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Une visite à la léproserie de Mosimien dans les marches Thibétaines

Une visite à la léproserie de Mosimien dans les marches Thibétaines
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    Une visite à la léproserie de Mosimien dans les marches Thibétaines

    Invité à assister à la bénédiction solennelle de la chapelle de la léproserie de Mosimien, fixée au 28 décembre, je me mettais en route la veille, quittant vers 8 heures du matin mon petit poste de Lentsi. Le voyage est intéressant. D'abord une plaine de chevauchée facile ; puis les accidents de terrain commencent ; la route, ou plutôt le sentier monte peu à peu et surplombe à quelques centaines de mètres le cours du fleuve Hong-ho, dont les eaux grondent en bas. Cela me fait penser à ces étrangers de nationalité douteuse (Américains ou Russes ?) qui projetèrent de faire en barque le trajet de Tatsienlu à Shanghai : arrivés à Lentsi, ils durent renoncer à leur entreprise inconsidérée ; eussent-ils voulu la poursuivre, ils n'auraient pu passer à travers les rochers, que l'on voit maintenant, mais qui s'ont recouverts au moment des grandes crues.
    Après 4 heures de voyage, voici qu'une cascade elles sont nombreuses le long du fleuve, nous offre son eau limpide ; nous nous arrêtons pour « casser la croûte », car, avant d'arriver à Mosimien, il faudra maintenant monter presque continuellement et nous sentons le besoin de nous revigorer, mon boy, mon mulet et moi. D'ailleurs il est midi : cette halte réconfortante s'impose.
    Puisque j'ai mentionné, mon boy, il convient de vous le présenter : c'est un homme un peu simplet, mais tout dévoué ; il ne fume pas l'opium, ce qui est assez rare ; il est d'une probité scrupuleuse, ce qui est plus rare encore.
    Quant à mon mulet, c'est un animal de toute douceur et de toute sûreté.
    Après cette halte, nous montons deux heures durant presque sans discontinuer. Au haut de la dernière côte, le plateau de Mosimien se découvre à nos yeux : de plusieurs kilomètres de longueur, d'un à deux kilomètres dans sa plus grande largeur, il se déroule sous une forme curieuse, qui rappelle celle du serpent. Des deux côtés, à environ 100 mètres plus bas, le torrent roule avec bruit ses flots impétueux.
    Bientôt nous distinguons le bourg de Mosimien avec sa belle église et, plus loin, le hameau d'Otangtse, où se trouve la léproserie. Le plateau est entouré de montagnes d'une hauteur déjà respectable, aux sommets arrondis qui doivent ressembler aux Ballons des Vosges, et, derrière, des cimes couvertes de neige s'élèvent à une altitude de 4.000 à 5.000 mètres, et même plus. Je n'en ai jamais vu de pareilles dans mon cher pays de Bretagne.
    Vers trois heures et demie de l'après-midi, j'arrive à Mosimien, où je passe la nuit, et, le lendemain matin, nous partons pour la léproserie. La chapelle qui va recevoir la bénédiction est vaste, claire et, pour la circonstance, décorée avec goût. La nef centrale est réservée aux lépreux, le bras droit du transept aux religieuses, le bras gauche aux domestiques et autres fidèles.
    A 8 heures, Mgr Valentin arrive et est reçu avec le cérémonial d'usage, puis a lieu la bénédiction solennelle de la chapelle, suivie de la messe, après quoi Monseigneur administre le sacrement de la Confirmation à 32 lépreux, qui ont reçu la sainte Communion pendant la messe. Durant la cérémonie, un des Pères Franciscains a exécuté quelques morceaux de chant d'une voix chaude et puissante qui suffisait à remplir la vaste église. A la fin, à tous les lépreux réunis Monseigneur expliqua le sens des cérémonies auxquelles ils venaient d'assister et leur fit comprendre la place d'honneur que devait occuper la chapelle, maison de Dieu, au milieu des bâtiments élevés pour le soulagement des misères humaines, vision d'espérance et de bonheur après les souffrances d'ici-bas ; puis un petit cadeau souvenir fut distribué à tous les assistants.
    Les âmes ayant ainsi reçu abondamment leur nourriture spirituelle, les corps aussi la leur : ils trouvèrent satisfaction dans le « festin » qui suivit la cérémonie, pour la préparation duquel plus d'un « habillé de soie » avait perdu la vie.
    Dans l'après-midi, la bénédiction du Saint-Sacrement réunit encore une fois tout le monde à l'église et clôtura dignement cette journée de fête.
    Belle fête en vérité. La joie des lépreux se reflétait sur leur visage. Chez eux ces pauvres malheureux couraient le risque d'être tués, brûlés, par leurs parents même, tant est grande l'horreur qu'inspire leur terrible maladie ; ici, ils sont logés, nourris, soignés et traités comme des enfants du même Dieu, participent aux mêmes sacrements et, à défaut de la santé du corps, irrémédiablement compromise, reçoivent, bien autrement précieuse, la vie de l'âme, principe d'une éternelle béatitude.
    Aussi prodiguent-ils aujourd'hui les témoignages de leur joie, de leur paix, de leur reconnaissance !
    Belle fête aussi pour les PP. Franciscains, dont elle couronne les travaux considérables. Le P. Albiero qui en fut l'architecte, le P. Fou l'entrepreneur, le Fr. Pascal le sculpteur, ont laissé, dans les pierres de cette église, un souvenir qui demeurera.
    Belle fête enfin pour les religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie, qui viendront, dans cette belle chapelle, puiser à la source l'abnégation et le courage que requiert leur tâche de dévouement et de charité héroïques.
    Le même soir avait lieu, au milieu des éclatements d'innombrables pétards, la réception solennelle de Mgr le Coadjuteur dans la paroisse même de Mosimien.
    Et le lendemain, je reprenais le chemin de Lentsi pour y achever la préparation de quelques chrétiens à la Confirmation, que Monseigneur doit leur administrer dans la semaine. Mais j'emportais, profondément gravées dans mon coeur, les impressions ressenties à la léproserie d'Otangtse, oeuvre admirable de la charité chrétienne !

    J. LE CORRE,
    Missionnaire de Tatsienlu.

    1935/161-165
    161-165
    Chine
    1935
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