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Une traversée périlleuse

Une traversée périlleuse
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    Une traversée périlleuse

    Le 31 Mars 1862, six jeunes missionnaires quittaient Paris pour se rendre en Chine, où ils devaient exercer leur apostolat. C'était les PP. Dubail, Chabauty, Rigaud, Houillon, Cambier et Gennevoise. Les trois premiers avaient reçu l'ordination sacerdotale aux Quatre-Temps de Noël 1861 ; le P. Houillon avait exercé le ministère dans son diocèse de Saint-Dié pendant 8 années ; le P. Cambier, ancien élève de l'Ecole Normale supérieure, oratorien, était prêtre depuis 7 ans ; enfin le P. Gennevoise, docteur en théologie de la Sapience, avait été ordonné à Rome en 1859.
    Tous étaient prêts à affronter les fatigues d'une longue traversée sur un voilier faisant le tour de l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance pour remonter ensuite l'Océan Indien et la Mer de Chine, ce n'est que l'année suivante que l'on commença à se rendre en Extrême-Orient par la Mer Rouge. Mais aucun d'eux ne pouvait prévoir les terribles dangers auxquels ils allaient être exposés. Le P. Cambier nous en a laissé l'émouvant récit, qui ne manquera pas d'intéresser nos lecteurs.

