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Une promenade aux environs de Mysore (Hindoustan)

Varietés Une promenade aux environs de Mysore (Hindoustan) Près de Mysore s'élève une montagne du sommet de laquelle on jouit d'une vue magnifique. Cette montagne s'appelle Chamoundi da nom de la déesse qu'on y vénère. Plusieurs fois on m'avait dit : N'oubliez pas d'aller au Chamoundi. Un jour de congé, je résolus d'en faire I'ascension en compagnie d'un frère indigène qui plusieurs fois déjà y avait conduit des missionnaires, et de quatre ou cinq pensionnaires de notre collège.
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    Varietés



    Une promenade aux environs de Mysore (Hindoustan)



    Près de Mysore s'élève une montagne du sommet de laquelle on jouit d'une vue magnifique. Cette montagne s'appelle Chamoundi da nom de la déesse qu'on y vénère.



    Plusieurs fois on m'avait dit : N'oubliez pas d'aller au Chamoundi.



    Un jour de congé, je résolus d'en faire I'ascension en compagnie d'un frère indigène qui plusieurs fois déjà y avait conduit des missionnaires, et de quatre ou cinq pensionnaires de notre collège.



    A 8 heures du matin, nous montons en voiture, sans oublier le panier aux provisions. Sur ma tête, j'avais mis un grand chapeau blanc. Dans un sac passé en bandoulière, j'emportais mon bréviaire, un crayon, du papier. De plus, j'étais armé de mon parasol et d'un bâton. Le frère parlait anglais et tamoul; comme je n'avais pas encore le choix entre les deux langues, on causa anglais.



    Nous nous entendions bien, mais je ne puis pas dire : nous nous comprenions bien ; toutefois nous nous comprenions assez pour nous tirer d'affaire. Le frère me proposa de visiter en passant les boeufs du rajah : j'acceptai.



    Nous faisons un détour pour éviter la place du palais, car il est interdit aux voitures d'y circuler, et nous arrivons aux étables.



    Nous mettons pied à terre, et nous entrons dans une grande cour carrée; tout autour règne une sorte de cloître sous lequel sont attachés des boeufs. 11 y en a bien des espèces, et parmi eux, un certain nombre sont énormes ; jamais je n'en avais vu d'aussi gros en Europe. Le roi vient à peu près chaque matin en faire la visite.



    Au centre de la cour, deux tigres, prisonniers dans une cage, ne demanderaient pas mieux que de retourner dans leurs forêts.



    Après avoir tout parcouru, nous repartons pour la montagne. Nous nous arrêtons une seconde fois près du jardin du roi pour voir les monuments qu'on élève aux rajahs après leur mort. Tous sont dans le même style, mais ils varient un peu dans la forme; c'est l'architecture orientale avec sa profusion de sculptures. De tous côtés, des statues de divinités païennes, toutes plus singulières et plus monstrueuses les unes que les autres. Il faut avoir le génie du démon pour inventer de pareilles horreurs. L'aspect que présente l'ensemble est curieux; çà et là quelques arbres, des cocotiers, des palmiers ajoutent au pittoresque du paysage.



    C'est notre dernière halte avant d'atteindre le pied du Chamoundi. Le chemin qui conduit au sommet est un escalier plus ou moins abrupt de plus d'un millier de marches. De chaque côté du sentier, à son début, se trouve une petite pagode où l'on offre des sacrifices à la déesse, pour se la rendre favorable dans l'ascension. On peut déjà la voir grossièrement sculptée et laide comme un démon qu'elle est. Nous passons sous une arcade en pierre, et nous montons.



    On pourrait trouver avec raison que cet escalier est primitif, avec ses pierres à demi taillées et inégales. C'est, pour mieux dire, un sentier de montagne; tantôt il contourne les difficultés, tantôt il grimpe tout droit. On a planté çà et là quelques arbres qui forment, avec des herbes grasses poussant naturellement, la seule végétation égayant la vue. Nous étions à peine à 50 mètres que déjà les limites de I'horizon reculent. Mysore se dessine à nos pieds avec ses jardins, ses rares édifices ses rues tortueuses. Soudain, nous voici devant un boeuf couché... Mortels, tremblez, car c'est un dieu ! La prétendue divinité mesure de douze à quinze pieds de haut. Depuis quand est-il assis là? Il faudrait, remonter bien loin dans la suite des âges pour y trouver le jour de sa naissance. Devant lui s'élève une petite pagode où on lui offre des sacrifices.



    Nous montons encore, montons toujours, et chemin faisant, un Indien nous offre une fleur qu'il vient de cueillir sur un arbre, et dont le parfum rappelle celui de l'oranger et du jasmin, mais avec une nuance plus fine. Nous arrivons enfin au plateau sur lequel se dresse le temple de la déesse, spécimen de l'architecture indienne, c'est-à-dire des sculptures, ici, là, partout. A l'entrée, s'élève une sorte de tour carrée qui dégrade progressivement jusqu'au sommet et qui se termine par des pointes et des croissants dorés. Elle a deux étages; ses deux faces principales sont ornées de cieux statues de la déesse, l'une au-dessus de l'autre; sur les deux autres côtés se trouvent deux fenêtres. Nous franchissons l'enceinte en passant sous la tour, nous voyons encore les pierres rougies du sang des victimes égorgées le matin même. J'en ai éprouvé un sentiment de tristesse facile à comprendre.



