Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Variétés : Nhui, le sorcier

Variétés : Nhui, le sorcier Kon-tungleh est le nom d'un nouveau village chrétien dans lequel la jeunesse seule est baptisée. L'église est petite, avec des colonnes de mauvais bois, un toit de chaume, des cloisons de bambou, une masure, quoi!
Add this
    Variétés :
    Nhui, le sorcier
    Kon-tungleh est le nom d'un nouveau village chrétien dans lequel la jeunesse seule est baptisée.
    L'église est petite, avec des colonnes de mauvais bois, un toit de chaume, des cloisons de bambou, une masure, quoi!
    Autant vous le dire franchement, ce Kon-tungleh n'est pas le modèle de nos villages chrétiens. Nos bons Ba-hnars se convertissent sérieusement et abandonnent toutes les superstitions; eux, les gens de Kon-tungleh, en ont pris et en ont laissé, et ils n'ont brûlé qu'à moitié ce qu'ils adoraient la veille. Ne soyons cependant pas trop sévères à leur égard. Ils sont braves gens au fond, pas très fervents, il est vrai, puis tout le pays sait qu'ils sont grands amateurs de gibier. Ceci n'est pas un grand mal, somme toute.
    Donc, l'an dernier, pour satisfaire leur penchant, ils avaient tendu des pièges, et par un bonheur extraordinaire, un éléphant, rien que cela, s'y était pris comme un simple lapin de garenne, aux collets d'un braconnier. Dans le village, d'aucuns disaient que c'était le Ba-iang (le bon Dieu) qui avait favorisé les chasseurs; d'autres, hélas ! Disaient que c'étaient les Iang (les Esprits) : d'où grand embarras.
    Je ne fus pas consulté, j'étais loin de là; j'aurais mis les choses au point. Mais, ce jour-là, le sorcier de Kon-xeunglok se trouvait dans Kon-tungleh, et il leur dit: «Si vous ne faites pas les superstitions voulues à l'occasion de la mort d'un éléphant, vous mourrez tous! » Et les pauvres gens de le croire.
    S'il y avait eu un simple catéchiste dans le village, il aurait prêché la vérité; mais les catéchistes Ba-hnars sont rares, parce qu'il n'y a pas d'école pour les instruire. Aussi mes pauvres chrétiens, laissés à eux-mêmes, accomplirent leurs cérémonies très consciencieusement: ils se mirent diêng, c'est-à-dire que pendant trois grands jours ils ne laissèrent pénétrer aucun étranger dans le village, et Dieu sait ce que l'Esprit de l'éléphant tué reçut de cochons et de poules en sacrifice!
    Quand j'appris tout cela, je montai aussitôt en selle et d'un galop je me trouvai à Kon-tungleh. A ma vue, les anciens du village firent triste mine; ils ne savaient quelle contenance prendre et essayèrent de se disculper, mais ils réussirent si mal!
    Je ne vous répéterai pas tout ce que je leur ai dit, ce serait bien long, vous le devinez. A la fin, j'eus la consolation de les entendre avouer qu'ils avaient eu grand tort, et faire la promesse de ne plus recommencer.
    Mes enfants, c'est très bien, seulement pour tout cela il me faut un gage. Vous me dites que vous allez être décidément enfants de Dieu à la vie, à la mort. Est-ce vrai?
    Oui, oui.
    Eh bien, vous n'allez pas laisser cette masure plus longtemps comme « Hnam-Bà-Sang » maison de Dieu! Pour le Père qui est le Seigneur du ciel et de la terre, vous allez vous mettre à l'ouvrage et faire quelque chose de convenable, si oui, je croirai à votre sincérité; il me faut une promesse formelle... vous entendez!...
