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Vie et Suicide du Saint homme Poari-Baba

Vie et Suicide du Saint homme Poari-Baba (Traduit du « Bongo bâchi » du 12 àchàr, 25 juin 1898.)
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    Vie et Suicide du Saint homme Poari-Baba

    (Traduit du « Bongo bâchi » du 12 àchàr, 25 juin 1898.)


    Gàdzipour, célèbre par ses jardins de roses, est une ville des provinces nord-ouest, peu considérable il est vrai, mais dont l'ancienneté est incontestée. Près de cette ville a vécu, et vient de mourir, le saint ermite Poari-Bâbâ, dans un lieu peu fréquenté des humains, sur les bords du Gange. Son ermitage n'était point une maison, si modeste qu'on pourrait se l'imaginer. Tout le monde sait que sous l'action des courants, il se produit sur la rive du fleuve des affaissements de terrain qui portent dans le pays le nom de « vamara ». C'est dans une de ces caves naturelles que notre ascète a passées sa longue vie. Deux ou trois pieux placés à l'entour, supportaient une sorte de toiture en feuillage qui le protégeait contre les regards indiscrets. Avec le temps, le caveau s'était arrondi de lui-même, et formait une grotte de quatre coudées de profondeur. Notre sage pouvait bien s'y tenir debout, s'y asseoir au besoin, mais il ne pouvait aucunement s'y coucher, même en ployant les jambes.

    Poari-Bâbâ a passé dans ce tombeau des années sans nombre. Les plus vieilles gens de Gàdzipour assurent que personne ne saurait dire quel était son âge. « Car, disent-ils, lorsque nous étions tout petits enfants, nous venions déjà visiter le saint ermite, et il avait, ou paraissait avoir alors absolument le même âge qu'aujourd'hui. Nous, nous avons vieilli; mais les années se sont accumulées sur la tête du Bâbâ sans rien changer à sa physionomie. C'était toujours la même taille bien proportionnée, le même port droit, les mêmes membres gracieusement arrondis, les mêmes yeux largement fendus, les mêmes traits de visage: Alors comme aujourd'hui, une sorte de lueur douce rayonnait sur son noble front ». A le contempler, les hommes les plus impies se sentaient saisis d'une crainte révérencielle, et ne pouvaient s'empêcher de se prosterner devant cette vivante image de la divinité. La doctrine du saint ascète était admirable, et sa parole pleine d'onction. Incalculable est le nombre des criminels qui, à sa voix, ont renoncé au vice pour se consacrer à la vie religieuse.

    Avec le temps, un certain nombre de dévots avaient construit leur hutte dans le voisinage de Poari-Bâbâ, et celui-ci, malgré son extrême amour de la solitude, ne s'y était point opposé, par bonté et simplicité de cur. L'endroit est devenu une vraie Thébaïde (1). Mais le bon anachorète n'avait presque aucun rapport avec eux. Toujours caché dans son tombeau, il ne le quittait que pour aller faire ses ablutions dans l'eau sacrée du Gange. Encore ne s'y rendait-il que lorsque la nuit avait répandu son ombre sur la terre, et qu'il était bien certain de ne rencontrer personne.

    (1). L'expression bengali est «, village peuplé de Yoghis (ascètes) ».

    Une belle nuit, un voleur s'était introduit dans la Thébaïde, et profitant du profond sommeil des disciples du saint homme, il avait dévalisé le grenier de la communauté. Ayant fait son paquet, l'ayant chargé sur ses épaules, il prenait la fuite, glissant sans bruit dans l'obscurité comme un serpent sous les herbes, lorsqu'il se trouva soudain à peu de distance de notre ascète, lequel ne connaissant rien et ne soupçonnant rien, était allé faire ses ablutions dans le Gange. A sa vue, le voleur, saisi de frayeur, jeta là son fardeau et s'esquiva. Poari-Bâbâ comprit immédiatement à qui il avait affaire; mais il fut profondément affligé de le voir s'enfuir, se croyant responsable du contretemps qu'il éprouvait. Aussi l'appela-t-il de sa plus forte voix, lui disant : « Viens, mon ami, n'aie pas peur ; viens donc! Prends ton paquet, et emporte-le en paix. Ces ont mes péchés seuls qui sont la cause de ton désappointement ; pourquoi en souffrirais-tu? Viens, tu n'as pas même à craindre une réprimande de ma part ». Le malfaiteur ne crut pas devoir se rendre à l'invitation du saint homme; bien loin de revenir en arrière, d'un pas plus rapide encore, il disparut dans l'obscurité.

