Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Une tournée apostolique : Dans le Laos Siamois

Une tournée apostolique : Dans le Laos Siamois Il y a de jolies choses dans notre Laos. Je regrette de ne pouvoir dire tout ce qu'on y voit, tout ce qu'on y trouve. A côté, la plaine de Xiengmai paraît bien prosaïque avec ses rizières qui n'en finissent plus...
Add this
    Une tournée apostolique :

    Dans le Laos Siamois

    Il y a de jolies choses dans notre Laos. Je regrette de ne pouvoir dire tout ce qu'on y voit, tout ce qu'on y trouve. A côté, la plaine de Xiengmai paraît bien prosaïque avec ses rizières qui n'en finissent plus...
    Trois heures de camionnette m'ont suffi l'autre jour pour couvrir les 70 kilomètres qui séparent Xiengmai de Xiengdao : trajet que l'on faisait naguère en trois jours avec un bon cheval. Mais Xiengdao n'est pas le terme de mon voyage : hier 70 kilomètres du sud au nord ; aujourd'hui 30 kilomètres à faire vers l'est.
    De bon matin, j'ai célébré la messe. J'ai écourté ma méditation : la belle promenade que je vais faire me fournira plus d'un thème pour louer le Seigneur. Hier, route superbe ; aujourd'hui, chemin de char, analogue aux chemins de terre des campagnes françaises. L'un me dit que j'étais un imprudent de vouloir partir à bicyclette ; l'autre affirme que louer un cheval ne rime à rien ; quant à la marche à pied, on me la représente comme absolument dépourvue d'intérêt. Et, me rappelant la vieille fable « Le Meunier, son fils et l'âne », je resserre un écrou, je donne quelques coups de pompe, et me voilà parti.
    Le chemin monte en pente douce, le soleil est bas sur l'horizon, la respiration demeure libre ; les arbres, peu fournis en feuilles, donnent une ombre suffisante. De temps à autre, je rencontre des indigènes : ils vont au marché ou en reviennent ; deux petits paniers ronds pendent aux extrémités d'un fléau, latte de bambou flexible qui repose sur l'épaule et prend, avec la marche, un mouvement d'oscillation. Dans ces petits paniers ronds, que de bonnes choses ! Ordinairement le riz représente la plus forte charge, puis du poisson salé, de la viande séchée au soleil, des fruits de toutes sortes, des noix d'arec ; bref, maintes choses qui seraient appétissantes si les bestioles et insectes du voisinage ne se croyaient autorisés à prélever une certaine dîme au passage.
    Pour quelques sous ces indigènes céderaient volontiers tout leur fardeau. Ils vont marcher deux, trois, quatre heures, parfois plus encore, tireront de leur vente un bénéfice insignifiant, mais regagneront leur paillote le coeur satisfait.
    Le chemin monte d'une façon impressionnante : est-il bien vrai qu'en toute saison les chars peuvent passer par ici ? On le prétend, mais maintenant plus personne sur la route, les indigènes suivent le lit d'un ruisseau, où la marche est plus aisée... Me voici enfin au sommet du col : fixer sa tente ici pour quelques jours serait assez plaisant. C'est la solitude la plus complète. Une série de plis et de mamelons s'étagent en dessous et descendent vers la plaine que je devine et où je serai rendu dans quelques heures.
    Huit mètres de longueur, quatre à cinq mètres de largeur, telles sont les dimensions de la paillote où je viens d'arriver : elle représente tout ce que nous possédons à Muang-phrao pour travailler à l'évangélisation. Le parquet de bambou, le toit de feuilles sèches constituent un abri provisoire dont nous nous contentons. Vers 2 ou 3 heures de l'après-midi, la température est très élevée ; pas le plus petit souffle. Le soir, au moment des averses, des gouttières se révèlent un peu partout, mais les réparations ne sont pas trop difficiles ; un rétablissement sur les avant-bras vous amène juste sous le toit et une feuille sèche glissée au bon endroit suffit à préserver du danger d'inondation.
    Une planche, quatre piquets, voilà une table. On l'appuie à la cloison du fond pour assurer sa stabilité, et voilà l'autel où chaque matin Notre Seigneur daignera venir reposer.
    A peine suis-je arrivé que la paillote se remplit de visiteurs. Les enfants accompagnent leurs parents. A la maison, aucun travail ne retient, on peut venir bavarder de longs moments sans aucun inconvénient, et puis un nouveau venu, un étranger surtout, intrigue toujours.
