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Une tournée de confirmation dans la mission de Suifu (Setchoan)

Une tournée de confirmation dans la mission de Suifu (Setchoan) Le printemps de 1936 à Suifu a été terriblement pluvieux. Il a plu sans discontinuer durant plusieurs mois, pour la plus grande joie des grenouilles et des planteurs de riz, mais le pays était un vrai marécage. Enfin, le 28 avril, le soleil se montre. Mgr Renault en profite pour faire une tournée de confirmation dans la brousse et se met en route pour Matchang et Wangtatsui.
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    Une tournée de confirmation dans la mission de Suifu (Setchoan)

    Le printemps de 1936 à Suifu a été terriblement pluvieux. Il a plu sans discontinuer durant plusieurs mois, pour la plus grande joie des grenouilles et des planteurs de riz, mais le pays était un vrai marécage. Enfin, le 28 avril, le soleil se montre. Mgr Renault en profite pour faire une tournée de confirmation dans la brousse et se met en route pour Matchang et Wangtatsui.
    A 10 kilomètres de Suifu on grimpe quelques collines aux pentes si raides que, depuis plusieurs années, tous les techniciens du Setchoan se demandent où l'on pourrait bien tracer une route entre Suifu et les Salines : ils n'ont pas encore trouvé la solution du problème. De là-haut on jouit d'un panorama magnifique ; on domine le fleuve et toute la contrée jusqu'à Suifu. A nos pieds, dans un gracieux bosquet, se cache le port enchanteur de Sepoki (la Vague Triste), resté païen jusqu'à ces derniers temps. Quelques familles notables s'étant converties, une persécution sournoise se produisit. Avec l'aide de la racaille qui entoure le sous-préfet de Suifu, les lettrés païens de ce village et des environs firent emprisonner les chefs du mouvement chrétien, menaçant de démolir les écoles. Terrorisés, les gens se sont confinés chez eux, les écoles se sont vidées. Des orateurs venus de Suifu pérorent sur la place publique, menaçant d'amendes et de terribles punitions les traîtres à la patrie qui embrasseraient la religion catholique. Ce sont là les moyens employés ordinairement au Setchoan par les lettrés pour empêcher les conversions. Les statisticiens missiologues en chambre qui s'exclament : « Mais que font donc ces missionnaires du Setchoan ? Le nombre de leurs chrétiens n'augmente pas vite ! » Connaissent ils cette situation et se rendent-ils compte des difficultés qu'elle suscite à l'apostolat ?
    De l'autre côté du fleuve, en face de Sepoki, on voit le camp d'aviation. C'est là que, de temps en temps, qu'il pleuve ou qu'il vente, les élèves des écoles de Suifu viennent, chacun une pioche sur l'épaule, travailler pour la patrie. Dans de fulgurants discours, au jardin public de la ville, on leur explique, plusieurs fois par semaine, qu'il faut faire du sport pour se préparer à battre le Japon. Et, naturellement, piocher au champ d'aviation, c'est faire du sport utile, c'est aplanir le terrain pour les futurs avions qui emporteront vers les lieux de combat les valeureux guerriers chinois. Comme les garçons, les filles doivent aussi piocher, et les professeurs doivent payer de leur personne et donner l'exemple. Il arrive bien parfois que, au retour à Suifu sous la pluie, quelques élèves tombent malades, mais qu'importe ? Un grand pas a été fait vers la victoire et le Japon n'a qu'à bien se tenir.
    De plus, les élèves des écoles, comme les militaires et comme le pauvre peuple, sont taxés pour contribuer à l'achat des avions. Cela s'appelle une souscription patriotique. Les sports, les défilés, les manifestations, les chansons guerrières, l'audition de discours civiques, remplacent de plus en plus les fastidieuses études du temps passé. Tous, garçons et filles, en costume de scouts, doivent aussi faire la police dans les rues de la ville : c'est la « vie nouvelle ». Gardez votre gauche sur les boulevards, ne fumez pas en public, ne croisez pas les jambes en pousse-pousse, boutonnez bien vos habits, ne portez pas de turban à l'ancienne mode, ou gare au bâton des scouts.
