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Une randonnée apostolique en Chine

ANNALES DE LA SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES XXXVI Année. — N 215 — JANVIER FÉVRIER 1934 SOMMAIRE Une Randonnée apostolique en Chine (Mgr de Guébriant) 2 Une cérémonie extraordinaire à Mysore . . . . ... 9 Souvenirs et Impressions d'un Aspirant missionnaire .14 Le Centenaire du Bx Gagelin en Franche-Comté ..21 Au Pays des Tambourinaires . . . . . . . ...25 Ephémérides Janvier Février 1684, 1834, 1884. . ...28 Echos de nos Missions.....30
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    ANNALES
    DE LA

    SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES

    XXXVI Année. — N 215 — JANVIER FÉVRIER 1934

    SOMMAIRE

    Une Randonnée apostolique en Chine (Mgr de Guébriant) 2
    Une cérémonie extraordinaire à Mysore . . . . . . . 9
    Souvenirs et Impressions d'un Aspirant missionnaire . 14
    Le Centenaire du Bx Gagelin en Franche-Comté . . 21
    Au Pays des Tambourinaires . . . . . . . . . . 25
    Ephémérides Janvier Février 1684, 1834, 1884. . . . . 28
    Echos de nos Missions . . . . . 30
    Nécrologe . . . . . . . 46

    ŒUVRE DES PARTANTS

    Le Chef-d'Œuvre de Dieu . . . . . . . . . . 47
    Dons pour l'OEuvre . . . . . . 48
    Recommandations . . . . . . . . 48
    Défunts . . . . . . . 48

    Une randonnée apostolique en Chine

    Cédant à de pressantes instances, Son Excellence Mgr de Guébriant a bien voulu écrire la relation de la visite que, à titre de Supérieur Général, il a faite aux Missions de la Société dans les années 1931 et 1932. Il a dédié ce récit à ses enfants de prédilection, les aspirants missionnaires ; mais c'est bien au delà des murs du Séminaire que ces pages, d'une admirable simplicité, iront provoquer l'intérêt le plus attachant chez tous ceux qui auront pu en prendre connaissance. Les lecteurs des Annales en jugeront par le court extrait suivant, qui leur suggérera certainement le désir, ou mieux la résolution, de posséder un ouvrage d'une si haute valeur documentaire et artistique tout à la fois, grâce aux nombreuses gravures dont il est illustré.
    Là où nous prenons le récit, Mgr de Guébriant, qui s'est embarqué à Marseille le 9 octobre 1931, a déjà visité successivement l'Inde, la Birmanie, la Malaisie, le Siam, le Cambodge, la Cochinchine, l'Annam, le Laos, le Tonkin. De Hanoi, le chemin de fer l'a conduit à Yannanfu, capitale de la province du Yunnan, où il a passé quelques jours et qu'il va quitte pour se lancer dans l'intérieur de la Chine, Vers la province du Setchoan, qu'il a évangélisée pendant 30 ans. Nous sommes au 14 février 1932.

