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Une petite martyre d'Annam au XVIIe siècle

Une petite martyre d'Annam au XVIIe siècle Plus jeune que la petite Agnès de Home, martyre de 13 ans, la petite Lucie d'Annam, martyre de 12 ans, date de sa mort glorieuse les débuts de l'apostolat de la Société des Missions Etrangères en notre Indochine.
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    Une petite martyre d'Annam au XVIIe siècle
    Plus jeune que la petite Agnès de Home, martyre de 13 ans, la petite Lucie d'Annam, martyre de 12 ans, date de sa mort glorieuse les débuts de l'apostolat de la Société des Missions Etrangères en notre Indochine.
    C'est, en effet, au port de Faïfo, entr'ouvert au commerce étranger, que le 26 juillet 1664 débarqua notre premier missionnaire, Louis Chevreuil, avec les pouvoirs de provicaire de Mgr Lambert de Lamotte, premier vicaire apostolique de la Cochinchine (1), et c'est aussi de Faïfo que, le 4 février suivant, partit pour les arènes du martyre cette héroïque enfant, Lucie, fille elle-même d'un martyr.
    Toutefois, notre admiration émue ne s'arrêtera pas uniquement à cette gracieuse figure de prédestinée, car on ne peut l'isoler du groupe des vaillants confesseurs de la foi qui l'encadrent : son père, d'abord, Pierre, premier ministre puis simple soldat ; Caïus, le jeune catéchiste ; demoiselle Jeanne et son éventail ; les deux petits frères, Etienne et Raphaël ; Marine, enfin, dame de compagnie de Lucie.

    (1). Il faut entendre par là la haute Cochinchine de Hué, la moyenne Cochinchine de Quinhon et la basse Cochinchine de Saigon.

    Pierre Ky-Trang, son admirable père, avait été mandarin provincial du Quang-Ngai ; c'est là que la faveur de S. M. Hien-Vuong vint le chercher pour en faire le premier ministre du royaume de Cochinchine. En marge de ses hautes fonctions, Pierre, nous dit une relation de l'époque, « était le chef et comme le père des chrétiens de la Cour », où le pieux souvenir de la princesse Marie, grande tante du roi, était encore très vivant.
    Vint un jour cependant où comme autrefois son père, Cong-Thuong-Vuong, le roi éprouva le besoin de persécuter la religion. Sa première victime fut son premier ministre : sur son refus d'apostasier, il le dégrada et le condamna à la servitude militaire, comme simple soldat, dans l'armée de choc qui gardait la frontière des deux royaumes, frères ennemis, le Tonkin et la Cochinchine.
    Là encore et malgré sa disgrâce, ses hautes vertus et son grand renom en firent, comme à la capitale, e le père des chrétiens du Quang-Binh ». Ce zèle pour la religion proscrite fut son arrêt de mort.
    Voici, d'après des témoignages inédits, recueillis par nos premiers missionnaires, ce que je crois pouvoir ajouter.
    Pierre était un fin lettré. Dans sa prison, un de ses amis le trouve feuilletant et annotant les vieux classiques chinois, en premier lieu « la Grande Etude » et « le Juste Milieu » du Maître Confucius.
    « A quoi bon ? dit l'ami, si tu dois mourir ».
    « Justement, répond Pierre, ce sera pour prouver à Sa Majesté, combien, d'après nos propres philosophes, sa conduite actuelle envers la religion du Souverain Maître du Ciel est contraire à la droite raison ».
    Il comparut en effet devant le tribunal suprême et paya de sa tête ainsi que deux de ses compagnons d'armes le refus, réitéré au roi en personne, de renier le Christ.
    Pierre était surtout un humble disciple de Jésus. Joseph Trang, le témoin que je viens de citer, veut, à la nouvelle de sa condamnation, baiser ses liens et se prosterner à ses pieds. Mais Pierre s'en défend :
    « Arrête, frère aîné, je ne suis qu'un pauvre pécheur ! »
    Sa femme vient à son tour le saluer une dernière fois, les yeux baissés, les mains jointes, le front dans la poussière, suivant les rites des ancêtres. Pierre s'y refuse encore et s'écarte humblement.
