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Une vocation apostolique en 1727

Une vocation apostolique en 1727
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    Une vocation apostolique en 1727

    L'auteur de la pieuse lettre que nous exhumons de nos Archives pour l'édification de nos lecteurs, M. Joachim ENJOBERT DE MARTILIAT, appartenait à une vieille famille de la noblesse d'Auvergne ; il était né à Clermont-Ferrand en 1706 ; il évangélisa avec zèle et succès la province du Se-tchoan, en Chine, devint évêque d'Escrimée, vicaire apostolique du Yun-nan en 1739, supérieur des missions du Se-tchoan, Kouy-tcheou et Hou-kouang en 1744. Revenu en Europe, il géra de 1752 à 1755 la procure des Missions Étrangères à Rome, et mourut dans cette ville le 24 août 1755.

    A Orléans, ce 23 septembre 17271,

    La nouvelle que je vais vous apprendre, Monsieur et très cher Père et Madame et très chère Mère, vous surprendra beaucoup ; je crois même que vous aurez besoin de toute votre piété et de votre zèle pour la gloire de Dieu, pour subjuguer votre tendresse et la faire céder aux grands sentiments dont Dieu vous a remplis, et dans lesquels je vous ai l'obligation d'avoir été élevé. En effet, je peux bien dire à votre louange que la résolution que j'ai prise et que je viens de mettre à exécution, est le fruit de ces semences de piété que vous avez jetées dans mon coeur, dès mes plus tendres années. Oserais-je donc aujourd'hui, mon cher Père et ma chère Mère, vous supplier de vouloir bien examiner devant Dieu et de déposer aux pieds de son sanctuaire tout ce que j'ai l'honneur de vous mander. J'aurai lieu de croire après cela que bien loin de désapprouver ma résolution, vous voudrez au contraire remercier Dieu d'avoir donné à un de vos enfants la pensée de se consacrer tout entier au salut de tant d'âmes qui périssent tous les jours faute d'ouvriers, et pour lesquelles cependant le Fils de Dieu a répandu son sang. Mais comme mon devoir exige de moi, que je vous instruise de toutes mes démarches, je vais le faire avec toute la sincérité possible.
    Une retraite que je fis à Saint Céram pendant les fêtes de Pâques de l'année, me fit entrevoir les dangers que je courrais dans le monde, attendu le naturel facile et ami du plaisir avec lequel je suis né ; je pensai donc alors à m'éloigner d'une province où je voyais tant de périls et d'écueils. Un de nos directeurs étant allé au Canada dans le même temps, cela me fit penser à suivre son exemple, et je jugeai, dès lors, que je trouverais en embrassant ce parti une grande sûreté pour mon salut, et une belle occasion de travailler à la gloire de Dieu qui doit être l'unique ambition d'un vrai ecclésiastique.