    Et précisément, quoique nous soyons en pleine brousse, dans des taillis inextricables et des fougères où grouillent les serpents, voici l'avant-garde des scouts de Matchang qui vient au-devant de Monseigneur. A quelques kilomètres du village, ce sont les jeunes gens de l'Action catholique avec un groupe de chrétiens qui attendent : ils souhaitent la bienvenue à l'évêque ; le canon tonne, les pétards éclatent ; au milieu du bruit et de la fumée nous arrivons à Matchang.
    Il y a trois ans seulement le village était encore païen. Le sorcier de l'endroit y faisait de bonnes affaires, guérissant toutes les maladies, prédisant l'avenir, buvant l'eau-de-vie à tire-larigot et poussant le dévouement jusqu'à absorber lui-même les coqs offerts aux esprits pour se les rendre favorables. Les noces comme les enterrements, tout marchait à souhait. Or, un jour, le fils de l'heureux sorcier vient à tomber malade. Les invocations aux poussahs, les sacrifices aux esprits restent sans effet. Le père, qui sait mieux que personne que ces simagrées ne peuvent sauver son fils en danger de mort, vient trouver le missionnaire et promet de se faire chrétien si son enfant recouvre la santé. Il est exaucé, et aussitôt il brûle ses grimoires aux formules cabalistiques, renonce à toutes ses diableries et se met avec ardeur à l'étude de la religion. Il va trouver ses anciens clients, leur explique les jongleries des sorciers, leur montre la vérité et la beauté de la doctrine catholique, seul chemin du ciel. Les résultats de son prosélytisme furent merveilleux et Monseigneur, dans cette tournée, eut la joie d'administrer la confirmation à 345 de ces nouveaux convertis.
    Le 1er mai, nous quittons Matchang pour nous enfoncer un peu plus dans la brousse. Par- un étroit sentier de chèvre nous arrivons à Wangtatsui, où nous trouvons une maison vermoulue, bâtie il y a quelque 30 ans par le P. de Guébriant, dans un endroit fort pittoresque, mais en plein désert. On est là enfoncé dans les hautes fougères, au travers desquelles on risque de se rompre le cou ou d'être dévoré par les panthères qui pullulent. C'est à 155 pauvres diables cramponnés à ce sol ingrat que Mgr Renault administre la confirmation. Un petit confirmand à qui Monseigneur demande : « Quel est le plus gentil parmi vous tous ? » répond sans hésiter : « C'est moi », et, pour cette réponse, reçoit une belle médaille.
    Partant de Wangtatsui, nous avons quelques côtes à gravir, mais sur les sommets nous respirons un air plus pur. Bientôt nous arriverons au beau village de Kwanintchang, où nous aurons certainement une réception solennelle. Je pars en avant et, au moment où j'entre dans la cour du presbytère, un chrétien s'empresse de crier : « L'Evêque est arrivé ». Aussitôt un autre se précipite vers une des perches où pendent des pétards et y met le feu. Au bruit de la pétarade, vingt policiers armés jusqu'aux dents arrivent sur nous en hurlant ; je suis bousculé, passé à tabac, pêle-mêle avec les chrétiens ; les pétards sont piétinés, écrasés ; le pauvre allumeur, qui a fait trop de zèle, est à moitié assommé, puis enchaîné, et les policiers veulent l'emmener en prison. Enfin lei bruit s'apaise et l'on parvient à s'expliquer. Une loi de la « Vie nouvelle » interdit les pétards. Les chrétiens supposaient que l'ukase concernait la voie publique, mais non la cour intérieure des habitations. Leur interprétation était fausse, paraît-il ; cependant, sur la promesse qu'on ne ferait plus partir de pétards, la police consentit à relâcher le prisonnier et se retira dignement, fière de son succès. Les prêtres chinois, tout morfondus, s'excusent d'une pareille réception ; les chrétiens sont partis au-devant de Monseigneur, qui ne tarde pas à arriver et doit se résigner à se passer de la bruyante harmonie des pétards, jusque là accessoires obligatoires d'une entrée solennelle. Tandis que les chrétiens, agenouillés dans la chapelle, reçoivent la bénédiction épiscopale, la foule païenne envahit la cour, surveillée par quelques policiers. Par curiosité, quelques-uns regardent par les fenêtres de la chapelle, et cela au moment même où Monseigneur fait l'aspersion de l'eau bénite ; quelques gouttes leur tombent sur le visage ; aussitôt cris d'effroi et bousculade générale : tous les païens se précipitent dans la rue, plusieurs personnes sont renversées ; heureusement personne n'est écrasé.
