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Une visite à la mission de Hué

Une visite à la mission de Hué Il est presque nuit quand l'auto camion arrive à la petite gare où s'arrête alors la ligne Vinh-Hué. Les voyageurs, moulus après une longue journée de chocs et de secousses, en profitent pour se reposer un peu. A peine se penchent-ils à la portière pour jeter un coup dil sur le Sông-Huong (fleuve des Parfums), dans lequel se reflètent les lumières vacillantes des lampes électriques de la cité.
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    Une visite à la mission de Hué

    Il est presque nuit quand l'auto camion arrive à la petite gare où s'arrête alors la ligne Vinh-Hué. Les voyageurs, moulus après une longue journée de chocs et de secousses, en profitent pour se reposer un peu. A peine se penchent-ils à la portière pour jeter un coup dil sur le Sông-Huong (fleuve des Parfums), dans lequel se reflètent les lumières vacillantes des lampes électriques de la cité.
    Je me promets de m'arrêter quelque temps pour faire connaissance avec la capitale de l'Annam. Je suis accueilli à la Mission par le sourire toujours si bienveillant de Mgr Allys et par la charmante et fraternelle hospitalité des Missions Etrangères. Figure d'ascète, le visage auréolé d'un sourire épanoui, on comprend, en voyant le vénérable évêque, ce qu'est un père au milieu de sa famille d'apôtres, missionnaires et prêtres indigènes. Tous, autour de cette table épiscopale, se coudoient en une fraternité d'autant plus facilement cordiale que la langue française est le trait dunion des coeurs et des pensées. Mgr Allys a un mot aimable pour chacun, une anecdote agréable à conter, un fait intéressant à remémorer. Si on le lance, il se laisse aller à évoquer les antiques souvenirs de l'époque héroïque de l'occupation française, ou bien il raconte l'émouvante conversion de quelque princesse royale, petite-fille du persécuteur Minhmang, à moins que ce ne soit celle de quelque jeune étudiant qui a apprit à connaître le bon Dieu au collège tenu par les Frères des Ecoles chrétiennes.
    Il lui est d'autant plus facile de se laisser aller à la douceur de la conversation que les deux patates douces qui forment le menu de tous ses repas ne lui prennent pas beaucoup de temps à absorber. Il n'est pas étonnant que cet homme nous paraisse presque éthéré, tellement son pauvre corps est diaphane et doit peser peu dans une balance ; il est même extraordinaire qu'il ait pu vivre si longtemps avec si peu de nourriture.
    Le lendemain matin, lui rendant visite, je tombai en arrêt devant un vaste coffre laqué rouge qui occupait tout un côté de la modeste chambre épiscopale.
    Vous regardez mon cercueil ? Cela vous intéresserait-il de l'examiner en détail ?
    Et le bon évêque se lève, découvre la boîte et m'en fait admirer l'épaisseur d'au moins 3 centimètres.
    C'est fort et solide, dit-il ; quand j'y serai couché, je n'en sortirai pas facilement. De temps en temps j'aime à m'y allonger pour voir comment je m'y trouverai après ma mort.
    Quelle drôle d'idée vous avez eue, Monseigneur, de vous procurer ce meuble étrange ?
    Pensez-vous que ce soit moi qui me le sois procuré ? Vous voulez rire. Du bois de prix, laqué rouge et or sur toutes les coutures ! Cela a dû revenir fort cher et je n'étais pas assez riche pour me payer semblable fantaisie : ce sont mes diocésains de Hué qui m'en ont fait cadeau au jour de mes noces d'or sacerdotales.
    Curieuse mentalité tout de même : un cercueil comme cadeau de noces ! Cela semble dire : « Mon bon vieux, tu as assez vécu pour faire un mort ; entre donc dans cette boîte le plus tôt possible pour nous débarrasser de ta présence ». N'est-il pas vrai, Monseigneur ?
    Allons, ne faites pas de réflexions saugrenues. Vous savez bien que nous sommes dans un pays où tout se fait à l'envers de chez nous et que le plus beau cadeau que l'on puisse faire à un homme âgé, c'est de lui payer un cercueil. Vous ne pouvez nier, n'est-ce pas, que je sois d'un certain âge ?
    Et c'est avec cet air bon enfant que le vénérable évêque fait marcher ses hommes et développe ses oeuvres (1).