    EN ROUTE VERS LE KIENTCHANG

    Pour le voyageur venant d'Europe, Yunnanfu est le terminus extrême où expirent les derniers moyens de transport à la moderne. A la sortie de la gare il n'y a plus pour lui de choix qu'entre le cheval, la mule ou la chaise à porteurs, et les Chinois d'aujourd'hui voyagent au Yunnan et au Setchoan exactement comme leurs ancêtres d'il y a 500 ans... Un peu moins confortablement toutefois, j'en ai peur, car les pauvres gîtes d'étape, exposés depuis la Révolution de 1911 au passage brutal et maintes fois répété de soldats et de bandits, ne consistent plus, ici ou là, qu'en chaumières éventrées aux murs chancelants, aux toitures béantes... Mais qu'importe ? Mon bonheur, je l'avoue, fut sans mélange quand, le 1 4 février à 9 heures du matin, après l'adieu toujours attristé à des amis vénérés, à des confrères excellents, ma petite caravane déboucha dans la campagne par la Porte du Nord de Yunnanfu. J'étais en chaise portée par deux hommes que, toutes les demi-heures, deux autres relayaient. Moi-même je soulageais fréquemment l'équipe en faisant à pied ou à cheval de longs morceaux de la route. Deux ou trois chrétiens, venus du Kientchang, portaient les valises, un ou deux autres jouaient le rôle de palefreniers. Un diacre de Ningyuenfu, que j'avais ordonné en passant à Pinang, m'avait rejoint à Yunnanfu pour faire le voyage avec moi. Et tout ce monde avait pour chef le guide sûr et prudent, l'ami dévoué, l'ardent missionnaire que Mgr Baudry m'avait envoyé du Kientchang pour être l'ange gardien de mon voyage, le P. Audren, provicaire de Ningyuenfu et résident du poste de Houilitcheou. Donc en tout de 1 0 à 1 2 personnes, marchant de conserve, confiantes en la Providence pour écarter tous les pericula que saint Paul énumère avec tant de précision, en homme du métier qu'il était. Je respirais avec bonheur la bonne odeur des champs de colza et quand, à la halte de midi, je trouvai une jatte de riz fumant, un bol de teoufou (pâte de soja), du bouillon d'herbes acides et les condiments variés de la popote indigène, je sentis que j'allais rajeunir.
    Et ce fut ainsi pendant sept journées consécutives ; car — et c'était là le seul aspect affligeant du voyage, — par une exception plutôt rare dans les autres provinces de Chine, celle du Yunnan présente encore de vastes espaces absolument in évangélisés. Nos étapes n'atteignaient pas toujours 40 kilomètres et les dépassaient rarement. Le soir, on couchait dans des auberges connues, pauvres chaumières que les révolutions sans répit ont rendues plus pauvres encore qu'autrefois. Un jour nous fûmes sur le point de goûter la joie parfaite de saint François d'Assise. La nuit tombait quand nous arrivions enfin au terme d'une étape fatigante, le soleil déjà couché ; mais, en guise d'auberge, il ne restait que la moitié d'une chaumière et elle était déjà occupée. Aux alentours le pays semblait désert. Assis sur une pierre à la belle étoile, je m'exerçais depuis une heure à la joie franciscaine, quand le P. Audren, qui, seul et sans perdre une minute, avait exploré la région à trois kilomètres à la ronde, vint nous chercher pour nous conduire chez un notable qui, sur ses instances, avait consenti à nous donner un abri.
    Plus on approchait du Kientchang (c'est ainsi, vous le savez, qu'on appelle cette zone extrême du Setchoan qui forme la mission de Ningyuenfu), plus la route devenait montueuse et les étapes dures à couvrir. La plus pénible ne dépassa guère 50 kilomètres, mais elle comportait plusieurs cols à franchir, Aussi n'atteignit-on le gîte — et quel gîte ! — qu'en ordre dispersé, les premiers arrivés redoutant pour les autres soit un accident, soit une erreur de route. J'admirais le P. Audren qui, faisant la navette de l'avant-garde à l'arrière-garde et gravissant tous les tertres propices, dardait les éclats de sa bougie électrique de manière à encourager les traînards et à orienter leur marche défaillante.
