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Vacances mouvementées au Laos tonkinois

Vacances mouvementées au Laos tonkinois « Ouf ! Plus daffaire... » Le Père vient de franchir le territoire de sa vaste paroisse ; il est libre! Depuis si longtemps qu'on le harcèle! Ses nouveaux chrétiens sont de bien braves gens certes, et ses néophytes pareillement, mais qu'ils sont tous quémandeurs! Aussi avec quelle joie le missionnaire répétait, en ce matin de juillet : « Ah! Enfin seul !... »
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    Vacances mouvementées au Laos tonkinois

    « Ouf ! Plus daffaire... » Le Père vient de franchir le territoire de sa vaste paroisse ; il est libre! Depuis si longtemps qu'on le harcèle! Ses nouveaux chrétiens sont de bien braves gens certes, et ses néophytes pareillement, mais qu'ils sont tous quémandeurs! Aussi avec quelle joie le missionnaire répétait, en ce matin de juillet : « Ah! Enfin seul !... »
    Par extraordinaire, cette année-là, il s'octroyait 15 jours de vacances chez le P. Canilhac. Evidemment, 15 jours ce serait vite passé, mais il aurait vu ses confrères et repris contact avec la Mission. Et puis quelles bonnes causeries en perspective!
    Tout en remettant les brides de son cheval au boy, le. Père se croit déjà arriver. Soudain, une inquiétude le prend: « Pourvu que mes braves gens ne courent pas à ma poursuite!... Filons vite! »
    « Tiens! Mon radeau n'est pas encore là! » Il faut dire que, pour éviter de cheminer par des pistes infranchissables en été, il a décidé de voyager par la voie de l'eau, il a donc dit à deux Thay (1) : « Prenez cette piastre ; faites-moi un radeau... un solide! Et que tout soit prêt pour lundi prochain! » « Cai va! (Comment donc!) ». Ils avaient prononcé ce « Cai va » avec une conviction intense. Or, nous sommes au mardi matin ; alors seulement ils ont décidé de commencer leur travail. On part enfin, deux heures de retard. Un Thay à l'avant, un autre à l'arrière, avec de longues perches, dirigent l'embarcation.
    Peu à peu le Père s'endort. Le pauvre! Il a du sommeil en réserve! Ses journées ne finissent guère avant 23 heures: le catéchisme du soir ronge ses nuits. Il rêve et ne semble plus entendre le bruit des eaux s'écrasant dans les innombrables petits rapides qui happent son esquif.

    (1). Les Thay sont les indigènes qui habitent le Chau-Laos.