    (1) Depuis que ces lignes ont été écrites, Mgr Allys, octogénaire et complètement aveugle, a donné sa démission de Vicaire apostolique ; mais il est resté à l'évêché de Hué, où, entouré de l'affectueuse vénération de tous, il attend, dans le recueillement et la prière, le jour où Dieu l'appellera à l'éternelle récompense.

    Visitant les principales institutions catholiques de Hué, je pus admirer le grand séminaire, où règne la gaieté la plus parfaite, la petite Congrégation de l'Immaculée Conception, où des jeunes filles des meilleures familles annamites apprennent, en même temps que la pratique des vertus chrétiennes, les arcanes de la langue française ; un Carmel qui se développe de jour en jour et se prépare à essaimer ; une Sainte Enfance des mieux tenues, où orphelins et orphelines sont élevés, soignés, instruits, puis envoyés dans des colonies agricoles où ils fondent des familles ; enfin la plus récente, cet Institut de la Providence, la seule école secondaire catholique en Annam, qui, avec ses 180 élèves, donne les plus belles espérances pour l'avenir.

    Vraiment la Mission de Hué apparaît comme un centre de vie spirituelle intense. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que Mgr Allys ait accordé au P. Denis de se retirer de la vie apostolique active pour fonder un monastère cistercien. Mgr Allys est un homme pour lequel comptent seules les réalités spirituelles. Lorsque le jeune missionnaire qui s'appelait le P. Denis commença de se lancer, sans un sou en caisse, dans ce désert où poussent à peine quelques arbrisseaux rabougris, il se heurta à bien des scepticismes. Fonder un monastère basé sur une règle plus sévère que celle des Trappistes même, prétendre imposer cette règle à des Annamites à peine dégrossis dans la foi, n'était-ce pas un rêve inconsidéré ? Beaucoup le pensèrent, et cependant le monastère vit toujours ; le nombre des moines, qui dépasse la centaine, rappelle celui des vieux monastères bénédictins d'autrefois ; chaque année il faut agrandir les bâtiments devenus insuffisants, et il en est venu à essaimer, hier en Malaisie, demain peut-être au Tonkin. Et les Annamites, attirés par la beauté de cette vie religieuse insoupçonnée, ont commencé à comprendre ce qu'est le véritable christianisme. Autrefois les peuples de l'Europe furent en grande partie convertis par les moines : en Indochine les moines collaboreront, par leurs prières et leurs austérités, à l'oeuvre commencée et poursuivie, au milieu de quelles épreuves ! par les missionnaires.

    Comme tout visiteur qui se respecte, je m'offris une randonnée à travers Hué et les environs. Quelles magnifiques promenades par ces routes royales, entretenues avec le plus grand soin, qui courent au milieu de collines couvertes de sapins! Quels superbes bosquets que ces tombeaux royaux au-dessus desquels plane un profond silence qui n'est troublé que par le chant des oiseaux ! Ce que Hué a de plus beau à montrer, ce qui fait sa gloire, ce sont précisément ces tombeaux. Mais comme tout cela sent la moisissure ! Quand donc soufflera sur ces ossements arides le vent de résurrection spirituelle capable d'essorer et le vieux Hué et l'Annam tout entier ? Ce sera un dur travail, auquel la Mission que je viens de visiter avec tant d'intérêt saura prendre sa bonne part.

    A. BOURLET,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

    1936/109-113
    109-113
    Vietnam
    1936
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