Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Une vocation

Une vocation La terre a mis sa robe blanche Et, dans les bois silencieux La nuit accroche à chaque branche Le givre en festons gracieux. C. LOUANT.
Add this
    Une vocation

    La terre a mis sa robe blanche
    Et, dans les bois silencieux
    La nuit accroche à chaque branche
    Le givre en festons gracieux.
    C. LOUANT.

    Ce soir-là, il faisait bon au coin du feu, alors que dehors le froid engourdissait toute la nature et que le vent glacial soufflait en gémissant. Près de l'âtre, assis sur des coussins aux pieds de leur grand'mère, Jean, René et Solange levaient sur son visage empreint d'une exquise tendresse leurs doux regards d'enfants... Grand'mère, encore une histoire!... Et grand'mère malgré la couronne de ses cheveux blancs et les rides fanées de son front mélancolique, souriait. Son sourire donnait à ses traits une beauté charmante où se reflétaient la candeur et la gracieuse ingénuité d'une tendresse sérieuse et cependant caressante. Son regard enveloppait d'une même affection l'air hautain de Jean, les boucles soyeuses de René et le frais minois de Solange, de Solange la blondinette qui de sa voix flûtée susurrait : « Bonne maman, parlez-nous de notre grand-oncle le Chinois, celui qui là-bas s'use depuis si longtemps, sans cependant jamais mourir et que nous ne connaissons que de nom et par son portrait ».
    Et bonne maman commença :
    « Il y a longtemps, bien longtemps, alors que les cloches reposaient, fatiguées d'avoir tant carillonné pour la belle fête de la Pentecôte, naissait dans la demeure d'un artisan de la ville de Gerbéviller un tout petit enfant. Ce fut avec joie que ses parents l'accueillirent et le déposèrent dans un berceau tout neuf et en beau bois de chêne. Son père, habile menuisier ébéniste, avait pris plaisir à le façonner de ses propres mains. Il y avait travaillé longtemps, mais sans lassitude et chaque jour avec plus de courage, car le bonheur conduisait son bras et l'affection de son épouse le récompensait de ses fatigues et de son labeur. Au baptême on donna à l'enfantelet les noms de Charles-Alphonse. Ses premières années furent heureuses et un peu gâtées, car étant le Benjamin de la famille, tout le monde le chérissait. Bientôt, bambin aux yeux vifs et ardents, aux joues roses, aux cheveux fins et souples, il devint esprit volontaire avec des gestes impératifs. Petit de taille et bien cambré, il était fier de sa bonne mine, surtout quand, revêtu de la soutane rouge et du blanc surplis, il servait la Messe dans la chapelle de la maison seigneuriale des Rohan Chabot, car à sept ans, il était déjà au service du bon Dieu. Il y avait bien un peu d'orgueil au fond de ses yeux clairs, mais il pensait que puisqu'il était joli de visage et de manières réservées, sa gentillesse donnait plus d'éclat et de beauté aux cérémonies religieuses. Souvent au lieu de prendre part aux jeux bruyants de ses petits compagnons, il allait sur les bords de la « Mortagne » et là, assis sur le gazon émaillé de fleurs, il regardait les eaux de cette tranquille rivière refléter son image, et il rêvait. Ce fut là sans doute qu'il entendit les cris de détresse des petits enfants de Chine qui plaintivement lui demandaient d'avoir compassion de leur abandon... « Petit frère, disaient-ils, vois notre dénuement. Nos corps sont sans vêtements et nos âmes sans lumières divines ! Viens donc nous secourir ! Donne-nous un peu de l'affection que tu goûtes au sein de ta famille. Ne sois pas égoïste et partage avec nous la foi de ton père et de ta mère. Sois la main qui nous ouvre la porte du Paradis! Petit frère, pitié, pitié... Si tu ne viens toi-même, qui donc nous délivrera du joug imposteur du démon ? Ce n'est pas ton argent que nous voulons, c'est ton cur ! Pour l'amour de Dieu, ne nous en refuse pas l'aumône... » De ces appels, il ne disait rien à personne mais on le vit souvent et surtout plus tard quand il fut grand, au temps des vacances, errer le long des rives ombragées, méditant et priant. Pont-à-Mousson, où il trouva des maîtres savants et pieux, forma son intelligence, sa volonté et son âme et après ses études de collège, il entra au Grand Séminaire de Nancy. Ses colloques intimes avec Dieu furent alors plus fréquents, ses prières plus généreuses, et en, 1869, il devenait, par l'onction sainte, ministre du Seigneur. En ce temps-là, Nancy avait un Evêque qui plus tard devait être l'illustre Cardinal Lavigerie, ce grand conquérant, missionnaire ardent du continent noir, qui a fait tant de bien à travers le monde. Un jour, je vous raconterai comment, apôtre infatigable et brûlant de zèle, il travailla, souffrit et mourut.