    ***

    Le dimanche des Rameaux, 13 avril (1862), je m'embarquais à Londres pour Hongkong et la Chine, avec cinq confrères, sur le trois-mâts à voiles Lord of the Isdes. C'était un superbe navire, qui ne le cédait en vitesse à nul autre voilier de la marine anglaise : il filait facilement ses dix noeuds (18 km. 520) à l'heure. Sa double cuirasse de fer le mettait à l'abri des gros temps. Il avait fait déjà plusieurs fois le voyage, et toujours avec succès. Tout, de ce côté, nous faisait présager une rapide et heureuse navigation.
    L'équipage ne valait pas le navire. Le Capitaine, sorti du rang, avait conservé toutes les allures d'un matelot, en y joignant l'orgueil d'un parvenu. Nous n'eûmes pas à nous louer de ses procédés à notre égard. Ses officiers paraissaient valoir mieux que lui, mais nous n'eûmes que peu de relations avec eux, non plus qu'avec l'équipage.
    Les ennuis de la vie de bord trouvèrent leur compensation dans la plus heureuse des traversées. Sauf quelques jours de grosse mer et de vents contraires au sortir de la Manche, rien ne vint troubler notre navigation jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Cette région de tempête se montra pour nous assez bienveillante : huit à dix jours d'ouragans et de grains ne nous laissèrent déplorer aucune avarie, et bientôt avec la région tropicale s'annonça le retour de la belle saison.
    Le 13 juillet, trois mois après notre départ de Londres, nous traversions le détroit de la Sonde ; le 17 nous entrions dans la mer de Chine ; le 24 nous n'étions plus qu'à 3 journées de Hongkong et déjà nous préparions le débarquement, lorsque le coup le plus terrible et le moins prévu vint tristement finir notre traversée.
    Il était environ 9 heures du soir. Retirés dans nos cabines, nous nous disposions au repos, quand tout à coup retentit un cri d'effroi : « Le feu à bord ! Le feu aux poudres ! » Chacun aussitôt de s'élancer sur le pont. L'énorme chargement de poudre que nous avions pris dans la Tamise rendait le péril plus menaçant. Aussi commencions-nous par nous préparer à la mort en nous donnant une dernière absolution. La fumée cependant paraissait venir de l'arrière, c'est-à-dire assez loin des poudres. Le salut n'était pas impossible. Les barques de sauvetage sont lancées à la mer, mais avec tant de violence que, sur trois, l'une éclate en morceaux, une autre fait eau ; la troisième, plus solide, résiste. On s'y précipite : il nous faut suivre le torrent, sous peine d'être laissés à bord. On jette un sac de biscuits, qui s'avarie en tombant. Un panier de bière et de vin accompagne le Capitaine. L'eau manque. C'est avec si peu de provisions que 30 hommes allaient s'abandonner à la mer, à 200 lieues de toute terre habitable : déplorable imprudence, qui nous faisait fuir un péril encore douteux pour courir à une mort presque certaine.
    Les deux barques demeurèrent toute la nuit en vue du bâtiment. Quelle nuit ! Quelle anxiété ! Et quel soulagement aussi lorsque les premières lueurs du jour nous montrèrent le navire encore intact, laissant échapper la fumée par les fenêtres de l'arrière ! Hélas ! Nous regrettâmes alors de n'avoir pas agi la veille avec plus de vigueur pour arrêter l'incendie. Maintenant c'était trop tard. Cependant une des barques, envoyée avec quelques hommes de bonne volonté, nous rapporta du bateau des fruits, des canards, du lard cru et un baquet d'eau douce pour chaque canot. On n'avait pu prendre davantage, le feu, qui consumait l'arrière, interdisant l'accès des magasins.
    Nous aurions pu nous mettre en route aussitôt, mais le Capitaine voulut attendre l'issue du sinistre. Les barques demeurèrent donc en vue du navire, à une distance de 3 ou 4 milles, et de là nous assistâmes, tristes et mornes, aux progrès de l'incendie. Il gagnait lentement de l'arrière au centre, enveloppant peu à peu les mâts, les haubans, les voiles. A midi la fumée parut le long du grand mât ; les poudres étaient au pied. Enfin, vers 3 heures, un jet de lumière jaillit soudain, suivi d'une détonation formidable : le navire disparut dans la fumée et, lorsque le nuage se fut dissipé, on ne voyait plus rien que la mer.
    Là s'étaient abîmés, avec bien d'autres richesses, tant d'objets dont je pensais doter ma mission : vases sacrés, ornements précieux, provisions de toute sorte ; ma belle bibliothèque, mes collections de Rome et de Terre Sainte, qui m'avaient coûté tant de peine ; mes souvenirs, mes manuscrits, qu'aucune compensation ne me rendra ; tout ce que depuis 20 ans j'avais pu réunir, tout ce que je possédais au monde : de tout cela je conservais à peine quelques vêtements pour me couvrir. Je fis à Dieu le sacrifice du reste.
    Cependant nous courions vers de nouveaux dangers, non moins grands que celui auquel nous venions d'échapper. Deux petits canots portaient l'équipage et les passagers. Lun, monté par le second du bord et 9 matelots, faisait tellement eau que deux hommes étaient sans cesse occupés à le vider ; l'autre avait reçu les 8 passagers, le capitaine et 11 marins. Entassés vingt dans cette étroite embarcation, nous ne pouvions nous asseoir, ni nous coucher tout à fait. Pour comble de malheur, au moment de l'explosion la mer était houleuse, il fut impossible de se mettre en route. La nuit fut affreuse : le vent soufflait avec violence ; la pluie, qui tombait par torrents, ajoutait encore à l'épaisseur des ténèbres ; les vagues venaient à chaque instant se déverser dans la barque. Plus d'une fois nous nous crûmes perdus, et c'est à grande peine que les rameurs parvinrent, au milieu de la tourmente, à maintenir la nacelle en équilibre.