    Mais Pierre n'oublie pas qu'ancien mandarin du royaume, qu'ancien gradué des concours littéraires, il se doit à l'apologie de sa foi persécutée. Pendant qu'on le conduit au champ d'exécution, le capitaine qui commande l'escorte l'interroge :
    « Toi qui nous surpassas par le rang et nous domines tous par le savoir, comment se peut-il faire que tu persistes à suivre une religion que le roi prohibe si sévèrement ? »
    Et Pierre de répondre :
    « Je me suis efforcé de payer aux miens la triple dette de l'enfant : à son père, la dette de la nourriture ; à sa mère, la dette du vêtement ; à ses parents, la dette de l'instruction. Après mes examens, j'ai enseigné quelque temps les belles-lettres. Je suis ensuite entré au service du roi et, comme fonctionnaire, je n'ai été ni avare de mon temps ni ménager de ma peine. Envoyé aux armées, j'ai tenu à n'être inférieur à personne dans la science militaire ou les vertus du soldat. Mais toujours et partout me poursuivait la double pensée du ciel et de l'enfer, et de l'opposition irréductible entre le bien et le mal, et de l'obligation absolue de conformer sa vie au dictatem de sa conscience ». Et Pierre sous-entendait : N'est-ce pas conforme à la droite raison, règle suprême de nos actes, ainsi que le proclament nos philosophes ? »
    Pendant que le capitaine des gardes s'entretenait ainsi avec son prisonnier, les deux autres soldats condamnés à mort, Michel Niên et Ignace Van, étaient l'objet des pires traitements. « Depuis le palais du roi jusqu'au lieu du supplice, les barbares satellites qui les conduisaient, s'amusaient à leur couper des lambeaux de chair dont ils parsemèrent le chemin».
    Parvenu au champ d'exécution, Pierre « offrit au mandarin et au bourreau une somme d'argent considérable en reconnaissance du bonheur inestimable qu'ils allaient lui procurer ». On vit alors, nous dit un autre témoignage, le martyr Pierre appeler sa femme pour lui faire les recommandations dernières. Après quoi, on lui lia les mains derrière le dos et on lui rabattit les cheveux sur le front pour dégager la nuque. Le bourreau tira « l'épée d'or » et, pour dérouter l'attention du condamné, esquissa tout autour le pas d'une danse guerrière en faisant tournoyer son glaive ; puis, d'un geste rapide, fit sauter la tête. La saisissant par le chignon, il la lança par trois fois en l'air, pour montrer aux yeux de tous que justice était faite. Les satellites la ramassèrent pour l'exposer, bien en vue, sur le fût d'un bambou. Le corps fut divisé en quatre morceaux et, dans ces chairs pantelantes, chaque soldat, en défilant, rougit le fer de sa lance.
    Ainsi mourut martyr le père de la petite Lucie : elle avait donc de qui tenir et, là-bas comme ici, bon sang ne saurait mentir.

    ***

    En ce temps-là, on ne tuait pas encore les missionnaires. Ils passaient pour les aumôniers des navires étrangers qui commerçaient avec le royaume. Ainsi, en cette fin d'année 1664, le P. Fuciti, jésuite italien, résidait à la capitale chez un métis portugais fondeur de canons ; le P. Pierre Marques, jésuite japonais, au milieu de ses compatriotes de l'important comptoir de Faïfo ; le P. Ignace Beaudet, jésuite français, au port de Tourane. Se trouvaient également dans l'un ou l'autre quartier japonais ou chinois de Faïfo qui s'administraient suivant leurs coutumes nationales, les PP. Louis Chevreuil, de notre Société naissante des Missions Etrangères, Bernard de Jésus et Bonaventure de la Nativité, franciscains portugais, qui se rendaient de Siam à Macao.