    Promesse formelle fut donnée d'une voix unanime par tout le village. C'était bien, mais il fallait ne pas omettre les détails de la construction. Je demandai les colonnes en bois incorruptibles, ils y consentirent facilement; le plancher de bambou tissé en deux ou trois épaisseurs, nulle difficulté; on devrait façonner à la hache, les bois des portes et des fenêtres, passe encore; choisir, avec un soin scrupuleux, tous les bois, tous les bambous de la charpente, ils le promirent volontiers. Mais où plurent dru les uh ko biah, uh ko gru, uh ko gàt, etc... c'est-à-dire tout le répertoire sauvage pour exprimer l'impossibilité, ce fut quand il s'agit des murs en torchis de terre...
    Tout ce que vous voudrez, Père, mais pas de torchis, uh ko biah, uh ko gru, uh ko gàt!
    Quoi! braves gens, un pauvre torchis vous effraie, et vous voulez que je croie à vos promesses?
    Il est de fait qu'aux yeux de ces montagnards une maison aux murs de terre paraît non seulement le nec plus ultra de la perfection, mais encore un travail gigantesque. Et pourtant c'est si simple de faire un torchis! Seulement voilà: depuis toujours nos enfants des bois se sont contentés pour leurs cases enfumées d'une misérable cloison de bambou, et ce qui paraît si facile, si peu compliqué à un Annamite leur paraît un labeur presque impossible à entreprendre.
    Que d'éloquence je dus dépenser pour les convaincre. La pilule fut dure à passer, mais elle passa: Kon-tungleh aura une église en torchis, tout le monde a donné sa parole de mettre la main à la pâte!
    Là-bas, en France, vous ne vous douterez certainement pas combien je fus fier de ma victoire, car victoire il y avait. C'était un premier pas, un grand pas que je faisais faire au progrès dans le pays. Après le torchis, viendra le plancher en planches, puis les fenêtres aux vitres diaphanes, puis la peinture à l'ocre jaune, puis, qui sait? Un jour peut-être, les toits aux tuiles rouges...!
    Le laborieux palabre fini, les conditions bien posées et bien acceptées, chez nos sauvages cela ne pouvait se terminer ainsi; il fallait que le vin pétillant dans les jarres eût le dernier mot. Bientôt les chefs vinrent me chercher et me conduisirent à la maison commune sous le toit aigu de laquelle s'alignaient quarante jarres. Je dus toucher du bout des lèvres chacun des tubes de bambou par lesquels on allait aspirer le vin des quarante jarres. Dure corvée, cérémonie ennuyeuse, mais il s'agissait de faire plaisir. Aussitôt après je me retirai.
    Quelques heures plus tard, l'orchestre faisait grand bruit de tous ses tam-tam, de tous ses gongs frappés en cadence par la jeunesse, mais il ne parvenait pas à couvrir la voix de toute la population réunie là et qui aspirait à qui mieux mieux. Quand, pour sortir du village, je passai à cheval devant la maison commune, je prêtai l'oreille aux conversations. De quoi parlait-on de tous côtés? Ça se devine... on parlait du torchis !...
    Ici ne finit pas l'histoire... Je voulais voir Nhui, le sorcier renommé, et lui demander pourquoi il venait faire la loi dans un de mes villages chrétiens. Je résolus donc d'aller le trouver à Kon-xeunglok, son village.
    II
    Ce Kon-xeunglok est, pour le pays, un gros bourg: il compte plus de cinquante maisons, pensez donc, tandis que les villages ordinaires n'en ont guère que vingt. Son aspect est curieux: il est tapi, comme collé, sur le flanc d'une abrupte montagne, au sol rougeâtre, raviné par les pluies. Ses cases sont comme entassées les unes sur les autres, tellement la pente est roide. Malgré cette pente, de vigoureux bananiers étendent leurs feuilles, grandes comme des voiles, dans les espaces où l'on n'a pas bâti.
    Au bas du village, se trouve la maison commune, au toit de chaume très élancé, et aux murs délabrés comme ceux de toutes les maisons communes du pays. Quand, au détour de la montagne, le village apparaît au loin, là-bas dans la vallée, c'est magnifique commue panorama, mais de près, c'est misérable et infect comme une rue de Constantinople.