    Peu de temps après son ordination, notre nouveau prêtre fut nommé à la paroisse Saint-Léon, paroisse qui conserve encore le souvenir de celui qui y demeura vicaire pendant deux ans seulement. Dévoué, bon et serviable, il était aimé de tous et cependant il n'était pas satisfait, il voulait se donner davantage. Enfin il se décide et malgré ses parents qui par affection voulaient le retenir auprès d'eux, il répondit aux voix des pays lointains qui toujours, l'importunaient : « Mes amis me voici ! » et il partit. Le voyage fut long et fatigant, mais un jour de printemps, alors que la nature s'embellissait comme pour fêter son arrivée, il débarqua sur cette terre de Chine où il voulait vivre et où il veut maintenant mourir. Ce n'était plus le beau pays de France, ni ce coin de Lorraine aux monts couronnés de verdure, où l'on respirait un air frais et pur, et cependant vite il aima son nouveau pays d'adoption. Les fleurs n'embaumaient pas des mêmes parfums, et leurs corolles n'avaient pas le même éclat. Le chant des oiseaux même était différent. Le climat était plus dur et plus insalubre... Il lui fallut apprendre à vivre d'une nouvelle vie, car les coutumes et les moeurs ne se ressemblaient pas ; et il dut pour plaire modifier ses manières, et jusqu'à sa façon de penser et de parler. Il laissa ses cheveux pousser pour s'en orner d'une tresse élégante et ses joues se revêtirent d'une barbe courte, soyeuse et d'un blond cendré. Ses vêtements furent changés, et la soutane remplacée par une longue robe bleue se boutonnant sur le côté. Le pain ne parut plus sur sa table, il dut pour se nourrir avaler du riz cuit à l'eau en se servant de bâtonnets longs et incommodes. Pendant l'hiver il eut froid car les habitations ne sont pas construites pour l'éviter, n'ayant pas de cheminées, et pendant l'été, il souffrit de la chaleur car les maisons n'ont pas de fenêtres et le soleil brûlant échauffe l'air, le rend irrespirable et étouffant. Pour se désaltérer une tasse de thé sans sucre et pour se rafraîchir la brise d'un petit éventail de deux sous. Les gens lui furent parfois hostiles, car le diable suscita contre lui misères et persécutions. Mais il supportait tout avec vaillance, courage et joie, car il convertissait des âmes, construisait des chapelles, installait des chrétientés et baptisait des enfants abandonnés.
    Vous raconter tous les travaux entrepris pour la gloire de Dieu, le suivre dans ses longues courses pour visiter ses chrétiens, endurer les fatigues de son propre corps pour courir après les brebis égarées serait un récit que seul son bon ange pourrait vous faire. Voici bientôt cinquante-six ans qu'il est pionnier de l'Evangile dans ces pays perdus et infidèles, et que sa main bénissant continue à bénir. Il est âgé maintenant, puisqu'il a quatre-vingt-quatre ans. Ses yeux n'ont plus le même éclat, et la lumière aveuglante du soleil les blesse. Son front est auréolé de neige, et, pour marcher il appuie ses pas chancelants sur un bâton noueux ; mais son coeur est toujours jeune, et sa parole toujours ardente, car son âme continue à se consumer dans l'amour de Dieu. Jusqu'au dernier soupir il veut convertir des âmes et se préparer ainsi dans le ciel une couronne magnifique... »
    Grande maman, emportée par ses souvenirs repassait ainsi dans sa mémoire la longue et fructueuse carrière de l'apôtre, elle ne s'apercevait pas que si depuis quelque temps déjà Solange et René s'étaient contentés de suivre bien attentivement le récit qu'elle venait de faire, les yeux brillants de Jean semblaient voir bien loin, là-bas, des pays inconnus et que inconsciemment, à mi-voix, ses lèvres murmuraient les pensées de son âme : « Moi aussi j'entends l'appel des petits Chinois..., moi aussi je veux être missionnaire... »
    Emile SHAM.

    1928/157-159
    157-159
    France
    1928
    Aucune image