    C'est là, dans une église de Faifo, qu'on les parqua tous les six, gardés à vue par des soldats. Ils s'attendaient à la mort par la main du bourreau et, pour mieux recevoir le coup de sabre qui fait les martyrs, ils s'étaient tondus les cheveux qu'ils portaient longs, à la mode du pays, enroulés sous un large turban. Hélas! Ce ne fut qu'un ordre d'exil qui vint les frapper. Pour mieux disperser le troupeau, on chassait les pasteurs. Ils eurent encore, avant leur bannissement, de grandes joies pour leurs coeurs d'apôtres, une grande tristesse aussi. Ce fut, dès le 3 janvier, la défection des premiers notables de la colonie japonaise : leur pays leur étant fermé par l'horrible persécution qui avait presque anéanti la religion chrétienne au Japon, la simple menace de les y renvoyer de force équivalait à une sentence de mort dans les pires supplices. Je m'empresse de dire que cette apostasie n'était que de bouche et qu'avant son départ pour l'exil, M. Chevreuil eut la consolation de les réconcilier presque tous avec Dieu.

    Mais le mauvais exemple de ces vieux chrétiens entraîna malheureusement un certain nombre de néophytes de la ville de Cham, proche de Faïfo et centre du gouvernement provincial. Amenés devant les tribunaux, menacés de la perte totale de leurs biens, de l'exil ou de la mort, ils eurent la faiblesse de fouler aux pieds la croix, en signe d'apostasie. « D'autres cependant montrèrent plus de constance : parmi eux se distinguèrent Michel, le vieux jardinier des PP. Jésuites, Caïus, jeune catéchiste récemment arrivé du Tonkin, qui préférèrent la mort au déshonneur d'un tel sacrilège ».
    C'est alors qu'indignée par l'odieuse parodie des misérables apostats, une jeune femme de 25 ans, nommée Jeanne, vint se placer devant l'estrade où siégeaient les grands mandarins. Et voici ce que je lis dans la déposition de Joseph Hué : « Après avoir, suivant l'usage, fait au grand juge une profonde révérence et le souhait des dix mille ans, Jeanne lui dit : Je suis chrétienne. Or depuis plusieurs jours a paru un édit royal interdisant cette religion. Grand Homme, votre servante est seule au monde, orpheline de père et mère, et n'ayant pas d'époux. Libre donc de tous liens et sans charge de famille, je vous supplie respectueusement, de me faire enchaîner avec mes frères dans la foi ».
    Ainsi parla Jeanne, face au tribunal. Son courage et son assurance confondirent les apostats, soutinrent ceux qui hésitaient et irritèrent les juges. Ne pouvant comprendre qu'on puisse sans folie s'offrir à la mort, ceux-ci, croyant que cette pauvre fille avait perdu la raison, la chassèrent hors de leur présence. Mais comme à chaque audience, Jeanne renouvelait sa prière héroïque, ils la firent enfin jeter en prison.
    « Cette généreuse femme, relate M. Chevreuil, ayant gagné ses gardes et les nôtres, vint nous voir avec quatre autres confesseurs de J.-C. Ils se confessèrent tous pendant qu'on faisait boire et manger les soldats qui les accompagnaient.
    « Ils furent rencontrés dans les rues de Faïfo par deux enfants, deux frères, Raphaël âgé de 16 ans et Etienne âgé de 14. Ils étaient partis de la ville royale dans le dessein de venir chercher une mort glorieuse pour notre sainte foi. Un de leurs motifs était que leurs parents étant renégats, ils ne pouvaient plus demeurer avec eux. Ils s'approchèrent donc de Michel et le prièrent de les recevoir dans sa compagnie. Cet homme de foi, admirant le pouvoir de la grâce dans un âge si faible, leur promit de leur servir de parrain et de père dans le combat suprême ».
