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Une veillée chez les Carians

BIRMANIE MÉRIDIONALE Une veillée chez les Carians Par M. LOIZEAU Missionnaire Apostolique
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    BIRMANIE MÉRIDIONALE

    Une veillée chez les Carians

    Par M. LOIZEAU

    Missionnaire Apostolique

    Les Cariants, race plus ou moins civilisée, forment la majorité de la population de la Basse Birmanie en dehors des villes et des gros centres. C'est parmi eux que nous comptons la plus grande partie de nos catholiques. Peut-être, après avoir lu ces quelques pages, serez-vous tentés de croire que je les ai vantés plus qu'ils ne méritent ; il n'en est rien. On est si habitué en France à regarder comme sauvages tous ceux qui ne portent pas le costume européen ! Le fait d'avoir la figure bronzée et de n'avoir jamais emprisonné ses jambes dans un pantalon, et ses pieds dans des souliers, n'a pas grande importance.
    L'homme est le même partout, et au milieu de ces gens simples et ignorants qui semblent vivre séparés du monde, sur leurs montagnes, au fond de leur forêts, ne demandant rien à personne, chez qui l'autorité du père de famille, l'autorité des anciens fait la loi suprême, comme du temps des patriarches, le niveau moral est plus élevé certainement que dans beaucoup d'endroits de notre vieille France catholique.
    Je n'ai pas d'autre intention ici que de vous faire participer un moment à la vie du missionnaire. Je ne m'étendrai pas sur les besoins de mon poste, encore moins, vous tendrai-je la main. Dieu sait pourtant si je suis pauvre. Mais je suis certain que les lecteurs et les lectrices des Annales sont tous profondément dévoués à l'OEuvre des Missions et toujours désireux de savoir ce qui se passe dans ces pays éloignés, où la semence divine germe et fructifie plus ou moins vite selon les terrains et les conditions.
    Heureux serai-je donc, si je puis seulement retenir votre attention quelques instants et exciter votre intérêt et votre sympathie pour les brebis un peu sauvages que le Divin Maître m'a confiées.
    C'était dans le courant du mois de janvier 1904. Mon poste de Wimpa, district de Thaton, n'est qu'un poste en miniature. Je n'étais guère qu'installé et je n'ai maintenant qu'une trentaine de nouveaux baptisés. C'est vous dire que j'en suis encore à la période des tâtonnements et des explorations. J'étais parti depuis plusieurs jours pour un de ces voyages à la découverte des bonnes volontés. Je m'arrêtai un soir afin de passer la nuit dans un petit village perdu dans la forêt. Les Carians sont naturellement hospitaliers. Je me hissai dans la hutte la plus confortable et pendant que mon compagnon de voyage faisait cuire approximativement le repas du soir, j'essayai d'exciter l'attention des gens venus pour voir ma figure blanche, et je leur expliquai les rudiments de la religion. Hélas ! Ces pauvres âmes, enténébrées dans le paganisme, ont peine à élever leurs regards au-dessus du terre à terre de leurs occupations journalières, et presque toujours, tout en admettant la beauté, la véracité de notre religion, elles ne semblent aucunement comprendre la nécessité d'abandonner le culte du diable et la pratique de leurs absurdes superstitions. C'est la grâce de Dieu qui manque et qui n'a pas éclairé les ténèbres de leur ignorance. A qui la faute ? Probablement à nous missionnaires, qui n'avons plus la foi des Apôtres.
    Je pris mon maigre dîner, accroupi sur une natte. La nuit était complètement tombée. Les Carians se couchent habituellement de bonne heure, mais à la moindre occasion, ils passent facilement la moitié de la nuit en causeries. Nous causâmes donc longtemps, et j'eus la consolation, sinon de recevoir des promesses définitives, au moins de m'être fait des amis sincères, qui me promettaient de réfléchir sérieusement sur ce qu'ils avaient entendu.
    Peu à peu le besoin de dormir se faisait sentir. Les uns après les autres, mes auditeurs se retiraient dans leurs cases respectives. Nous n'étions plus que cinq ou six. Dehors c'était le silence, le silence lourd de la forêt, interrompu de temps en temps par le bramement d'un cerf ou le cri d'un oiseau de nuit. Au mois de janvier, il fait presque froid. Déjà la rosée tombait des arbres goutte à goutte. Notre chambre était éclairée, comme c'est l'usage dans le pays, par un de ces petits lampions fumeux alimentés d'huile de coco, dont le relent est assez désagréable. Soudain un des vieux qui faisaient cercle autour de moi se détourna et détacha de la cloison de bambou, à côté de lui, une sorte de harpe à sept cordes. C'était la première fois que je voyais un instrument de ce genre, et je ne m'attendais guère à entendre de la musique au milieu de ces pauvres gens. Notre vieux Carian, après avoir accordé son instrument selon des règles dont je n'ai aucune idée, ébaucha quelques ritournelles, et je vis mes voisins se mettre aussitôt dans des attitudes