    Un craquement subit le réveille: le radeau vient de donner sur une roche ; il penche et sa position est inquiétante. Heureusement, le courant le sort bientôt de son rocher. Les piqueurs rient.
    A l'étape du soir, pourtant, il fallut bien constater que l'eau avait envahi les paniers renfermant les bagages. Quel gâchis! Le sucre est devenu du' sirop ; le café moulu, de l'état solide est passé à l'état liquide et a recouvert les habits blancs d'une couleur qui n'a rien d'artistique. Dans la valise, le désastre est encore plus complet : un morceau de fromage nage dans une savate ; la bouteille de saindoux s'est vidée ; le bréviaire et les ornements de messe ont leur part de dégâts!
    Le Père, qui en a vu bien d'autres, étale philosophiquement tous ses bagages sur le parquet de bambou, comptant sur un demi séchage nocturne bien problématique!
    Le deuxième jour commence mal: il pleut à torrents. Il est 6 heures: partons! Mais les piqueurs, qui doivent remplacer ceux de la veille, ne sont pas encore là. 7 heures. On part enfin. La pluie continue de tomber. L'espèce de toit qui abrite l'espèce de siège où se tiendra le missionnaire pendant de longues heures, a de nombreuses gouttières qui se déversent sur ledit siège.
    Cahin caha, on atteint le premier village où doit se faire la relève des piqueurs. Le Père compte bien que deux Thay l'attendent sur la berge. Ah! Bien oui! On ne voit homme qui vive! Du radeau on hèle les gens du hameau, personne ne répond. A la longue parait un indigène: « Où sont ceux que j'avais invités? » « Je ne sais, le maire et absent ». On se décide à aller chercher du secours dans un village situé à deux kilomètres. Resté seul, le missionnaire prend son bréviaire en songeant: « Tu en avais déjà vu de dures: tu as été au fond de l'eau, arrosé de pétrole et de bougie, sali par des mains poisseuses ; cette fois tu es bien servi ». La graisse l'a enduit d'une couche épaisse qu'il sera difficile de faire disparaître!
    Il pleut toujours sur la rivière. « Ah! Voici mon coolie, je présume ». Un tout jeune homme se présente. « Tu viens me conduire? » « Oui, Père ». « Tu n'auras jamais la force de conduire mon radeau! » « Si, Père ». Mais celui-ci n'est pas rassuré du tout. Justement, en dessous, il y a un rapide dangereux, le Hat-vô-cung, où déjà il a sombré. Il préfère suivre la berge en écartant, comme il peut, les branches sur son passage.
    « Ça y est! » il entend un cri et un bruit sourd. Son radeau vient de se jeter sur une roche située juste au milieu du rapide. Le piqueur a plongé dans la rivière, mais il a vite fait de se raccrocher aux bambous de l'esquif, qui s'incline, s'enfonce à moitié et se plie en deux ; il reste heureusement fixé à l'obstacle. Un moment, le Père éprouve un sentiment d'angoisse. Si jamais ses bagages partent au fil de l'eau, alors adieu dîner et coucher. Mais ils sont bien ficelés sur la carcasse du radeau. « Retire vite mes paniers de l'eau! » hurle-t-il pour se faire entendre du jeune homme. Mais le Thay, trempé et blessé, ne bouge pas plus qu'une pierre. Le missionnaire entre lui-même dans la rivière. Il a de l'eau jusqu'au milieu de la poitrine, il s'arc-boute de toutes ses forces et arrache ses bagages pour les porter à la berge. Les poulets ont succombé ; le canard lui-même est à moitié asphyxié. Quant à la valise, elle peut maintenant être considérée comme une épave! Le malheur était prévu ; il ne serait pas arrivé si les Thay avaient fourni deux bons piqueurs.
    « Allons au village de X., là j'aurai des coolies ». On se fraie un chemin dans la forêt pour regagner la piste. Cinq minutes après, le bourg recevait nos deux naufragés. Court repos et en avant! Il est 10 heures. Le temps demeure toujours aussi mauvais. Un imperméable ferait bien l'affaire, mais le missionnaire n'en a pas emporté, pensant être abrité par le toit du radeau. A l'étape, impossible de sécher quoi que ce soit! Nuit mauvaise. Les moustiques et surtout ces terribles maringouins, à la piqûre si douloureuse, sont légion! De plus, le village célèbre une noce païenne. Toute la nuit on s'abreuve d'alcool de riz, on chante, on frappe tambours et gongs, on fait tapage non loin du lit du Père.
    Troisième journée. Il pleut toujours. Cette fois, le mieux est d'abréger l'étape: les sangsues sont trop gênantes! Après-midi triste, passée chez un catholique. Il est couché, malade ; sa femme est alitée près de lui avec une crise d'asthme aigu. La famine sévit dans la région. Le prophète Jérémie aurait trouvé ici son maître en lamentations!