    On refusa de les admettre en prison : ils en profitèrent pour aller se confesser et se préparer à la mort. En prenant congé des missionnaires, ils dirent en souriant : 33 Nos parents ayant opté pour la terre, nous choisissons le ciel ! » Les chrétiens et surtout les apostats, touchés de leur courage, leur achetèrent de beaux habits de soie pour se présenter avec honneur devant les juges.
    Le lendemain matin, dès l'ouverture de l'audience, nos deux jeunes héros se mêlèrent à la foule. Pour la dernière fois, les juges demandaient au vieux Michel et à ses compagnons de chaîne s'ils consentaient enfin à fouler les saintes images pour conserver la vie.
    Non, répondirent-ils, nous n'avons pas changé de résolution, et si nous avions mille existences à sacrifier, nous serions heureux de les offrir toutes au Dieu que nous servons.
    La peine de mort fut la récompense de cette courageuse réponse. C'est alors que nos deux jeunes frères se détachèrent de la foule pour se placer devant les juges. Après leur avoir fait jusqu'à terre la triple prostration d'usage, Raphaël prit la parole :
    Grands Mandarins, vous avez à vos pieds deux pauvres orphelins : nous venons de la province royale pour comparaître devant votre tribunal, vous demandant en grâce de nous envoyer au ciel où est notre Père.
    Mais qui donc est a votre père ? Son nom, son village, sa préfecture ?
    Notre Père, c'est Dieu, le Souverain Seigneur du ciel.
    Mais alors, si vous êtes pauvres et orphelins, qui donc vous a hébergés depuis votre arrivée dans notre province ?
    Flairant un piège, Raphaël répondit évasivement, ne compromettant personne:
    Nous sommes arrêtés dans ces auberges ouvertes à tous les vents où logent en passant les pauvres comme nous.
    Les mandarins furent extrêmement étonnés de voir des enfants répondre avec tant d'assurance ; ils le furent encore plus quand, ayant ordonné de les mettre aux fers, Raphaël leur dit doucement:
    Vos précautions sont inutiles ; il ne faut pas de chaînes à ceux qui s'offrent spontanément.
    Séance tenante ils furent condamnés à mort et ne sortirent du tribunal que pour être conduits au supplice avec les autres confesseurs de la foi. Sept d'entre eux, dont le vieux Michel, devaient avoir la tête tranchée, les quatre plus jeunes, Caïus, Jeanne, Raphaël et Etienne, devaient être exposés aux éléphants. C'était le 31 janvier 1665.
    Et c'est ici que nous rencontrons pour la première fois la petite Lucie, âgée de 12 ans. « En ce moment, la petite Lucie, fille du martyr Pierre, fendit la foule et vint se mettre à genoux devant Raphaël pour lui baiser les pieds. Le jeune homme, qui la connaissait, crut qu'elle voulait s'opposer à son bonheur ; il la releva promptement et lui dit : « Petite soeur, ne vous affligez point, nous nous reverrons dans le ciel ».
    Etienne, frère de Raphaël, animé par la constance de ses compagnons et le désir du martyre, disait avec une noble assurance : « Vous tous qui êtes ici présents, sachez bien que nous souffrons la mort avec plaisir, pour la cause de notre sainte religion, et parce que nous voulons aller voir notre Père qui est au ciel ».
    Il fallait en finir, car l'émotion gagnait la foule, demeurée pourtant insensible à l'exécution des 7 confesseurs qu'on venait de décapiter. Le mandarin qui présidait fit d'abord exposer Caïus, dans l'espoir que la vue de son horrible supplice arracherait à Jeanne et aux deux enfants un simulacre d'apostasie.