    Le catéchiste fait les présentations :
    Celui-ci, c'est un ancien protestant ; désormais, il vient prier avec nous. Du protestantisme, il n'en veut plus.
    Celui-là était bonze autre fois ; il connaît à fond le bouddhisme, il l'a enseigné, il était chef d'une pagode ; maintenant il n'a plus de doutes sur la vérité de notre religion.
    L'autre, là-bas, est encore en train de réfléchir, mais il sait déjà ses prières.
    En voici un qui voudrait aller étudier avec vous à Xiengmai, parce qu'ici on n'a pas d'école. Si vous voulez, Père, à votre retour il vous aidera à porter vos bagages.
    Celle-là, c'est ma mère, veuve depuis vingt ans et pas encore baptisée ; quel jour baptisez-vous, Père ?
    Puis on en vient à parler de religion.
    Les enfants sont nombreux, sympathiques, dociles. Il faut les instruire, développer en leur âme le sens moral, leur inculquer l'idée du devoir, leur donner le goût et l'amour de la lutte : voilà ce qu'il faudrait, même à ces bambins de la brousse. Aussi l'école doit-elle être un de nos principaux moyens d'action. Mettre les enfants à l'abri du soleil une moitié de l'année, à l'abri de la pluie pendant l'autre moitié, voilà tout le confort matériel que nous désirons donner à nos élèves : ils n'en demandent pas davantage.
    Les chrétiens et les catéchumènes aiment, à l'heure de la prière, à être chez eux, à se sentir chez eux. Des bancs, des chaises, du mobilier d'église, ils se soucient fort peu et n'y songent même pas. La pagode, plus vaste et mille fois plus luxueuse que nos maisons de bambous, ne leur plaît plus ; les idoles, plus riches que nos crucifix de bois, les laissent indifférents. A la pagode ils ne sont plus à l'aise ; à la chapelle, ils sont chez eux. Mieux que cela, ils sont en famille, ils s'aiment les uns les autres, se sachant frères désormais. Aussi la paillote que nous avons est bien vite pleine le dimanche ; les curieux n'osent pas y venir par crainte de gêner, et par curieux, il faut entendre les sympathisants, ceux qui désirent voir, connaître et qui cherchent la vérité.
    Non loin du village il y a une maison en bois dont le propriétaire n'a plus l'emploi. En faire une chapelle, une école, n'est-ce pas suivre les indications de la Providence ? Nos chrétiens délieront les cordons de leur bourse et en videront le contenu entre nos mains : moyennant cela on sera encore loin de compte, mais, avec l'aide de Dieu, nous arriverons à résoudre le problème...
    Père, on vous attend là-bas.
    Où ça, là-bas ?
    A la pagode. Ils savent que vous avez une lanterne magique alors eux aussi veulent voir. Demain, si vous pouvez.
    Le lendemain, à la tombée de la nuit, je me mettais en marche, précédé d'un chrétien qui, avec mille et une précautions, transportait l'appareil.
    Trois quarts d'heure de marche et me voici devant la pagode. J'entre : une toile, une chaise, une table sont déjà préparées. Dans l'assistance je distingue plusieurs bonzes installés dans une espèce de chaire ; paisiblement ils fument de longues cigarettes, tout en prêtant l'oreille aux explications qu'un catéchiste s'efforce de rendre aussi claires que possible. Des réflexions se font entendre qui font connaître la mentalité de la population : je les écoute avec calme, quelque bizarres qu'elles soient parfois, parce qu'elles sont intéressantes du point de vue psychologique. Les vues amusent l'auditoire plus qu'elles ne l'instruisent ; parfois d'innocents éclats de rires dénotent une simplicité d'enfants. La mémoire gardera le souvenir de ce qui aura paru plaisant, et peu à peu ces récits de l'Ancien ou du Nouveau Testament éveilleront dans les esprits des réflexions superficielles.
    Au bout d'une heure et demie, la séance prend fin. Beaucoup voudraient qu'elle continue, mais on sera d'autant plus heureux la prochaine fois qu'on aura trouvé courte la première séance.
    La suite donc à une autre fois... et aussi celle de ce modeste récit.

    R. MEUNIER,
    Missionnaire du Siam.

    1935/258-261
    258-261
    Thaïlande
    1935
    Aucune image