    Que pouvait faire de plus Poari-Bâbâ ? Certes, il n'avait rien à se reprocher. Et pourtant, il rentra bien triste dans sa grotte souterraine. Mais voici qu'à la pointe du jour, ses disciples, s'étant levés, ne tardèrent pas à s'apercevoir du larcin commis à leurs dépens. Il y eut grand émoi dans l'endroit. Les uns criaient, les autres menaçaient. Celui-ci se lamentait ; cet autre voulait aller porter plainte à la station de police. Le Bâbâ se rendit au milieu d'eux, et leur imposant silence : « Eh quoi, leur dit-il, pour un peu de riz perdu, vous menez si grand bruit? Et ne prétendiez-vous pas que vous aviez renoncé à tous les biens d'ici-bas? Ne dites donc pas qu'on vous a dépossédés de vos provisions de bouche. A qui ne possède rien, on ne peut rien enlever.


    Comment d'autre part appeler voleur celui qui prend ce qui n'appartient à personne? Je connais cet homme, il y a du bon en lui. Voyons, qu'un de vous aille dans tel village, dans telle maison, vous appellerez un tel, et vous lui direz que je désire lui parler. Vous verrez ainsi la vérité de ce que je vous dis ». Un des religieux partit immédiatement. Il dit au malfaiteur : « Venez avec moi, je vous prie, le Bâbâ demande à vous voir ». L'homme n'eut pas plus tôt entendu cette parole' qu'il se décida à venir. « N'est-il pas étrange, se dit-il, que l'ermite qui ne m'a jamais connu de sa vie, qui ne m'a, au reste, aperçu que dans l'obscurité de la nuit, ait pu savoir mon nom, celui de ma famille et du village auquel j'appartiens? » Ainsi dit, ainsi fait ; il suivit le messager, arriva à l'ermitage et se jeta tout en larmes aux pieds de Poari-Bâbâ, protestant que jamais plus il ne s'abandonnerait au vice. De fait, il resta dans le village des religieux et devint lui-même ermite.

    Le fameux réformateur, feu Keshab-tchandra-sen, avait la plus grande estime du Bâbâ. Il se rendit plusieurs fois à Gàdzipour afin de le consulter. J'étais avec lui lors de son premier voyage, et voici ce qui se passa. C'était, autant qu'il m'en souvient, en l'année 1877. A cette époque, le Bâbâ ne sortait de son tombeau que le onzième jour de chaque lune. Un grand nombre de personnes religieuses et de laïques attendaient le moment où le Sage paraîtrait, afin de se repaître de ses précieux enseignements. Le Babou Keshab-tchandra-sen et moi, nous étions mêlés à la foule. Nous vîmes tout à coup le saint homme sortir du souterrain. A notre extrême surprise, il s'avança vers nous dans un état de nudité complète. Comment se faisait-il que Poari-Bâbâ qui, jusqu'alors, ne s'était jamais présenté que le corps entièrement couvert, se montrât ce jour-là dans la condition que j'ai dit? Nous l'ignorions ; mais le fait était là : Poari s'avançait vers la foule nu comme un ver. Ses membres brillaient comme un soleil! Seules, sa chevelure noire et sa barbe inculte tranchaient sur le reste du corps. C'était un spectacle comme je n'en avais jamais vu. Le réformateur Keshab-tchandra-sen resta un instant à le contempler, sans plus remuer que s'il eût été ensorcelé. Puis il s'avança vers le Bâbâ et ploya le genou devant lui. Mais quelle ne fut pas son épouvante, lorsqu'il s'aperçut que le corps du saint homme était tout couvert de plaies : il y en avait deux surtout, aux bras, qui étaient horribles à voir. D'où viennent ces blessures? demanda Keshab. Et le sage, prenant la parole; raconta ce qui suit : « Une nuit, dit-il, comme j'étais plongé dans une profonde méditation, deux serpents cobra di capello se battirent ensemble et tombèrent tous deux dans mon trou. Là, oubliant leur démêlé, les deux terribles bêtes tournèrent leur fureur contre moi et me mordirent à belles dents. Tant que je restai en contemplation, je ne sentis aucune peine. Mais aussitôt que je sortis de cette extase, j'éprouvai la plus vive des douleurs, et je perdis connaissance. Quand je repris mes sens, je vis les deux serpents morts à mes côtés. Je fus bien affligé de leur trépas ; ce sont mes péchés qui en ont été la cause. Je fis leurs funérailles, et puis j'allai chercher de l'eau au Gange pour laver mon souterrain. Depuis ce jour-là, je ne porte plus de vêtement dans la pensée que mes plaies se cicatriseront plus aisément ».