    Donc, par une belle matinée de décembre, j'arrivai devant la porte palissadée du village; elle était ouverte et tellement basse que je dus me baisser pour entrer.
    Mon apparition à la maison commune causa un tel émoi que tout le monde s'enfuit sauf, quelques hommes courageux.
    Comme tout bon sauvage, je ne dis pas tout de suite le but de ma visite. Je demandai à ces braves une natte pour m'asseoir, de l'eau pour me rafraîchir, un peu de riz pour mes gens; car je n'étais pas seul, plusieurs naturels de Kon-xenbai m'avaient suivi (Kon-xenbai est un village voisin, déjà chrétien, et très apparenté avec Kon-xeunglok).
    Et votre Nhui, votre brave sorcier, demandai-je enfin, où est-il? car c'est à lui que je veux parler.
    Les regards s'entre croisent, on se parle à voix basse. C'était clair: ma demande les jetait dans les transes. En hommes intelligents, ils avaient déjà deviné de quoi il s'agissait.
    Allons ! appelez Nhui.
    Oh! Père, tout le monde est dans la forêt.
    Qui vous parle de tout le monde? Cherchez Nhui, c'est à lui que j'ai affaire.
    Oui, oui, Père, n'est-ce pas ? on va appeler tous les anciens, car nous, nous sommes les jeunes, nous ne savons pas parler, nous n'avons ni bouche ni oreilles.
    Allez-y pour tous les anciens, mais que Nhui soit là! dis-je, impatienté.
    Et bientôt le gros tambour public de résonner à coups redoublés, un vrai tocsin!... les jeunes gens présents embouchent les trompes de guerre tel l'oliphant de Roland toutes les montagnes, tous les vallons sont remplis de leur son lugubre. On sonnait l'alarme et au plus profond des forêts on sut bientôt qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire, aussi chacun de regagner les sentiers du village et de s'interroger de montagne en montagne, de vallée en vallée. Et moi qui étais venu pour le seul sorcier!
    Une heure après, la maison commune était comble, le silence régnait, on s'examinait réciproquement. Accroupi sur ma natte, entouré de cette population qui me semblait sympathique, mes idées se modifiaient et, je ne sais comment, mais le bon Dieu me fit comprendre que les liens qui attachaient tout ce monde au paganisme étaient bien faibles. Je résolus de les briser complètement avant de repartir: Vive Dieu! Kon-xeunglok sera chrétien !
    Je n'avais pas encore ouvert la bouche, lorsqu'un grand jeune homme, fils d'un chef probablement, me dit:
    Père, nous ne savons pas prier, ayez pitié de nous, ne nous faites pas suivre la religion.
    Oh! Oh ! Pensai-je, me voilà fixé, cette demande me réjouit, car je connais le sauvage, et les paroles de celui-ci exprimaient exactement le contraire de sa pensée. J'appelai Marie à mon aide et j'ouvris la discussion. Je ne vous donne pas le compte rendu d'une longue palabre qui suivit: elle dura toute l'après-midi.
    Comme toujours, il y avait quelques récalcitrants, très peu, mais cela suffisait pour que tout le monde refusât. Et pourquoi? par politique où la politique va-t-elle se loger?... Si j'avais accepté ce refus tel quel, ils auraient été bien ennuyés, car leur intention, c'était clair, n'était pas de rester païens, cela non! Mais par leur refus ces braves sauvages m'obligeaient de redoubler de persuasion pour obtenir le consentement des intransigeants, afin que dans la suite il n'y eût plus dans le village qu'un seul esprit, qu'un seul cur. Ce qu'il faut de diplomatie avec ces sauvages!
    Bref! Le clan des mauvaises têtes eut beau se cabrer, je me cabrai aussi et la bonne Mère aidant, la victoire resta à la Croix. Tous donnèrent leur consentement. Vive Dieu! Kon-xeunglok est chrétien!
