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Une randonnée chez les \ Sedangs""

Une randonnée chez les \ Sedangs " Bien que les missionnaires de la Cochinchine Orientale se soient plus particulièrement dévoués à l'évangélisation des Bahnars et qu'ils aient trouvé auprès d'eux les meilleures consolations, ils n'en ont pas pour autant négligé les autres peuplades qui vivent dans la région, parmi lesquelles une des plus curieuses et des plus intéressante est celle de « Sedangs »."
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    Une randonnée chez les \ Sedangs "

    Bien que les missionnaires de la Cochinchine Orientale se soient plus particulièrement dévoués à l'évangélisation des Bahnars et qu'ils aient trouvé auprès d'eux les meilleures consolations, ils n'en ont pas pour autant négligé les autres peuplades qui vivent dans la région, parmi lesquelles une des plus curieuses et des plus intéressante est celle de « Sedangs ».
    De passage à Kontum, j'appris qu'à une trentaine de kilomètres de là se trouvait une chrétienté sedang et l'envie me prit de la visiter. Grâce à l'obligeance du Résident, qui voulut bien prêter sa voiture, ce fut, un beau dimanche, sur la piste qui courait à travers la forêt, une délicieuse promenade.
    Arrivés au village sedang, nous reçûmes du curé de l'endroit, une cordiale hospitalité dans sa vaste case sur pilotis. Nous étions tout heureux d'admirer les grosses pièces de bois destinées à servir de piliers à son église en construction. Mais ce qui fut surtout intéressant, ce fut la visite de l'unique habitation dans laquelle loge toute la population sedang de l'endroit, soit 150 à 200 personnes.
    Qu'on se figure une case longue d'environ 200 mètres, perchée sur de hauts pilotis, où l'on accède par une unique échelle dressée à l'une des extrémités. A peine est-on arrivé au sommet et met-on pied sur le plancher de bambous qu'on se trouve en face de toute une panoplie de lances, hallebardes, coutelas, sabres, arcs et arbalètes : c'est l'arsenal de la population. La maison elle-même est un fort toujours prêt à se défendre contre une attaque imprévue. Sur un des côtés court un long corridor sur lequel sont échelonnés de multiples compartiments de 15 à 20 mètres carrés de surface, chacun desquels est occupé par une famille. Nous sommes dans un véritable phalanstère.
    Chaque soir l'unique porte d'entrée est solidement barricadée : un veilleur y monte la garde. A la moindre alerte, toute la population, debout, se précipite sur les armes. Au besoin on risque une attaque ; sinon, se tenant sur la défensive, on luttera jusqu'à la mort contre l'agresseur.
    Quelle est l'origine de ces intéressantes peuplades, demandai-je au missionnaire de l'endroit ? Sait-on d'où elles sont venues et à quelle race elles sont apparentées ?
    Différentes comme elles sont les unes des autres, me répondit-il, il est à peu près certain que leurs origines ne sont pas les mêmes. Les savants étudient la question : ils la résoudront, sans doute, le jour où la civilisation aura pénétré plus avant et découvert des documents capables d'éclaircir la chose. n tout cas, il y a peu de temps, un missionnaire de langue bahnar se trouvant en Annam, dans la région de Phanrang, où vivent encore des descendants des anciens Chams, fut tout étonné de comprendre leur langage : ils parlaient bahnar. Cela prouverait donc que les Bahnars, au moins, ont une parenté avec les anciens Chams, dont ils sont une branche. Ils ont dû venir dans le pays à une époque lointaine où aucune religion étrangère n'avait encore pénétré chez les Chams, car ils ne connaissent et ne pratiquent que le plus pur animisme.
    Quelques jours après, j'eus l'honneur d'accompagner l'évêque de Quinhon dans un voyage qu'il fit à Pleiku. Le départ a lieu de grand matin : il fait un temps de printemps ; la voiture s'engage sur une large avenue récemment inaugurée et s'enfonce à travers le taillis vers le sud. Elle marche depuis une heure à peine lorsqu'elle est arrêtée par une bande d'Annamites, oriflammes au vent, ce pendant que tam-tams et cymbales font retentir tous les échos de la forêt. Par un chemin de fortune, montueux, malaisé, l'auto se dirige vers un village tout neuf, assis au pied de la colline. Tout près, un vaste lot de rizières toujours irriguées est mis en culture. La voiture s'arrête et le cortège se dirige vers l'église. C'est un vaste hangar aux grosses colonnes de bois ; un plancher y est fixé à un mètre au-dessus de terre : de la sorte les fidèles seront plus à l'aise pour prier, ce sera plus propre et les innombrables insectes qui pullulent sur le sol ne les inquiéteront pas.