    1. A.-E.-M., vol. 498, p. 9.

    Je proposai cette pensée à M.Boquet, mon directeur, qui me répondit que cela demandait de l'examen. Je ne me fiai pas moi-même trop à ces mouvements qui me paraissaient pouvoir bien être de ces velléités et ferveurs d'un moment. J'y réfléchis donc sérieusement, et me sentant toujours dans les mêmes dispositions, j'en reparlai à mon directeur plusieurs fois. Cela lui fit penser que Dieu demandait peut-être de moi ce sacrifice. Il ne m'en dit encore rien jusqu'à ce qu'étant sur le point de partir pour Rome, il m'offrit de faire passer ma pensée aux Missions Etrangères, en m'assurant que cela ne m'engagerait à rien à l'égard des missions, si ce n'est à examiner ma vocation, et que je serais toujours le maître de me départir de cette espèce d'obligation. Je fus donc agrégé dans le susdit Séminaire sans rien promettre, je me mis sous la direction d'un monsieur dont le nom seul fait l'éloge : c'est M. Planque, homme des plus éclairés et des plus prudents, en un mot c'est un saint. Je me découvris à lui du mieux que je pus, et lui fis part de mon dessein d'aller annoncer le saint nom de Dieu dans les Indes ; je lui fis part, en un mot, des affaires de ma famille qui semblaient devoir y mettre obstacle, et le saint homme dont j'ai parlé me répondit que je pouvais et même devais embrasser cet état, qu'il me retirerait de grands dangers et me mettrait dans le cas de faire de grands biens. Ces mots, je puis bien vous l'avouer, mon très cher Père et ma très chère Mère, me remplirent l'esprit de joie et de contentement ; une seule chose m'arrêtait cependant, c'est la tendresse que j'ai toujours eue pour vous. Ces obligations infinies que je vous avais semblaient exiger de moi que mon unique soin fut de vous soulager dans vos embarras domestiques. Cette raison me paraissait d'un grand poids, et les sentiments de la nature le disputèrent longtemps aux mouvements de la grâce ; mais je fis attention que Jésus-Christ enseigne formellement que, pour être vraiment son disciple, il faut renoncer à ce qu'on a de plus cher, et qu'il dit au jeune homme qui voulait aller rendre ses derniers devoirs à sa famille, de laisser aux morts le soin d'ensevelir les morts. Je remarquerai, d'après saint Jérôme, que cette entreprise était du nombre de celles qu'il faut brusquer et où il faut pour ainsi dire étouffer les sentiments de la nature.
    D'après toutes ces réflexions, je passai par dessus toutes les considérations humaines et me disposai à m'embarquer pour les Indes. Je ne doute pas que vous ne veuillez entrer dans mes sentiments, mon cher Père et ma chère Mère, surtout en considérant combien il vous sera glorieux et avantageux d'avoir un fils consacré d'une manière particulière au salut des âmes. En vérité, quand on pense que le Maître souverain de toutes choses a voulu s'incarner, mener une vie pauvre, et sortir de ce monde par le supplice le plus ignominieux et le plus douloureux, et tout cela pour de misérables créatures, quand on fait quelqueattention à toutes ces choses, peut-on ne pas estimer et admirer le ministère des missionnaires apostoliques, ne devez-vous pas préférer le bien que Dieu fera peut-être par moi, tout indigne que je suis, à la satisfaction et au plaisir passager de m'a voir auprès de vous. J'ai pour compagnon de voyage un nommé M. l'abbé de Saint Phalle, qui est un de nos parents. C'est un Monsieur qui quitte beaucoup et est d'ailleurs d'une vertu consommée. Je ré garde le bonheur que j'ai de partir avec lui, comme une grâce spéciale de la Providence, et une marque qu'elle a approuvé ma vocation aux Indes. Je ne puis finir sans vous marquer la joie inexprimable que j'ai de partir. Je suis aussi et même plus content que si je retournais en Auvergne. Il ne manque plus rien à mon bonheur que de vous savoir heureux, et je suis intimement persuadé, mon cher Père et ma chère Mère, qu'en pesant bien mes raisons aux pieds du sanctuaire, Dieu vous parlera intérieurement et vous fera trouver ce sacrifice doux et léger. Bientôt enfin vous le louerez et le bénirez de m'avoir donné le courage de renoncer à tout ce que j'ai de plus cher au monde pour ne suivre que lui. J'ai même lieu de croire que cette éminente piété, dont vous faites profession l'un et l'autre, adoucira entièrement le chagrin que cette séparation pourrait vous causer. Dans cette ferme confiance, souffrez donc mon cher Père et ma chère Mère, que je me jette en esprit à vos pieds, pour vous demander votre bénédiction, dont j'ai tant de besoin pour commencer une carrière aussi sainte.
    Je ne laisserai passer aucune occasion de vous écrire et de vous renouveler la protestation, que je vous fais aujourd'hui, d'être tout le reste de mes jours, avec la tendresse la plus vive et le respect le plus profond, Monsieur et très cher Père et Madame et très chère Mère, votre humble et obéissant serviteur.

    DE MARTILIAT, fils.
    1913/41-43
    41-43
    Chine
    1913
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