    Ou plutôt, expliquons-nous: ce village cesse d'être païen, c'est à-dire que par le consentement général, personne n'aura plus le droit de pratiquer les superstitions; de plus, tous les enfants n'ayant pas atteint l'âge de raison, seront baptisés, on bâtira une église, il y aura un catéchiste, etc., etc... Et l'eau régénératrice du baptême coulera sur le front des hommes bon voluntatis.
    Un pareil événement ne peut avoir lieu dans un village ba-hnar, sans que le tout soit sanctionné par une grande « buvaison ». La soirée est déjà bien avancée, comment improviser en un clin d'il une pareille « festoyade »? Il fut donc entendu que j'allais à l'instant même décrocher les paniers de fétiches, et cela se fit, mais pour le eh tihs, la grande buvaison, elle serait remise au lendemain.
    De grand matin, tout le monde se prépara à la fête. Chaque famille apporta sa jarre à la maison commune, les chefs se cotisèrent pour acheter un cochon; de mon côté, pour cinq francs, je fis l'acquisition d'un animal de même genre. Comme cadeau de bonne amitié, les chefs me firent hommage d'un jambon de leur cochon, je leur offris un jambon du mien et le reste des deux animaux servit à composer le menu de ladite festoyade.
    Tout se passa pour le mieux. Gloria in excelsis Deo!
    III
    Mais votre sorcier Nhui?... De fait, dans ma préoccupation de convertir ce grand village, je l'avais bien un peu oublié. J'avais demandé une ou deux fois où il était; invariablement on me répondait qu'il n'était pas encore revenu de la forêt. De toute la journée de la palabre, je ne le vis plus; mais il ne devait pas être loin et il sut comment les choses se tournaient: il résolut donc de suivre le mouvement, et qui sait? Peut-être de l'accentuer.
    Le lendemain, il n'était plus dans la forêt, mais devant moi, jurant de renoncer à toutes ses diableries et de suivre la religion comme pas un.
    Mon ami, lui dis-je, tu es sorcier, je crains bien que sorcier tu ne demeures. Tu dis que tu veux te convertir, te croire est-il possible? Tu es venu à Kon-tungleh prêcher à mes chrétiens les pratiques païennes, ne vas-tu pas en faire autant ici, à l'occasion?...
    Oh! Non, dit-il avec énergie.
    Soit, je te crois, tu suivras la religion mais à une condition, à une condition expresse, c'est que tu ne suivras pas la religion ici, mais dans un autre village chrétien à ton choix, Kon-tungleh excepté. Tu t'établiras là avec ta femme et tes enfants, pour quatre ans, et si on reconnaît après ce laps de temps que tu es un honnête sauvage, fidèle à ses promesses, plus sorcier du tout, tu pourras revenir ici.
    Nhui, dont les yeux agrandis par la surprise n'avaient pas quitté les miens, respira longuement.
    Est-ce compris et accepté?
    Hum! Faut que j'aille consulter ma femme.
    Très bien, va consulter ta femme.
    Une demi-heure après mon homme n'était pas revenu, je voulais cependant connaître le résultat du conciliabule. Je montai donc dans sa case, oh! Une case tout ordinaire, aussi sale, aussi mesquine que les autres et sans tête de mort, sans serpent, sans hibou, sans rien de l'appareil que l'on trouve chez les sorciers civilisés. Le couple me reçut d'une manière assez embarrassée, les mioches piaillèrent et se cachèrent dans les coins, le chien grogna.
    Eh bien! Nhui, mon ami, est-ce décidé...?
    Oh! Père, c'est dur, mais s'il le faut absolument.
    Notre Nhui est maintenant fervent catéchumène au village chrétien de Kon-xenbai. Il sait presque toutes ses prières et il a renoncé complètement à son ancien métier de sorcier.
    Martial JANNIN, miss. apost.

    1901/257-262
    257-262
    Vietnam
    1901
    Aucune image