    Heureusement le beau: temps vint avec le jour. Nous étions à mi-chemin entre la Cochinchine et Manille, au 14e degré de latitude nord et au 112e de longitude est. Hongkong était à plus de 200 lieues, mais le vent était bon, et le désir d'arriver directement à destination fit adopter la route de Hongkong. On dresse un mât avec des planches, on fait des voiles avec des habits, et nous voila de nouveau à la merci des vents.
    L'entreprise était hardie et demandait un esprit de suite et de résolution que n'avaient pas nos hommes. Bientôt le vent baissa, la barque ralentit sa course ; le Capitaine alors commença de craindre : il vira de bord et gouverna sur l'île de Hainan. C'est ainsi qu'on perdit le fruit des deux premières journées. Le beau temps nous avait amené deux autres genres de fatigue. Exposés sans abri aux ardeurs d'un soleil tropical, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous n'avions, deux fois le jour, qu'un peu d'eau et de vin, dont on diminuait graduellement la mesure. Hainan qu'on disait proche, ne paraissait pas. Nous naviguions depuis quatre jours ; les vivres s'épuisaient, le biscuit pourrissait ; on en vint à tuer les canards et à les manger crus. Le 5e jour la ration d'eau n'atteignait pas un quart de verre. Chaque matin on croyait voir la terre, et ce n'était qu'une déception de plus, Les matelots, découragés, exaspérés par le malheur, indignés de la conduite du Capitaine, qui ne se soumettait pas à la ration commune, nous firent craindre plusieurs fois quelque coup désespéré. Ils nous forçaient, malgré notre faiblesse, à prendre notre part du service des rames ; leurs avanies et leurs brutalités n'étaient pas la moindres de nos souffrances.
    La terre cependant ne nous paraissait pas éloignée : les herbes marines, la couleur des eaux, les nuages de l'horizon, semblaient l'annoncer ; mais le Capitaine gouvernait toujours au nord. Le salut arriva enfin au moment où tout semblait perdu. C'était le mercredi 30 juillet, au soir d'une accablante journée. Il restait à peine deux bouteilles d'eau douce pour le lendemain ; aucun souffle ne poussait la barque, le gouvernail était abandonné. Etendus au fond de la barque, le Capitaine et l'équipage dormaient : plus de courage, plus d'espoir, nous étions perdus !.. Comprenant le péril, nous invoquons l'Etoile de la Mer, puis, éveillant les dormeurs, nous offrons de ramer à nous six et de trouver la terre. Notre parole et notre exemple raniment les énergies ; on organise les bancs de rameurs ; bientôt l'équipage paraît tout changé. Le jeudi matin, n'espérant plus trouver, Hainan, on prend le parti d'aller droit sur la côte de Chine, dont nous ne sommes éloignés que de 2 ou 3 journées. Vers midi, on voit à l'occident poindre comme un nuage, qui peu à peu s'allonge : c'était la terre. On fait force de rames ; heureusement, la nuit, le vent nous favorise et, le 1er août, le soleil levant éclaira devant nous le rivage et les barques nombreuses qui couvraient la mer. La vue de tant de barques ne rassurait pas nos hommes, car l'île de Hainan est un nid de pirates ; mais, sachant que l'île, qui dépend de la mission de Canton, compte plusieurs chrétientés, nous ne partagions pas leurs craintes. Les barques, en effet, accourues de toutes parts, comme pour nous cerner, s'éloignaient après avoir satisfait leur curiosité. L'une d'entre elles s'étant approchée d'assez près, notre Capitaine s'enhardit jusqu'à lui demander de l'eau. Ces braves gens aussitôt de mettre dehors leurs tonneaux et leurs cruches, et nous de tendre à l'envi nos mains, nos chapeaux, nos mouchoirs. C'était une scène indescriptible, qui excitait l'hilarité des Chinois, et plus notre avidité était grande, plus ils redoublaient leurs libéralités. Ils nous laissèrent enfin bien pourvus d'eau. Ils nous offrirent aussi de nous remorquer jusqu'au rivage. L'offre fut acceptée, et même nous montâmes plusieurs sur leur bateau : je me vis alors pour la première fois face à face avec des Chinois. C'étaient de braves pêcheurs, qui paraissaient tout heureux de nous rendre service ; ils nous offrirent leur riz et leur poisson, qui furent acceptés de grand coeur et jugés délectables. A midi nous arrivions à la côte et entrions dans une rivière ; enfin la barque s'arrêta dans une sorte de rade, où stationnaient d'autres jonques chinoises : c'était le port de Hoihao. Le mandarin vint nous reconnaître, nous combla de politesses et facilita notre transbordement sur une jonque de commerce en partance pour Hongkong.
    Les préparatifs de départ durèrent toute la journée du samedi 2 août. Le lendemain, on quitta la rivière ; le lundi on perdit de vue les côtes de l'île, et le mardi on commença à voir les rives de la Chine. Mais des vents contraires se mirent à souffler presque en tempête ; on dut abandonner la direction de Hongkong pour gagner Macao, plus proche. Nous y débarquions enfin le jeudi 7 août au matin. Nous n'avions presque tous que des lambeaux de vêtements. Pour ma part, affublé d'un mauvais paletot, nu-pieds et sans chapeau, je ressemblais à une sorte de pirate plutôt qu'à un missionnaire catholique. Nous fûmes reçus au Collège Saint-Joseph, où les nouveaux Pères de la Compagnie de Jésus nous firent l'accueil le plus fraternel. Le Gouverneur de la ville lui-même s'en mêla. En un instant nous nous trouvâmes habillés de la tête aux pieds et de copieuses collations ranimèrent nos forces. Le lendemain, toutes les fatigues du naufrage étaient oubliées et en quelques heures un paquebot nous transportait à Hongkong, où la cordiale hospitalité de notre Procureur, le fameux Père Libois, acheva de nous remettre, tout en nous préparant à gagner nos missions respectives.