    Quatrième journée. Au réveil, à 3 heures, le Père écoute. La pluie tombe en avalanches drues et serrées. Il dit sa messe, s'écartant le plus qu'il peut des bougies autour desquelles volent des centaines de maringouins. Malgré cela, ces insectes s'attaquent à ses mains, à sa tête, d'où quelques claques non prévues par la liturgie...
    Il a fait construire hier un nouveau radeau, plus grand et capable de supporter les grosses vagues. Les Thay fabriquent de grossières rames en bambou. La descente de la rivière sera plus périlleuse que de coutume, par contre on ira très vite. De fait, le radeau se met à faire du 10 km en moyenne, ce qui est une performance. Le Père rêve déjà de la réception que lui fera son vénéré Supérieur. Il entend ses exclamations ; il se voit au sec enfin !... Ce sera le comble du bien-être.
    L'embarcation franchit à vive allure une grotte sous laquelle passe la rivière. Puis voilà l'eau devenue étale, elle ne coule plus: c'est signe que le gros fleuve qu'il va falloir traverser, 2 km plus loin, est énorme et refoule son affluent.
    9 heures. On arrive, lentement cette fois, à l'embouchure du cours d'eau qui vient d'être descendu depuis 4 jours. Le fleuve est enflé à plein, comme on le devinait! Les piqueurs refusent de passer. Dans le lointain on pourrait voir la maison où le missionnaire, il y a un instant, se promettait de goûter tant de joie... S'arrêter si près du but, jamais!
    « Voyons, mes enfants, vous n'allez pas me laisser ici? On ne peut coucher sur ce radeau! Aux environs, aucun village, aucune maison! » « Le Père a raison, mais il est impossible de traverser ». « Malheureux ! Demain, l'eau sera encore plus grosse ! » « C'est probable, mais que le Père se serve du bac! » « Ce n'est pas sérieux! Le bac passera encore moins facilement que ce radeau... Vous êtes d'excellents piroguiers, allez-y, je double votre salaire! » On discute. De guerre lasse, les piqueurs se décident à tenter la traversée. Le radeau avance ; un remous le saisit et le renvoie d'où il vient. Nouvel essai, nouvel échec. «Vous le voyez vous-même, on ne peut continuer ». Le Père commence à désespérer. « Essayons autre chose ». On suit la rive. Chacun agrippe une branche d'arbuste. Le missionnaire s'époumone à hurler ses encouragements. On approche du but, on va l'atteindre..., un remous a jeté le radeau dans le fleuve. A peine est-il dans le courant que la situation devient tragique. Les piqueurs avaient raison de refuser le passage. L'esquif se met à tourbillonner: impossible de le diriger. De gros arbres déracinés qui passent en trombe l'accrochent, le font pencher, puis l'abandonnent, avec d'horribles grincements, un peu plus loin. On descend de plus en plus vite ; et l'on s'efforce en vain de s'écarter du courant qui suit ici le milieu du cours d'eau.
    Le Père, peu marin, se voit déjà noyé. Il évoque le fameux endroit où une grosse partie des eaux du fleuve, après avoir décrit des orbes concentriques de plus en plus étroits, s'engouffre dans un trou. On ne revoit jamais les radeaux qui y sont entraînés. Son Supérieur lui a décrit la scène maintes fois, avec une minutie impressionnante.
    « A la rive! Vite! A la rive, de n'importe quel côté! » C'est facile à dire, mais... on tourbillonne toujours. Les maisons d'un village commencent à défiler. On arrive enfin à un petit rapide à peine visible ce jour. Pourtant les eaux coulent plus franchement ici. C'est le moment! Les piqueurs ont repris leurs rames de bambou. Ils donnent leur maximum d'efforts. Une longue branche d'arbre penche sur le fleuve, elle est saisie... Sauvés!... Et l'on est sur la bonne rive.
    Le voyage était fini. Une heure après, on pouvait entendre sortir de la cure le bruit des conversations qui commençaient, entre confrères du Chau-Laos. Dans 15 jours, il faudra refaire la route en sens inverse. Mais 15 jours c'est loin! A chaque jour suffit sa peine.
    Cette historiette se passait en août dernier. N'allez pas croire qu'elle est extraordinaire: c'est du commun pour les missionnaires d'ici, voyageant à la saison des pluies. Si pourtant il vous plaisait d'y venir voir, rendez-vous l'été prochain, en 1940.

    Jean MIRONNEAU,
    Missionnaire du Chau-Laos
    1940/2-4
    2-4
    Laos
    1940
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