    L'instant d'après un jeune étudiant, grimpé sur une table pour dominer la foule qui l'entoure, commence à pérorer : « Embrasser la religion catholique, c'est trahir la patrie ; les chrétiens sont les chiens couchants de l'étranger... » etc., etc. Au bout de cinq minutes, l'orateur cède sa place à un autre ; une demi-douzaine se succèdent ainsi pour débiter les mêmes ragots. Mgr Renault est allé se placer près de l'estrade pour écouter les jeunes tribuns dressés par leurs professeurs bolchevistes. Quand les discours sont terminés, les orateurs vont se mettre en rangs avec les camarades qui défilent dans la rue pour manifester contre la religion en vociférant d'ineptes chansons bachiques. Sur les murs de-ci de-là on peut lire des affiches contre la religion. Le juge de paix qui gouverne le village fait placarder un nouvel avis interdisant les pétards en l'honneur de l'évêque étranger. La réputation de ce fonctionnaire n'est pas des meilleures. Il gruge ses administrés avec une audace sans pareille ; il ne se contente pas de gober les huîtres des plaideurs, il jette ceux-ci en prison et les rançonne jusqu'à la ruine. Aussi de nombreuses accusations ont déjà été portées contre lui au sous-préfet de Suifu par les victimes de ses déprédations. Mgr Renault envoie sa carte à ce tyranneau de village et va lui demander raison de ces manifestations illégales ; il reçoit de plates excuses et les choses s'arrangent à l'amiable : les affiches antichrétiennes sont enlevées et remplacées par une autre reconnaissant la liberté d'embrasser la religion. De Suifu le sous préfet, apprenant la conduite de son subordonné, lui adresse par téléphone une verte réprimande.
    Mais les francs-maçons, les lettrés et les directeurs des écoles païennes savent bien que leurs manifestations suffiront pour arrêter le mouvement de conversions et se frottent les mains. D'ailleurs ils agissent en dessous, font répandre le bruit que ceux qui embrasseraient la religion catholique le paieraient cher. Et leurs menaces ne sont pas vaines ; tout le monde le sait. Dans un village voisin, un inspecteur des écoles, pérorant sur la place publique, a été jusqu'à dire : « Tout élève qui ira à l'école catholique pour étudier le catéchisme sera puni d'une amende de 3 dollars ; les parents paieront deux fois les impôts et seront accablés de taxes jusqu'à ce qu'ils soient ruinés ».
    Encore une fois, ceux qui nous reprochent de n'avoir pas encore converti toute cette immense province du Setchoan se rendent-ils compte de cet état d'esprit ?... Que ne viennent-ils le constater sur place et y porter remède
    Le 9 mai, nous nous mettons en route pour Hokeou. A midi nous arrivons au village de Hochese, où les anciens chrétiens de Mgr Renault lui ont préparé une belle réception et un repas de fête.
    A partir de Hochese nos porteurs de chaise traînent la jambe et ralentissent leur allure : ce sont des fumeurs d'opium; ils n'ont pas pu se procurer leur dose habituelle, car la satanée drogue est plus chère et plus rare dans les parages où nous sommes. Nous arrivons cependant de bonne heure à Hokeou. Réception pleine d'entrain ; nombreux pétards. Il y a là encore 200 confirmés.
