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Vacances aux Nilgiris

Vacances aux Nilgiris ...Le 20 août, je partais pour notre sanatorium Saint Théodore, à 350 kilomètres, dans les montagnes des Nilgiris.
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    Vacances aux Nilgiris

    ...Le 20 août, je partais pour notre sanatorium Saint Théodore, à 350 kilomètres, dans les montagnes des Nilgiris.
    Deux arrêts en cours de route, d'abord a Attipakkam pour saluer et remercier un bon confrère qui, plus d'une fois au cours de l'année, était venu m'aider dans mon travail ; puis à Coimbatore, grande ville industrielle du sud de l'Inde et alors siège d'une de nos Missions. Et le 23 au matin, muni de quelques bananes, je prenais tout content le chemin de fer à crémaillère qui, lentement et par mille détours, parfois franchissant torrents et vallées, parfois s'accrochant aux flancs de la montagne ou se glissant par quelque tunnel sous la masse rocheuse, devait me conduire au « paradis terrestre ».
    Déjà une fraîche bise a succédé à l'air surchauffé des plaines, et voici qu'apparaissent les premières fleurs. A mesure que l'on monte, le paysage semble gagner en élévation ce qu'il perd en étendue, il devient d'une étonnante grandeur ; ce ne sont que précipices inquiétants, torrents tumultueux et blancs d'écume, pentes à pic, rochers surplombant les vallées, tunnels perforant la montagne, creusés sans doute par quelque larve immense.

    Et l'on s'élève toujours. L'air devient plus frais encore et plus riche do parfums, les fleurs plus abondantes ; pins, sapins, cyprès dressent maintenant leurs futaies, hautes et sombres, aux flancs des pentes escarpées.
    Où sommes-nous, Seigneur ? Loin, bien loin sûrement de la péninsule indienne... Mais non, puisqu'à quelques kilomètres dans le bas lointain, on distingue encore la plaine resplendissante de clarté sous les feux du soleil qui la brûle.
    A 4.000 pieds, ce sont les plantations de thé qui commencent, ombragées, dominées par l'élégant feuillage des arbres de la forêt. Et puis voici Coonoor, ses cottages, ses villas, ses jardins. Alors c'est un enchantement : les grands eucalyptus emplissent l'air de leurs effluves balsamiques auxquelles se mêlent discrètement les parfums des roses et des violettes, et les senteurs plus légères des géraniums, dahlias, fushias, cannas et autres.
    Cependant notre ascension n'est pas achevée. Quand nous aurons atteint la station de Wellington, c'est encore plus haut que l'autobus devra nous conduire pour que nous soyons enfin chez nous, au sanatorium Saint Théodore, accroche comme un nid d'aigle a une des collines dominant la ville et les quartiers militaires.
    Le missionnaire reçoit un accueil vraiment fraternel des rares confrères venus s'y reposer en cette arrière-saison, puis il va saluer Maître de la maison qui est aussi celui de l'univers. Alors, au sein dé Cette incomparable nature, il se plaît à chanter le cantique Benedicite, omnia opera Domini, Domino :

    Vous êtes béni, Seigneur, Dieu de nos pères,
    Digne d'être loué, glorifié et exalté à jamais!
    Feux et chialeur, rosées et givres...
    Montagnes et collines, plantes qui croissez sur la terre,
    Fontaines, mers et fleuves, bénissez le Seigneur,
    Louez-le, exaltez-le à jamais!

    Oui, Vraiment, béni soit le Seigneur qui a préparé à ses ouvriers fatigués un tel lieu de repos ! Béni le Seigneur et bénie la mémoire de ceux dont 11 s'est servi pour mener à bien cette grande oeuvre !
    Aussi bien, comme le missionnaire s'apprête à quitter la chapelle, ses yeux s'arrêtent ils sur une plaque de marbre fixée au-dessus du bénitier :

    En perpétuelle mémoire d'Alice Espivent de la Villeboisnet,
    Baronne de Gargan, et aussidu Révérend Père Jean-Marie Pottier,
    Missionnaire Apostoliqueau diocèse de Coimbatore, de ce Sanatorium Saint Théodore
    Bienfaiteurs insignes