attentives, oublieux de l'heure tardive et de leur besoin de sommeil après une journée de travail. C'était une sorte d'élégie que le vieux troubadour nous chanta en s'accompagnant de sa harpe. La musique qui roulait principalement sur trois notes s'accordait bien avec le thème choisi. Tout cela était triste, saisissant même, peut-être à cause du cadre qui nous entourait. Dans les intervalles des couplets, quelques notes lentement égrenées sur le même rythme, paraissaient compléter l'effet des paroles. Les Carians n'ont pas d'histoire ou peut-être l'ont-ils oubliée, n'ayant pas de documents écrits pour leur rappeler leurs origines. Leurs seuls souvenirs sont des souvenirs tristes, souvenirs de persécutions, d'oppressions de la part de leurs dominateurs, les Birmans.
    Le poète s'était inspiré d'un de ces épisodes, et je le reproduis ici dans toute sa simplicité, en m'inspirant de mes notes de voyage.
    « Il y avait autrefois dans notre village une jeune fille dont la beauté surpassait tout ce qu'on avait jamais vu. Grâce à la douceur de son caractère, elle n'avait que des amis. Tous lui voulaient du bien, tous l'admiraient. Elle était la plus habile à pêcher le poisson, à tisser la toile, à cuire les gâteaux, les jours de fête. On venait l'écouter chanter, les jours de mariage et d'enterrement. C'était la reine, la gloire du village. Hélas ! Pauvre reine, nous n'avons plus que ton souvenir.
    « Un jour, il fallut aller renouveler la provision de sel et faire quelques échanges à la ville voisine. Les femmes mirent leurs plus beaux habits, ajustèrent leurs longs paniers avec une liane leur passant sur le front, et elles partirent, accompagnées de deux ou trois hommes pour les protéger en cas de mauvaise rencontre. La reine du village se joignit à la caravane et, avec une fleur de la forêt dans sa chevelure, elle brillait au milieu de ses compagnes comme la lune au milieu des étoiles. Hélas ! Pauvre reine, pourquoi n'es-tu pas restée dans ton village?
    « Elles vont, elles traversent les forêts, les collines et elles arrivent à la ville. Le fils du roi Birman est là, et chacun s'empresse pour le voir. Hélas ! Il vit notre reine et ce fut assez, il jura qu'il l'aurait et qu'il l'emmènerait avec lui. Nos gens épouvantés s'empressèrent de quitter ce lieu maudit et ne s'arrêtèrent que quand ils eurent regagné leur paisible village. Et pendant deux jours, la reine pleura son malheur.
    « Deux jours se passèrent dans les larmes. Le troisième, un officier du roi vint et dit qu'il fallait livrer sans retard celle que son maître désirait. Les plus anciens du village lui répondirent qu'il serait fait selon la volonté du roi tout-puissant. Et l'envoyé s'en retourna satisfait, et, les jeunes filles s'étant rassemblées autour de leur étoile, la forêt retentit de longs gémissements.
    « Pendant que les femmes se lamentaient ensemble, les vieux qui faisaient autorité suprême se réunirent pour délibérer et, forcés de livrer au déshonneur une fille de leur race, la lumière de leurs yeux, la gloire du village, virent que le seul moyen d'éviter ce malheur c'était de la mettre à mort. La pauvre fille fut informée de cette décision au milieu de la consternation générale.
    « Le lendemain, on appela d'un village voisin un Carian de race différente, habile à tirer de l'arc, qui consentit à faire ce qu'on demandait de lui. Et maintenant le moment est venu. La reine sort du village avec ses amies, on entend de tous côtés des lamentations et des cris de douleur : « Il le faut, mes amis. Laissez-moi à mon triste sort. Je ne suis qu'un petit oiseau dans la forêt : quand le petit oiseau sera mort vous n'entendrez plus sa chanson, mais vous penserez encore à lui. Partez ! Partez ! »
    Et elle s'éloigna seule, plus loin, plus loin, et ne revint plus ».
    Ce chant mélancolique, tout attristé d'idées païennes, et qui semble finir par un sanglot de désespoir, montre bien quel est l'état d'âme général des Carians, gens simples timides, superstitieux, mais naturellement honnêtes et toujours prêts à s'entre aider.
    Comment se fait-il que la prédication évangélique ne produise pas sur ce sol fertile une moisson plus abondante ? Je ne sais. Le manque de moyens matériels y est pour quelque chose. L'esprit de Dieu souffle où il veut et, si j'en crois la parole de vieux missionnaires, il faut quelquefois compter des années pour vaincre l'indifférence, pour creuser le premier sillon, pour préparer le terrain qui produira des fruits dignes de l'espérance du semeur. Le missionnaire est l'instrument plus ou moins docile dans les mains du Divin Maître. Je supplie les bonnes âmes qui liront ces lignes d'assiéger le ciel de leurs prières, afin d'obtenir pour les missionnaires, et pour moi en particulier, un peu plus de cette docilité et l'augmentation de cette foi qui transporte les montagnes.
    1906/156-161
    156-161
    Birmanie
    1906
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