    ***

    Peut-être quelques lecteurs désireront savoir ce que devinrent les six naufragés du Lord of the Isles et ce que fut leur apostolat, qui avait débuté par une si grande épreuve. Pur presque tous, la vie apostolique fut courte et remplie de misères.
    Le P. Dubail, après 17 ans de ministère en Mandchourie, fut nommé évêque de Bolina et Vicaire apostolique, charge qu'il n'exerça que durant 8 années. Il mourut en 1887 à 49 ans.
    Le P. Chabauty, missionnaire du Setchoan Méridional, y travailla pendant 14 ans et s'éteignit à 38 ans.
    Le P. Rigaud, au Setchoan Oriental, fut massacré par les païens de Yeouyang le 2 janvier 1869 : il n'avait pas 7 ans de mission et 35 ans d'âge.
    Le P. Houillon, après quelques années de ministère au Setchoan Méridional, rentra en Europe en 1869 pour cause de maladie. Comme il se disposait à retourner dans sa mission, il fut emprisonné par la Commune le 4 avril 1871 ; le 27 mai il s'échappa de la Roquette, mais fut arrêté et massacré sur le boulevard Richard Lenoir.
    Quant au P. Cambier, celui à qui nous devons le dramatique récit du naufrage, après une année au Setchoan, il fut agrégé à la mission de Canton, où il retrouvait son condisciple et ami, le P. Gennevoise ; il y travailla 3 ans, tomba malade et mourut dans la barque qui le transportait à Canton pour y recevoir les soins nécessaires. Il emportait dans
    la tombe ses rêves de Normalien pour le salut du monde. Une « Notice biographique sur l'abbé Cambier, ancien élève de l'Ecole Normale supérieure et missionnaire apostolique » a été publiée en 1867 par son confrère de l'Oratoire, le P. Adolphe Perraud, plus tard évêque d'Autun, Cardinal et membre de l'Académie française.
    Enfin le P. Gennevoise, le seul du petit groupe apostolique qui parvint presque à la vieillesse, après avoir travaillé 6 ans au Koangtong, il passa au Setchoan Oriental comme pour y prendre la place de son ami ; puis, en 1870, il quitta l'Extrême-Orient, vécut quelques années à Rome et entra ensuite chez les Chartreux ; à sa mort (31 mai 1901), il était prieur de la Chartreuse de Mougères (Hérault). Tous ses co-passagers du Lord of the Isles l'avaient depuis longtemps devancé dans la tombe.

    1935/58-64
    58-64
    France et Asie
    1935
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