    Le P. Pottier, originaire d'Ille-et-Vilaine, d'abord vicaire en son diocèse, puis aumônier des troupes françaises à Rome, missionnaire en l'île de Gorée, était entré au séminaire des Missions Etrangères en 1858 et, un an plus tard, il partait pour la Mission de Coimbatore. Après de longues années de ministère apostolique, il se consacra aux oeuvres de charité. Possédant à Wellington une propriété, qu'il avait nommée « Armor Villa » en souvenir de son pays natal, il ne manquait pas de dire aux vieillards qu'il soignait : « Quand tu seras malheureux et plus malade, reviens ici: tu seras nourri, soigné, dorloté et enterré, et le bon Dieu te donnera le bonheur sans fin... »
    Il songea qu'il y avait d'autres malheureux, bien dignes de compassion eux aussi, ses propres confrères, souvent vieillis avant l'âge, du moins affaiblis, brisés par un travail intense sous le feu des tropiques, et qu'il serait bon, pour eux également, d'avoir un gîte où ils seraient soignés et dorlotés, dans le calme et la paix des montagnes. Et il donna sa propriété pour qu'on en fît un sanatorium.
    Ainsi fut dit, ainsi fut fait, mais plus grand et plus beau que le P. Pottier eût jamais rêvé. C'est qu'une charité intelligente et toujours en éveil intervint alors, celle de Madame la Baronne de Gargan, dont le nom, dans l'histoire de la Société des Missions Etrangères, rejoint à travers les siècles celui de la duchesse d'Aiguillon. On put bâtir un établissement assez vaste pour recevoir à la fois une trentaine de missionnaires et, en mars 1902, Mgr Gandy, archevêque de Pondichéry, entouré des évêques de la province, en bénissait les bâtiments.
    C'est là que, des missions de l'Inde, de Birmanie et de Malaisie, viennent les missionnaires ayant besoin de repos et de changement d'air. Ils sont sûrs d'y trouver, selon le règlement de la Société, « un Supérieur qui, dans un poste de dévouement qui lui est confié, prendra les dispositions nécessaires pour qu'ils reçoivent, outre l'accueil fraternel qu'ils attendent de lui, les soins exigés par leur état de santé, autant que la chose peut se faire normalement ». Il faut ajouter que la plupart du temps ces soins rétablissent les confrères qui les reçoivent, car ils ne se comptent plus, les missionnaires qui ont retrouvé leur activité et leur santé, après un séjour au sanatorium Saint Théodore.
    Il n'y avait pas de raison pour que mon nom ne s'ajoutât pas au leur, et de fait je n'eus pas à regretter mes deux mois de « vacances ».
    Pour que les lecteurs saisissent mieux ce que signifiait pour moi un séjour « là-haut », j'aimerai le leur faire comprendre à l'aide d'un tableau synoptique commode et clair où, d'un coup d'oeil, ils verront l'emploi de mon temps indépendamment des exercices de piété, pour une journée de mission et une journée de sanatorium :

    EN MISSION AU SANATORIUM

    Lever

    A 4 h. 45 A 6 heures

    Messe
    En musique...
    pleurs des bébés,
    prières et chants des aînés, En silence
    baillements des mères, et dans le recueillement.
    oraison jaculatoires
    des grands-pères.

    Petit déjeuner

    Lait frais,
    Lait condensé, pain frais,
    pain biscuité. beurre frais,
    et autres « délicatesses ».
    Matinée

    Visites dans les villages,
    Extrêmes-Onctions,
    examen des affaires,
    surveillance des travaux, Repos
    organisation dés écoles,
    correspondance (je réponds
    à toutes les lettres).

    Déjeuner

    Potage Kub ou Maggi, Soupe aux légumes de France,
    riz assaisonné, deux plats de viande,
    légumes du pays, ou patates, deux plats de légumes,
    viande, une fois la semaine, tout autant de desserts,
    un grand verre d'eau claire un petit verre de vin pour finir.
    et deux à l'occasion.

    Sieste

    Une demi-heure. Une heure et demie.

    Après-midi

    Comme la matinée. Comme la matinée.

    Dîner

    Répétition du déjeuner. Répétition du déjeuner.

    Coucher

    A 9 heures A 8 heures
    sur la natte. dans des draps blancs.

    ...Mais aujourd'hui ce n'est plus qu'un souvenir. Du moins suis-je revenu frais et gaillard, prêt à de nouveaux travaux.
    O joie des vacances ! Ô joie plus grande encore de reprendre contact avec des compatriotes ! Dans la rude vie de missionnaire, ces éclairs, loin de le déraciner, de le désenchanter, de peupler de regrets son esprit et son coeur, ces éclaircies l'attachent plus étroitement à sa vocation, à la tâche immense qu'il est venu accomplir en ces pays païens et, si j'ose dire, valent à Dieu, qui sait doser les joies et les tristesses, un acte d'amour plus intense, plus vivant et plus profond.

    Georges BONIS,
    Missionnaire de Pondichéry (Inde).
    1942/12-17
    12-17
    Inde
    1942
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