    Notre sixième étape s'acheva sur le territoire du Kientchang, au fond de la formidable cluse par laquelle le Yangtse-kiang (Fleuve Bleu), échappé du Thibet, se fraie de haute lutte un passage vers les plaines encore lointaines de la Chine Centrale. La descente dans cette gorge par des sentiers de chèvre est longue et très pénible du côté du Yunnan ; la montée du côté opposé est moins longue, mais plus abrupte encore. Toutefois une nuit d'auberge sur la rive set-choanaise, au bord même du fleuve, nous avait rendu des forces suffisantes. « Kouang tchou-kiao lai lo », avait dit le passeur du bac en me recevant sur sa barque : « Tiens, voilà l'évêque Kouang qui arrive ». Et, de sentir que pour les habitants de ce pays perdu j'étais une vieille connaissance, j'étais tout émotionné. C'est pourtant, des deux côtés du fleuve et pendant des centaines de kilomètres, un paysage de poignante tristesse. Les eaux, dont le volume est énorme au printemps et en été, s'efforcent d'élargir l'étroit ravin qui les enserre, et le travail d'affouillement, sur un bord comme sur l'autre, ne connaît pas d'arrêt. Telle crête de montagne est en état de perpétuel écroulement et, dans le silence majestueux des gorges, le tonnerre des avalanches résonne cent fois le jour. De rares chaumières s'accrochent aux pentes en ruine, là où des lambeaux de terre solide permettent des cultures de misère. Et tout cet ensemble est grandiose et impressionnant au possible.
    Grâce au poney que m'avait amené le P. Audren, je me tirai sans encombre d'une descente et d'une montée dont ma chaise à porteurs n'aurait pu sortir indemne avec son lest. Une fois finie l'ascension du côté setchoan, tout change. La route, toujours simple sentier, s'allonge sur un plateau relativement uni ; le pays se peuple et, dès le premier village, on rencontre des chrétiens. Alors je me sentis repris tout entier par ce pays de ma jeunesse missionnaire et le compte des trop courtes journées que j'allais avoir à lui consacrer m'apparut dans sa navrante brièveté !
    Vers midi un des porteurs signala : « Un chapeau blanc à l'horizon ». C'était vrai : sur une hauteur, à plusieurs kilomètres en avant, au milieu d'un groupe nombreux de Chinois, le casque blanc d'un Européen se laissait apercevoir. Ce ne pouvait être qu'un missionnaire, le missionnaire en charge de ce district, et donc le P. Bettendorf, résident de Moulotchaikeou.
    C'était lui, en effet. Heureux moments, ceux de pareilles rencontres ! Joie de missionnaire, qui, aux postes même les plus avancés, sent qu'il est entouré des sollicitudes de sa famille religieuse ; joie du Supérieur, qui rejoint les siens sur le champ de travail où il les a envoyés après y avoir peiné longtemps lui-même. Est-il une joie meilleure quelque part sur la terre ?
    24 heures chez le P. Bettendorf à Moulotchaikeou me firent toucher du doigt les progrès réalisés au Kientchang depuis mon départ : un village en grande partie christianisé, avec jolie église, presbytère commode, vastes écoles, et, dans le canton avoisinant, 1.300 chrétiens baptisés, là où il y a 12 ans il n'en existait pas 30.
    Mais, à l'étape suivante, à Houili-tcheou, ce fut bien mieux. Cette ville de 25.000 âmes, la principale de toute une région plus vaste que la Suisse, n'avait pas un seul chrétien il y a 40 ans et on n'y avait jamais, que je sache, célébré la messe. Elle compte aujourd'hui 500 chrétiens et possède, outre sa belle église, sa résidence et ses écoles un couvent de religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie, qui sert de foyer aux œuvres les plus variées et les mieux appropriées au pays. J'y passai trois jours, après lesquels ma caravane, grossie du P. Bettendorf et du P. Flahutez venu de Kiang-tcheou, reprit la direction du nord.
    Dès lors, presque à chaque pas, les « re-voyances, alternent avec les surprises. Anciens amis retrouvés, chrétientés déjà connues anciennes ou en formation, d'autres nées après mon départ: tout est pour moi d'un intérêt palpitant. Si insignifiante que soit une localité, je n'ai pas besoin d'en demander le nom, car je l'ai présent à la mémoire. A chaque coude de la route je sais ce qui va paraître au détour suivant ; ces vieilles montagnes rébarbatives semblent me reconnaître et me souhaiter la bienvenue.