    Eh bien! N'est-il pas remarquable que ces cobras dont le venin est si actif que tout homme qui en a été infecté, doit s'attendre à mourir en peu de minutes, aient pu mordre aussi cruellement le Bâbâ sans lui causer d'autre mal que de le faire tomber en pâmoison? Tous nous restâmes fort surpris de cet événement.

    Le réformateur Keshab proposa alors au sage des questions fort difficiles sur divers points des Sastras. Poari-Bâbâ avec une grande simplicité, lui donna des solutions si satisfaisantes que le savant en demeura tout ébahi. Or, le saint ermite tirait toutes ses réponses d'un seul livre : le Ramayana, de Toulasi Das, ce qui me porte à croire que cet ouvrage renferme l'essence de tous les autres livres sacrés.

    Beaucoup sont persuadés que Poari-Bâbâ vivait miraculeusement sans manger. Interrogé quelquefois sur ce point, l'ascète se contentait de répondre : « Croyez-vous qu'un homme puisse rester en vie sans user de nourriture? » Si l'on insistait en disant : « Ne parlez pas du commun des hommes ; vous-même, prenez-vous de la nourriture? » Le, saint homme ne répondait que par un sourire.

    Dans le principe, le Bâbâ sortait une fois par mois, le onzième jour de la lune. Peu à peu, ses apparitions devinrent plus rares, et il y avait neuf ans qu'il ne s'était point montré hors de son tombeau, lorsque le mois dernier, douzième d'achar (25 mai 1898), les religieux furent fort surpris de le voir paraître. Le saint homme leur dit : « Je ne puis plus supporter la vie dans les temps malheureux où nous sommes (1). Je vais quitter ce monde ». Il parut réfléchir un instant, puis il ajouta : « Que chacun de vous veuille bien me faire la charité d'un pot de beurre cuit ». Ses disciples se hâtèrent de lui donner ce qu'il désirait, non sans se demander entre eux ce que leur gourou (chef spirituel) voulait faire de tant de beurre. Le Bâbâ rentra dans son tombeau et en ferma soigneusement l'ouverture. Le lendemain matin, les religieux à leur réveil, sentent une odeur de chair rôtie répandue dans l'air, ils tournent leurs regards vers l'ermitage de l'ascète, et voient qu'un reste de fumée épaisse plane sur l'ouverture. Pressentant un malheur, ils accourent et se penchent sur le trou béant. Hélas! Ils n'y trouvèrent plus que des cendres et des os calcinés : le nombril du saint homme seul n'était pas encore consumé entièrement. Poari-Bâbâ s'était offert en holocauste à la divinité. Ses fidèles disciples ramassèrent les restes de sa dépouille mortelle, et au chant des hymnes sanscrits, on les jeta solennellement dans les eaux sacrées du Gange.

    (1). Les Hindous se croient dans le quatrième âge du monde qu'ils appellent kali yougam (âge de misère, de calamité et de péché).

    Le saint homme a quitté la terre ; mais il vivra longtemps dans la mémoire de ceux qui l'ont connu et le regardent comme le modèle de toutes les vertus. Ce souvenir vaut mieux que tout autre monument qu'on pourrait élever à sa gloire ».

    N. B. Si l'on questionne les Hindous en général sur la moralité du suicide, il n'en est pas un qui hésite à dire que le suicide est un crime horrible. Mais si un religieux hindou fanatique se donne la mort: si une pauvre veuve, surexcitée par sa douleur et l'opium, se jette sur le bûcher funèbre pour mourir avec son mari, tout le monde les vénère comme de grands saints.

    Voilà où l'Inde, le pays de la sagesse et de la philosophie, en est encore aujourd'hui!




    1899/22-28
    22-28
    Inde
    1899
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