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Véridique histoire de Dok-Dak et de Xi Ko

COCHINCHINE ORIENTALE LETTRE DU P. GUERLACH Missionnaire apostolique Véridique histoire de Dok-Dak et de Xi Ko CHAPITRE II ET DERNIER 1 Où l'on raconte comment la Puce fit un saut qui lui coûta plusieurs bufs Nous avions laissé Dok-Dak et Xi-Ko, le premier jour de leurs noces, sous l'impression des sages paroles de Go-Char et sous l'influence de copieuses libations. Nous les retrouvons, quatre ans plus tard, toujours en bonne santé et entourés d'une joyeuse famille dont le petit dernier est encore à la mamelle.
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    COCHINCHINE ORIENTALE
    LETTRE DU P. GUERLACH
    Missionnaire apostolique
    Véridique histoire de Dok-Dak et de Xi Ko
    CHAPITRE II ET DERNIER 1
    Où l'on raconte comment la Puce fit un saut qui lui coûta plusieurs bufs
    Nous avions laissé Dok-Dak et Xi-Ko, le premier jour de leurs noces, sous l'impression des sages paroles de Go-Char et sous l'influence de copieuses libations.
    Nous les retrouvons, quatre ans plus tard, toujours en bonne santé et entourés d'une joyeuse famille dont le petit dernier est encore à la mamelle.
    Ces charmants nourrissons furent, comme leurs parents, gratifiés de noms qu'on ne rencontre pas d'ordinaire dans l'Almanach de Gotha. Je ne sache pas que jamais prince du sang se soit appelé Ok (ver de terre), Go-hloh (marmite percée), Xi (pou). Mais n'avez-vous pas entendu vanter autrefois, dans la Ville-Lumière, les hauts faits de certaine personne dénommée Grille-d'Égout? Cela vaut bien Marmite-Percée, d'autant que nos sauvages croient avoir une raison très sérieuse de désigner leurs enfants par des qualificatifs si peu honorables. Ils veulent assurer à leur progéniture une longue vie exempte de tracas et de maladie. En effet, s'ils les appelaient Orange-Parfumée, Étoile-du-Matin, le lang-Xamat, le dieu méchant et meurtrier, toujours à l'affût de quelque méfait à commettre, ne manquerait pas de remarquer ces enfants et de se dire : « Ce sont là morceaux de choix, croquons-les! » Un coup de dent, et voilà l'âme de ces pauvres petits engloutie dans le ventre du Iang-Xamat. Alors les enfants languissent et finissent par mourir, si le sorcier ne réussit pas à extirper l'âme pour la faire rentrer dans le corps du patient. Opération toujours très difficile et hasardeuse, comme bien vous pensez. Et puis, le sorcier n'opère pas avec des cailloux ; en pareille circonstance, il faut le plus souvent un petit cochon ou un chevreau pour la rançon de l'âme, car le Iang-Xamat a féroce appétit.

    1. La première partie de cette histoire a été publiée dans le n° 23 de nos Annates, P. 225, sous ce titre : Mariages et cérémonies des noces chez les Bah-nars.

    Aussi, pour éviter des accidents à leurs enfants, et à eux-mêmes des dépenses onéreuses, les sauvages donnent à leurs rejetons des noms méprisables, capables de dégoûter le Iang-Xamat. Une maman qui appellera un Pourri, ne risque pas de faire venir l'eau à la bouche du croquemitaine bah-nar. D'ailleurs, s'appeler Puce et Singe d'Eau ne nuisait en rien au bonheur des deux époux qui mai s'aimaient d'une véritable affection. Leur lune de miel serait restée sans nuage si, petit à petit, Xi-Ko navait pris goût au vin de riz ou de maïs. Hélas! Oui, je suis bien obligé de l'avouer, la Puce devint ivrognesse ; c'est là, chez nos sauvages, un péché mignon.