    Le 12 mai, nous allons dîner au village de Sikiaien. De là à Yunghien. Un fort groupe de chrétiens, drapeaux flottant au vent, est venu au-devant de nous. Le soleil est radieux. De jeunes scouts nous font le salut militaire, ainsi que les gardes nationaux bombant le torse dans leurs uniformes flambants neufs. Parmi les jeunes gens de l'Action catholique, les uns frappent à tour de bras la grosse caisse et les tambours, d'autres soufflent à perdre haleine dans les clairons ; le canon tonne, les pétards éclatent ; les chrétiens chantent en choeur des cantiques populaires. Nous entrons en ville au milieu de la fumée et dans un vacarme épouvantable. Tous les habitants sont accourus au bruit du canon et les scouts, se démenant comme des diables, ont peine à nous frayer un passage au milieu de la foule. Dans l'église Monseigneur bénit les chrétiens, qui ont à leur tête un des notables les plus influents, M. Tchou Tseho, dont le fils aîné, sous-préfet, a été massacré récemment par les Rouges. Au sortir de l'église, chant triomphal, discours, acclamons, fanfare. Monseigneur remercie et termine son allocution en s'écriant : « Vive la Chine ! Dix mille années à ce pays, le plus beau du monde ! » Ce qui provoque des applaudissements enthousiastes.
    Après quelques jours passés à Yunghien, où 300 néophytes ont reçu la confirmation, nous sommes le 18 mai à Tselieoutsin, la ville des Salines, qui y occupent un espace de 160 km carrés. C'est un grand centre industriel, avec ses mille puits, ses échafaudages en bambou, ses nombreuses jonques, ses rues incessamment animées par des caravanes, des porteurs, des sauniers. Ici, c'est la vie intense. Le port est couvert d'une multitude de barques transportant le sel. A 10 km. à la ronde se dressent des centaines d'échafaudages dominant les puits ; les émanations de gaz vous prennent à la gorge, les porteurs de sel dévalant les pentes à la course vous tombent dessus comme des bolides ; les machines à vapeur, qui font monter l'eau salée de 800 à 1.000 mètres de profondeur, halètent, ronflent, font trembler le sol. Jadis le travail des machines était fait par des buffles tournant en rond autour des treuils auxquels s'enroulaient des cordes de bambou ; tout a changé maintenant. Il ne reste que les mendiants, en plus grand nombre encore qu'autrefois. Rangés des deux côtés de la route, hâves, décharnés, ils implorent à grands cris la charité publique. Quelques-uns, en l'honneur de Monseigneur, font partir quelques pétards et se précipitent, entourant son palanquin, pour recevoir une aumône. Dans cette ville, si riche avec son sel, la misère est immense. Un certain nombre de privilégiés ont empli leurs poches et ne daignent abaisser un regard sur les malheureux qu'une seule fois dans l'année, à l'époque du nouvel an chinois, et cela de peur que cette multitude d'affamés ne se jette sur eux, pillant et massacrant tout, ce qui tôt ou tard arrivera probablement.
    La Mission catholique seule s'occupe des pauvres, mais, avec ses maigres ressources, que peut-elle faire pour des milliers de malheureux qui ne mangent jamais à leur faim, qu'on laisse mourir dans les fossés quand ils ne peuvent plus travailler ?
    Dar la belle église de Tselieoutsin, gracieusement décorée de drapeaux, d'oriflammes et de guirlandes, Monseigneur administra là confirmation à 200 personnes, récemment baptisées par le zélé P. Pierrel, qui, toujours plein d'ardeur, se dépense au bien des âmes et au secours des pauvres, tandis que les gros propriétaires des puits vivent dans le luxe et les plaisirs, sans se douter que peut-être pour eux approche « le grand soir » !

    M. DUBOIS,
    Missionnaire de Suifu.

    1937/21-31
    21-31
    Chine
    1937
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