'Évangile, mais aussi de l'expansion annamite.
    De fait, Sire, si l'on se reporte par la pensée aux années du milieu du siècle dernier, c'est en vain que, dans ces immenses espaces qui s'étendent de la chaîne annamitique aux rives du Mékong, on chercherait, je ne dis pas un village, mais même une seule cabane annamite, on ne l'y trouverait pas.
    En 1851, nos premiers confrères, les vaillants Pères Combes, Fontaine, Dourisboure et Dégouts, ceux que les Moys appelaient les Annamites blancs », réussissent à pénétrer jusqu'en ces régions. Dans le volume que je me permets d'offrir à Votre Majesté, Elle y verra quelles difficultés ils eurent à vaincre pour y arriver.
    Ainsi la voie était ouverte aux Annamites, voie bien précaire au début, mais qui devint de plus en plus favorable à leur expansion. Sous l'influence de la Mission, des hameaux, puis des villages se créèrent peu à peu. C'est ainsi que, vers 1874, le P. Dugon fonde, le long du Bla, le premier village annamite en pays moi : celui qui est devenu la commune de Tan-huong. Après lui, c'est le P. Vialleton qui fonde le village de Phuong-nghia ; le P. Poyet, celui de Phuong-hoa ; en un mot, tout le beau groupe de villages qui forment comme une couronne autour de la ville de Kontum.
    Dans des temps plus rapprochés, la Mission continue de fonder de nouvelles colonies annamites, qui sont autant de foyers de civilisation pour la race moï et pour nous, missionnaires, autant de centres de relèvement moral de l'être humain, notre grand but en ces pays non encore civilisés.
    Il n'est pas exagéré de dire que la Mission des Bahnars a toujours été en tête de toutes les oeuvres d'assistance morale, et même matérielle, en faveur des Annamites. Sans même faire allusion aux bienfaits d'ordre supérieur qu'apporte la religion catholique à ceux qui ont le bonheur de la pratiquer, permettez-moi de vous rappeler, Sire, les longs et coûteux efforts qu'a faits la Mission pour délivrer d'un dur esclavage des centaines d'Annamites arrachés à leurs foyers par les hordes sauvages sur toute la lisière des provinces du Quang-nam, du Quang-ngai et du Binh-dinh. Et lorsque, il y a une vingtaine d'années, l'Administration française fut bien établie dans le pays, la Mission lui prêta son appui moral et sa coopération effective pour l'abolition complète de l'esclavage en ces régions.
    Voilà, Sire, le résumé succinct de ce qu'ont fait nos héroïques devanciers pour le bien de ce pays, que nous voyons avec joie s'ouvrir de plus en plus à la civilisation. Voilà ce que Votre Majesté a voulu reconnaître magnifiquement par son auguste visite et par la décoration conférée au Chef actuel de cette mission. Ah ! Si nos vaillants prédécesseurs pouvaient un instant sortir de leur tombe là tout proche, avec quel élan ils diraient à Votre Majesté le merci de la reconnaissance!
    Que Votre Majesté me permette, en finissant, d'affirmer devant Elle que tous ses sujets en ces pays moï, pour lui prouver leur fidélité, leur respect et leur gratitude, continueront de demander au grand Roi du ciel et de la terre de lui accorder ce qu'Elle-même a dit désirer et ce que tous nous désirons ardemment, à savoir que votre règne soit marqué du signe de l'ordre, de la paix et de la prospérité !
    L'Empereur avait écouté cette allocution avec grande attention. Quand elle fut terminée, il se leva, descendit de l'estrade et vint remercier Monseigneur en lui serrant la main avec une émotion visible. A ce moment un petit élève bahnar monte devant le trône et à genoux offre à sa Majesté un beau plateau sur lequel est posé le livre si connu du P. Dourisboure : « Les Sauvages Bahnars », richement relié, les plats en soie royale et dédicace en caractères d'argent. Un exemplaire du même ouvrage fut offert également au Premier Ministre et au Résident Supérieur.
    Une cantate superbement enlevée termina la cérémonie.
    En quittant le Collège, le cortège royal passa devant la grotte de Lourdes récemment érigée par le P. Louison et fit ensuite le tour de la ville.
    Le lendemain l'Empereur va voir, à 40 kilomètres de Kontum, la célèbre cataracte de la rivière Ly, dont les eaux tombent d'une hauteur de 42 mètres. Le soir, a lieu une grande fête moï et Sa Majesté allume Elle-même le feu de joie autour duquel nos chers « sauvages » se livrent aux bruyantes manifestations de leur joie.
    Le jour suivant, l'Empereur et sa suite quittaient Kontum. Les fêtes étaient finies, mais le souvenir en demeurera longtemps.
    1933/159-163
    159-163
    Vietnam
    1933
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