    Certes, personne n'aurait songé à lui faire des reproches de ce qu'elle pompait comme quatre les jours de buvaison, si ce défaut ne s'était compliqué d'un autre bien plus grave aux yeux des Indigènes. Lorsqu'elle avait bu quelques mesures, Xi-Ko se montrait acariâtre, se chamaillait et cherchait noise à son mari à tort et à travers. Un autre que Dok-Dak aurait pris la mouche, mais le brave jeune homme ne s'en émouvait pas pour autant. Qu'une puce piquât et mordit, il n'y avait rien là qui pût étonner un philosophe. Or Dok-Dak était philosophe à sa manière ; il se contentait donc de répliquer doucement :
    « On voit bien que tu as bu quelques mesures de trop ; moi, je vais me coucher et dormir, tais toi et fais comme moi ».
    Et s'étendant sur sa natte à côté du foyer, le Singe-d'Eau s'endormait du sommeil du juste. N'ayant personne pour lui donner la réplique, Xi-Ko s'ennuyait et finissait par s'endormi aussi.
    Le lendemain, les deux époux se réveil laient amis comme jamais : la femme, consciente de ses torts, savait les réparer en parlant gentiment à son mari. Aussi les gens de la maison disaient-ils que Xi-Ko était rogey ko uih lung holem klo xo, c'est-à-dire habile à flatter et à caresser son mari.
    Les deux époux vivaient donc heureux, lorsqu'un funeste accident vint jeter le trouble et la tristesse dans cette paisible famille.
    Habile chasseur, Dok-Dak plantait des lancettes de bambou bien acérées ou tendait des pièges pour percer les cerfs et les sangliers. Souvent il rapportait au logis du gibier très faisandé, qui n'en paraissait que meilleur à son palais de sauvage. Un jour, par suite d'une funeste distraction, Dok-Dak fut pris lui-même dans un de ses pièges, et le javelot acéré de bambou le perça à un endroit vital. On le transporta au village sur une rustique civière formée de branches d'arbre, et la première parole qu'il dit à sa femme jeta la pauvre Xi-Ko dans une grande désolation : « O malheur! Je vais mourir, fais vite préparer mon cercueil! »
    Xi-Ko s'empressa d'obtempérer au désir de son mari qui, pendant les trois jours qu'il vécut encore, supporta courageusement de cruelles souffrances. Enfin, la nature épuisée succomba, et Dok-Dak mourut les mains dans les mains de sa femme éplorée, au bruit des pleurs et des lamentations. Chez les sauvages, en effet, quand quelqu'un va mourir, sa famille et ses amis poussent des gémissements et des cris lamentables, afin que le mourant entende et se persuade qu'après son décès il sera regretté. La douleur de Xi-Ko était vraiment poignante ; elle suppliait son mari de venir la prendre et de l'emmener avec lui sous les feuilles sèches, et dans la région des morts. Quoiqu'on la surveillât de très près, la jeune femme trouva moyen de se précipiter, la tète la première, contre les colonnes de la maison et de prendre un tison enflammé avec lequel elle se brûla les bras et la poitrine.
    Au cimetière, pendant l'enterrement, elle saisit le cercueil entre ses bras, et protesta qu'elle voulait mourir et se faire enterrer avec son mari. Ses parents et ceux de Dok-Dak l'écartèrent un peu brusquement et la maintinrent solidement. Lorsque cette explosion de douleur fut apaisée, Xi-Ko revint à la maison où elle servit les étrangers qui, s'étant dérangés pour assister aux obsèques, avaient droit à quelques fortifiants. Ensuite, elle observa fidèlement les pratiques imposées par l'usage dans les villages païens, apportant chaque jour sur la tombe du riz cuit, des mets et de l'eau, et se lamentant sur un ton plaintif et doux.
    Peu à peu, le temps fit son oeuvre : le souvenir du mort s'affaiblit d'autant plus vite que, pour mieux se consoler, Xi-Ko s'enivrait le plus souvent possible, et parfois on dut la rapporter de la maison commune.
    Or il advint que malgré les défauts de Xi-Ko, un jeune homme eut l'idée de l'épouser, et que Xi-Ko fut de son avis. Mais, au pays bah-nar il y a un temps de deuil légal pendant lequel il n'est pas permis de songer à se marier. Si l'on manque à cette règle on est passible d'une punition.
    Le jeune homme fut soumis à un interrogatoire en règle. Après des négations répétées et nombre d'échappatoires, on lui proposa le moet dak, l'épreuve de l'eau. Ainsi acculé, il finit par avouer que, si on le lui permettait, il demanderait la jeune veuve en mariage.