    Nous nous engageons dans une sorte de corridor, nous gravissons quelques marches, et nous voici à l'entrée du temple proprement dit. Nous poussons la porte, mais un cerbère se précipite et semble nous dire : Je déteste le vulgaire et le tiens à distance. Du moins, c'est ce qu'il aurait dit s'il avait traduit Horace dans sa jeunesse. On parlemente, et il finit par nous permettre de jeter de loin un coup d'oeil profane dans le sanctuaire. Quelques femmes, qui s'y tiennent à genoux paraissent plus attentives à la scène de la porte qu'à leurs prières. Au fond, on aperçoit un antre noir; c'est là sans doute que réside la vieille déesse. Pour aller la voir de plus près, il aurait fallu quitter ses chaussures et se purifier; nous ne pouvions consentir à tant de cérémonies en l'honneur du diable.



    Ce temple a une grande réputation; on y vient de fort loin. Tous les matins, des brahmes dévots font ce pèlerinage, et les plus fervent se prosternent à chaque marche.



    Non loin du sanctuaire, le frère m'indique un bangalow ou maison de campagne. C'est là que le roi se retire, quand il vient sacrifier et faire ses dévotions ; il y a aussi une maison pour la reine. Enfin, aux environs du temple s'élèvent quelques petites pagodes. Cet ensemble occupe le centre du plateau; une large route en fait le tour. Nous la suivons, et nous rencontrons plusieurs chars énormes servant à traîner les idoles. Ils ont cinq roues, deux de chaque côté et une au milieu, lesquelles sont en bois et mesurent au moins 2 mètres de diamètre sur 30 centimètres d'épaisseur. Au bord de la route, du côté de la montagne, on a bâti un mur clans lequel sont creusées sur une ligne horizontale de petites niches très rapprochées les unes des autres. Elles reçoivent des lumières au moment des processions, qui ont toujours lien le soir. Le rajah y vient, amenant ses quarante ou cinquante éléphants ; une foule énorme se porte alors sur la montagne, et il s'y passe des horreurs. C'est le paganisme avec toutes ses hontes, c'est la religion de Satan.



    Nous nous remettons à monter pour arriver jusqu'au sommet de la montagne. Là encore le roi possède une maison de campagne qu'il met à la disposition des gentlemen, mais des gentlemen seulement. Nous étions des gentlemen, on nous ouvre les portes, et nous nous installons dans une belle salle où soixante personnes pourraient s'ébattre à l'aise. Il y a une table, des fauteuils en rotin, deux lits de repos. On ouvre les fenêtres, quel spectacle magnifique se déroule devant nous ! Je grimpe sur la plate-forme de la maison pour mieux en jouir. Comment décrire l'étendue du panorama que nous avions sous les veux? Une plaine immense entoure la montagne; l'horizon est fermé par des montagnes boisées dont quelques-unes sont distantes de trois journées de marche. A nos pieds, Mysore et le jardin du roi, avec ses bois de cocotiers; plus loin, Ganjam, Seringapatam, le Cavéri avec ses rives verdoyantes, la route du Courge, etc. Je ne pouvais me lasser de regarder et d'admirer...



    Une sorte de terrasse règne devant le bangalow. Je m'y promène en disant mon bréviaire et en faisant mes exercices de piété. Pendant ce temps, les enfants préparent un déjeuner auquel notre appétit fait honneur, puis chacun erre à sa fantaisie. Je m'assieds sous la véranda en causant avec le frère, puis je me promène et prends quelques esquisses. La température se faisait délicieuse à cette hauteur; nous étions à mille mètres environ. Le soleil est peu à redouter à cette altitude, et il faisait presque froid à l'ombre. La moindre pluie oblige à allumer du feu, aussi toutes les salles sont pourvues de cheminées.



    La descente s'effectue plus rapidement que I'ascension, bien que les pierres glissantes la rendent difficile. Au bas de la montagne, notre véhicule nous conduit aux écuries du roi et nous rendons visite à ses chevaux et à ses carrosses ; celui du vieux rajah est assez curieux.



    La maison de plaisance du roi est égayée par divers animaux renfermés dans des cages : renards, ours, chats sauvages et deux superbes panthères noires qui se précipitent sur les barreaux de leur prison en nous apercevant. Quelques curiosités ornent les appartements royaux; on y voit des tableaux français, épisodes de la vie de Napoléon ; enfin le jardin est remarquable par un labyrinthe dans lequel nous n'osons pas nous aventurer, et nous rentrons prestement au logis.

    L. F.
    1898/174-177
    174-177
    Inde
    1898
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