    Après une courte prière suivie d'une exhortation fervente de l'évêque, l'auto se dispose à reprendre sa course. Mais les chrétiens veulent baiser l'anneau épiscopal : ce n'est pas tous les jours qu'on peut avoir une pareille aubaine. Et alors c'est la bousculade : on se presse autour de lui, et soudain catastrophe ! Une traverse cède sous le poids ; le plancher s'affaisse et toute une grappe humaine croule dans le trou. On se précipite au secours : rien, pas de victimes ; seule une mignonne fillette de cinq ans ne cesse de répéter : « Oh ! Je souffre, je souffre ! ». On l'examine, on la palpe : un de ses jambes ballotte en tous sens ; elle est cassée. L'enfant ne pleure pas : une petite moue et une plainte légère montrent seules qu'elle souffre. Le missionnaire du lieu s'approche ; vite une ligature après une mise en place correcte ; puis : « Ce ne sera rien ; dans deux mois elle courra comme auparavant ».
    Le Père nous introduit en suite chez lui ; nous montons l'échelle toute neuve de sa maison sur pilotis et il nous parle de sa paroisse en formation.
    Les Annamites, nous dit-il, arrivent des provinces côtières surpeuplées. Je les aide les premières années et ils ont tôt fait de mettre les rizières en culture. Pendant ce temps les femmes font un petit commerce et au bout d'une année la famille est à l'aise.
    Mais, objectai-je, les Moïs voient-ils de bon oeil que leurs belles rizières passent aux mains des étrangers ?
    Leurs rizières ! Mais jamais ils ne les ont cultivées. Le travail des rizières est trop pénible ; on se salit les pieds à barboter dans la boue. Il est beaucoup plus simple de couper les arbres de la forêt, d'y mettre le feu, puis de jeter quelque grain sur le terrain ainsi préparé. Cela fatigue moins. Vous avez vu la magnifique plaine qui s'étend autour de la mission de Kontum : ce sont nos missionnaires qui l'ont défrichée. Ils ont fait monter d'Annam à grands frais des instruments de culture ; ils ont perdu de longues heures à apprendre aux Bahnars à s'en servir. Vous avez pu constater le résultat : à peu près zéro. Les habitants des villages de l'intérieur sont venus ; ils ont vu les missionnaires travailler, ils ont vu les Annamites les aider : pensez-vous qu'ils aient songé à les imiter ? Pas le moins du monde. Cette plaine verdoyante que vous avez sous les yeux, jamais il n'est venu à la pensée des Moïs d'en tirer le moindre profit ; depuis que le monde est monde elle est restée vierge. Les Annamites sont venus : ils en retireront non seulement le riz nécessaire à leur subsistance, mais ils en auront encore à vendre aux colons des concessions voisines. Déjà j'ai ici plus de 200 fidèles. Chaque dimanche après avoir célébré une première messe à la chrétienté principale de ma résidence, je viens en dire une seconde ici. Nous aurons bientôt une belle paroisse. L'avenir du pays est aux Annamites.
    Si le bon Mgr Jannin, le grand ami des Moïs, vous entendait, il ne serait pas de votre avis.
    Il est certain cependant que la race annamite est douée d'une force d'expansion extraordinaire, qu'il conviendrait d'encourager. Mais alors que deviendraient ces vieilles tribus que les Annamites évincent au fur et à mesure qu'ils pénètrent dans l'intérieur ? II y a là un problème difficile. Espérons que l'Administration française lui trouvera une solution qui satisfera les Annamites et permettra aux Moïs, dans leurs villages retirés, de se laisser pénétrer de plus en plus par la civilisation chrétienne et française.

    A. BOURLET,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

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    1936/170-173
    170-173
    Vietnam
    1936
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