    Forts de cet aveu, les parents de Dok-Dak firent agir auprès de Xi-Ko à qui la Marmite-Fêlée, la Scorie-de-Fer et quelques autres comparses vinrent porter les réclamations de la famille. Certes, la jeune femme savait fort bien à quoi s'en tenir sur le but de leur visite, mais elle fit semblant de ne pas s'en douter. Quand les principaux personnages se furent accroupis auprès du foyer, Xi-Ko leur présenta le tabac de l'hospitalité, causa tranquillement de la pluie et du beau temps et finit par demander à ses visiteurs s'il y avait quelque affaire importante.
    Avant de répondre, la Marmite-Fêlée aspira bruyamment plusieurs longues bouffées de tabac, et renvoya de la fumée comme une locomotive en détresse. Puis secouant sur le foyer le fourneau de sa pipe, il dit d'un ton sentencieux :
    « Pour une affaire, il y a une affaire, une affaire sérieuse. Nous sommes envoyés par les parents de défunt Singe-d'Eau pour te demander raison de ta conduite. Nous venons d'interroger Ko-Gam (le Chien-Noir), il a avoué que vous étiez convenus de vous épouser.
    « Toi, Puce, tu as sauté par-dessus le cercueil de défunt Singe-d'Eau, ton mari.
    « Six mois se sont à peine écoulés depuis sa mort, tu conserves encore le tombeau, tu as donc manqué gravement envers le père et la mère et toute la famille de Dok-Dak, ton mari, en sautant par-dessus son cercueil. Qu'as-tu à répondre? »
    Pour se donner une contenance, la Puce fumait sa pipe pendant que parlait la Marmite-Fêlée. Mais à cette directe interpellation, elle se mit à pleurer : « Hélas! Dit-elle, je conviens que j'ai fait une faute, une faute très grave, mais j'étais ivre. Je ne refuse pas de faire réparation à mon mari et à sa famille ; je demande qu'on ait pitié de moi, parce que j'ai péché sous l'action du vin. Je suis disposée à payer l'amende qu'on m'imposera, mais je vous prie de me prendre en pitié et de parler en ma faveur pour qu'on ne me punisse pas trop lourdement ». Et Xi-Ko fondit en larmes. La Marmite-Fêlée fut touché de ce repentir et promit d'intercéder auprès des parents de Dok-Dak.
    Après d'assez longs débats et plusieurs allées et venues, on tomba d'accord sur les points suivants :
    1° Le Chien-Noir et la Puce devaient contribuer, chacun pour sa part, au sacrifice d'expiation offert aux divinités du village : c'est la cérémonie du peukra tiam. De ce chef, Ko-Gam donna un porc de taille respectable, Xi-Ko donna un bouc noir, et les deux futurs époux offrirent chacun une jarre de vin.
    2° Comme réparation aux membres de la famille de Dok-Dak, la jeune veuve dut payer un buffle, deux boeufs et deux jarres en terre vernissée valant environ 5 francs.
    Ko-Gam, le complice, donna deux jarres qui valaient chacune un buffle, puis il paya une vache et deux langoutis jarai.
    Enfin, le Chien-Noir et la Puce donnèrent aux entremetteurs, la Marmite-Fêlée et ses compagnons, un très gros porc, deux jarres de vin et quelques colliers de verroterie.
    Les marchandises fournies par Xi-Ko furent conservées par le père et la mère de Dok-Dak et celles qu'avait payées Ko-Gam devinrent la propriété des frères et soeurs du défunt.
    Tout se termina par une buvaison, et un discours de Go-Char, après quoi Xi-Ko eut la permission d'épouser Ko-Gam.
    Tel fut le dénouement de cette déplorable aventure où la Puce fit un saut qui lui coûta plusieurs boeufs.
    Ce trait de murs vous prouve qu'il y a, chez nos Indigènes, un sens de l'honneur assez développé. Daigne le bon Dieu faire luire à leurs yeux la lumière de la foi : Illuminare his qui in tenebris sedent. Qu'il leur envoie, nombreux, des missionnaires animés d'un saint zèle et dévoués à se sacrifier complètement pour le salut des âmes ! »

    1902/201-207
    201-207
    Vietnam
    1902
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