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Visite épiscopale Japon

NAGASAKI (JAPON) Visite episcopale Japan PAR Mgr COUSIN Nagasaki, 23 janvier 1906. Mon absence a duré un mois pendant lequel j'ai administré plus de 700 confirmations dans une dizaine de chrétientés. C'était avec le souvenir du grand esprit de foi que j'avais pu constater, chez nos braves insulaires, le côté consolant des impressions que je rapportais de mon voyage. Mais à cette belle médaille, il y avait pourtant un revers dont l'aspect était beaucoup moins attrayant.
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    NAGASAKI (JAPON)

    Visite episcopale Japan

    PAR Mgr COUSIN

    Nagasaki, 23 janvier 1906.

    Mon absence a duré un mois pendant lequel j'ai administré plus de 700 confirmations dans une dizaine de chrétientés.
    C'était avec le souvenir du grand esprit de foi que j'avais pu constater, chez nos braves insulaires, le côté consolant des impressions que je rapportais de mon voyage. Mais à cette belle médaille, il y avait pourtant un revers dont l'aspect était beaucoup moins attrayant.
    Les chrétientés que je venais de visiter avaient subi pendant l'été trois typhons dont deux surtout avaient été terribles. Dans certaines localités il n'était rien resté des récoltes sur pied, et dans certains autres, nos pauvres gens avaient perdu jusqu'à leurs bateaux de pêche, dernière ressource quand tout le reste vient à manquer.
    Nombre de maisons avaient été entièrement renversés ; toutes avaient souffert plus ou moins. Presque partout les églises étaient dans le même cas. Aucune n'a été renversée, mais que de dégâts j'ai constatés. Ici, toutes les fenêtres du côté exposé au vent ont cédé, et vous devinez ce qui s'est passé à l'intérieur. Là, presque toutes les tuiles du toit ont été emportées, et la pluie s'est chargée de gâter ce que la tempête avait respecté. Dans certains endroits, on avait, avant mon arrivée, essayé de faire disparaître les traces du désastre sous des réparations hâtives et mal conçues, dans dautres riens n'était encore commencé. Aux remarques que j'en faisais, on répondait en s'excusant. Impossible de trouver une tuile et un ouvrier... C'était vrai, mais ce qui l'était aussi, comme les missionnaires ne manquaient pas de me l'expliquer, c'est que la souscription commencée pour les réparations de l'église ne marchait pas. Ces pauvres gens, ajoutaient-ils, ont tant à faire chez eux, et beaucoup n'ont pas même de quoi manger. Et c'était après avoir donné tout ce qu'ils avaient, et même plus, qu'ils me parlaient ainsi.
    Je suis obligé d'avouer qu'on ne m'a rien demandé nulle part. Je crois même que personne n'y songeait ; mais pouvais-je passer à côté de pareilles détresses en faisant semblant de les ignorer, et ne laisser à ces chrétientés si éprouvées, d'autre souvenir de la visite épiscopale que celui d'une charge nouvelle?
    Je commençai donc par faire une bonne action qui prit la forme d'un billet à ordre confié au Père de l'endroit, et qu'il devait présenter à notre procureur. Je savais qu'il n'y manquerait pas.
    Mais, hélas ! Cette première bonne action que j'avais commise sans bien en peser les conséquences devait m'entraîner dans beaucoup d'autres, car me trouvant, partout où je passais, en présence des mêmes tentations, il me devenait de plus en plus impossible de ne pas y succomber, et chaque fois un nouveau billet signé de ma main restait là comme un témoignage irrécusable. Que celui qui n'aurait pas fait comme moi me jette la première pierre, et me permette de lui raconter ceci : j'arrivai un jour dans un village où nous avons une petite communauté de vierges indigènes à laquelle est annexé un orphelinat. Le typhon n'avait pas tout à fait renversé l'habitation ; mais il avait si bien fait que par prudence on avait dû l'abandonner, et finalement la démolir pour la rebâtir. C'est ce que l'on était en train de faire au moment de mon passage. J'allai visiter les travaux. A part quelques ouvriers charpentiers dont elles ne pouvaient absolument se passer, ces pauvres filles n'avaient appelé personne et faisaient elles-mêmes toute la besogne. L'une d'elles avait été blessée la veille par une poutre que l'on avait laissée tomber trop vite. Une autre, en se sauvant, avait renversé sur elle un chaudron plein d'eau bouillante, et s'était largement et cruellement brûlée. Je trouvai les autres en train de gâcher le mortier de leurs murs avec leurs pieds pour seuls instruments, par un vent froid de décembre qui me glaçait les membres à travers mon tricot, ma soutane, ma douillette et mon manteau.
    Il en fut de même, je pense, de la résolution que j'avais prise souvent et renouvelée la veille, de ne plus me laisser attendrir. Toujours est-il qu'elle n'osa pas se montrer, et qu'il m'en coûta un nouveau bon sur le procureur, et ce ne fut pas le dernier.
    Un peu plus tard je revenais à Nagasaki tout à la joie de penser que j'allais faire partager aux confrères les consolations que j'avais éprouvées pendant ma tournée ; leur raconter l'empressement des chrétiens à bien recevoir leur évêque ; le grand nombre de personnes à confirmer que l'on m'avait présentés, leur bonne tenue et le bel ordre des cérémonies qui avaient eu lieu partout, et m'avaient laissé l'impression d'une préparation sérieuse. Mais cette joie dont je jouissais à part moi à l'avance, n'était pas tout à fait sans mélange. A mesure que j'approchais j'entrevoyais, se dressant devant moi avec des formes de plus en plus nettes, des contours qui se précisaient de plus en plus, le spectre d'un compte assez rondelet, campé, pour m'attendre, sur le grand livre du procureur.
    Voici le moment venu de faire honneur à mes engagements, ou, pour l'appeler par son nom, le quart d'heure de Rabelais. Gros embarras, grosse question ! Par instants, je me sentais le coeur soulevé par la confiance, dans la pensée que, n'ayant fait que mon devoir, la Providence ferait plus tôt un miracle que de me laisser dans l'embarras. Puis venait la réflexion que lorsque l'on ne compte que sur des miracles pour payer des dettes, les créanciers ont chance d'attendre longtemps...
    Le lendemain de mon arrivée (qui avait eu lieu au milieu de la nuit) on me remit un paquet de lettres qui étaient arrivées pendant mon absence. La vôtre était du nombre, et à mesure que mes regards ravis volaient à travers les lignes, je me reprochais d'avoir douté de la bonne Providence. Le miracle était fait. Je n'avais plus qu'à tomber à genoux pour l'en remercier. Ce que je fis immédiatement. Ce premier devoir rempli, je songeai à ceux dont le bon Dieu s'était servi pour m'envoyer si à propos un secours inattendu et dont j'avais disposé à l'avance.
    Dans ma prière, je recommandai au divin Maître les bienfaiteurs inconnus qui vous avaient confié le soin de diriger leurs aumônes vers les besoins que vous jugeriez les plus pressants.

    1906/171-173
    171-173
    Japon
    1906
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