    Mais voici qu'à la halte de midi, le 26 février, tandis que nous reprenons haleine après une pénible descente, un cavalier se montre à quelque distance, galopant vers nous à bride abattue. — « C'est le P. Simon Tcheou », s'écrie quelqu'un. A 200 pas de notre groupe il nous reconnaît, saute de cheval, abandonne sa monture et accourt vers moi. Dans un transport d'émotion joyeuse, il m'embrasse les genoux : — « Ah ! s'écrie-t-il, j'ai donc revu mon père !» Et le terme chinois dont il se sert est si touchant dans sa simplicité que moi aussi je le serre d'une étreinte toute de paternelle tendresse. Cher jeune prêtre ! Il faudrait de longues pages pour raconter sa conversion à 12 ans, sa persévérance courageuse dans des conditions impossibles, son dévouement aux missionnaires, sa vocation, ses études tardives à Pinang, ses premières années de ministère...
    Nous n'étions plus qu'à 15 kilomètres de Kongmon-in, sa résidence : il me fut doux d'être son hôte jusqu'au lendemain et d'entendre son éloge de la bouche de ses nombreux convertis.
    Mais déjà circulait dans la région une rumeur inquiétante. Un corps d'armée, envoyé au Kientchang pour réduire les Lolos, était arrivé, et ses officiers, tous formés dans des écoles communistes, étaient des ennemis forcenés des missionnaires. Déjà nous avions croisé en chemin l'avant-garde de cette troupe, plusieurs centaines d'hommes qui, passant un à un à me frôler sur le sentier à flanc de prépicipice, ne laissèrent échapper aucune parole d'insulte. Mais les chefs n'étaient pas là. Nous les rencontrâmes plus loin, au delà de Kongmon-in, et ce fut autre chose. A l'entrée du village de Kintchoan-kiao, qui surplombe le ravin et dont il est impossible de ne pas suivre l'unique rue, un groupe de militaires nous arrêta insolemment : — « « Qui êtes-vous ? Comment ! Des étrangers ici ? Quoi ! Des Français, des amis du Japon ! Et avec eux des Chinois, des traîtres qui introduisent l'étranger au coeur de leur pays ! Un prêtre parmi eux, traître entre tous les autres ! Chiens des diables d'Occident, à mort tous ! Nous n'aurons la paix qu'après avoir exterminé un à un tous ces étrangers ».
    Cette dernière phrase, j'en entendis chaque syllabe hurlée à mon oreille par un officier furibond. Deux soldats, que les autorités de Yunnanfu avaient chargé de nous suivre jusqu'au Setchoan, furent ignominieusement renvoyés, et pendant près d'une heure nous demeurâmes ainsi en état d'arrestation.
    Cela ne pouvait durer. Ces forcenés n'agissaient que de leur propre autorité, ou plutôt de leur propre haine. Ils auraient voulu soulever le peuple contre nous, mais le peuple ne bougeait pas. Dès lors nous étions pour eux une prise trop gênante. N'osant pas mettre la main sur des Européens, ils s'en prirent au P. Simon et l'emmenèrent devant le colonel. Celui-ci, un gamin de 20 ans, frais émoulu d'une école bolcheviste de Moscou même peut-être, insulta longuement et grossièrement le jeune prêtre, le traitant d'espion, de chien, de traître à la patrie, le menaçant de son revolver ; mais, pour toute réponse, il n'entendait que cette simple question : Oui ou non, pouvons-nous continuer notre voyage ? »
    Le peuple, témoin de cette scène, restant calme et en apparence indifférent, on laissa le P. Simon rejoindre notre groupe ; les hommes qui nous barraient le passage s'écartèrent et nous reprîmes notre marche. Sur la rue du village, la cohue des soldats nous regardait passer. Un seul jeta le cri : « Ta tao ! A mort ! Et ce fut fini. Mais nous sentions bien qu'une période de tracasseries et de persécutions allait s'ouvrir pour nos chrétientés. Elle dure encore.
    A 3 kilomètres de Ningyuenfu, ce fut la rencontre de Mgr Baudry, rendue plus émouvante par la menace nouvelle que nous sentions peser sur la mission. — « Vous en avez du courage pour venir ici » me dit-il. « Et vous autres, pour y tenir comme vous faites, » répondis-je.

    1934/2-9
    2-9
    Chine
    1934
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