    Caïus, le visage rayonnant de joie, les exhortait de toute son âme : « O ma soeur aimée, disait-il, ô mes petits frères, voyez donc quelle mort magnifique nous est préparée : un cortège d'éléphants, une escorte de cavaliers, le glaive d'or du bourreau, les lances des gardes... Oh ! Quil est glorieux de tomber pour le Christ dans un pareil combat, plutôt que, couché sur un lit, d'y attendre que la maladie mette fin à nos jours ? » Puis étendant ses bras le long de la cangue qui lui serrait le cou, il dit encore : « Voilà bien l'image de Jésus crucifié, que les Juifs impies condamnèrent à mort, qu'ils revêtirent d'une tunique blanche en signe de dérision, qu'ils forcèrent à porter sa croix... » Caïus ne put achever. Un éléphant lancé contre lui l'avait mis en pièces. On porta ses membres palpitants aux pieds de Jeanne et des deux petits frères, mais ce spectacle horrible ne lit qu'accroître leur désir du martyre.
    Le mandarin déconcerté fit alors lâcher les éléphants sur Jeanne. La jeune fille, sans s'émouvoir, fit de la main droite un large signe de croix tandis que de la gauche elle agitait son éventail de l'air le plus calme du monde, et le plus gracieux. Une bête énorme se précipita sur elle et la perça de ses longues défenses avec tant de fureur qu'il l'acheva du coup.
    Restaient Etienne et Raphaël que la pitié du mandarin avait réservés pour la fin, dans un dernier espoir de les sauver. Mais toute fut inutile. Debout, les deux frères se tenaient par la main, souriant à la foule, et quand les éléphants se lancèrent sur eux, les deux jeunes martyrs, s'armant du signe de la croix, leur tendirent les bras.

    ***

    La petite Lucie quitta l'arène sanglante les yeux au ciel, embrasée du désir de donner elle aussi, elle surtout fille de martyr, sa petite vie pour Jésus-Christ.
    Peu de jours après, nous la retrouvons dans la barque de dame Gracia, se rendant à Faïfo. Et Lucie confie à sa vieille amie qu'elle veut aller se présenter aux mandarins provinciaux.
    Et que leur diras-tu ? Interroge la vieille dame.
    Je leur dirai : je suis la fille du martyr Pierre que le roi fit décapiter parce qu'il était chrétien. Je veux le rejoindre au ciel. Condamnez-moi aux éléphants.
    Mais ma pauvre enfant, tu es trop petite, et les mandarins se contenteront de te faire appliquer quelques coups de rotin, comme ils l'ont déjà fait.
    Oh non ! répondit Lucie, avec un sourire angélique, vous verrez qu'ils auront enfin pitié de moi, et me permettront de mourir comme Caïus, mon grand frère, comme Jeanne, ma soeur aînée et comme Etienne et Raphaël.
    Le 3 février, rapporte un témoin, Lucie vint chez moi et prenant place au petit oratoire où nous récitions la prière du soir, elle nous dit : « 0 mes soeurs aînées, vous restez encore en ce monde. Pour moi, voici ce que j'ai résolu : je vais me tailler un peu les cheveux, avant de me livrer au bourreau ». Et elle ajouta avec un sourire enfantin: « N'est-ce pas que je serai mieux ainsi, et beaucoup plus jolie ? » Puis elle s'assit sur le rebord d'un lit de camp, allongea les pieds, étendit les mains en forme de croix et répéta ce qu'elle avait entendu dire par le martyr Caïus : «Voilà l'image de N.-S.J.-C souffrant et mourant pour nous tous ». Elle récita ensuite le Credo, se coucha sur sa natte, mais passa la nuit en prières, levant sans cesse ses petits bras au ciel. A la pointe du jour, elle prit très peu de nourriture, puis se mit à genoux et, lentement, récita encore le Credo, les mains jointes et les yeux au ciel, comme un petit ange. Après quoi, elle se dirigea vers le tribunal. Elle courait plutôt qu'elle ne marchait, battait des mains et, se retournant vers moi, elle me montrait un visage où rayonnait la joie la plus vive, que ses paroles rendaient encore plus manifeste : « Oh ! Quel bonheur, s'écriait-elle, encore un peu de temps et je vais être réunie à mon père, au ciel ! » C'est ainsi que témoigne dame Phê, excellente chrétienne de la ville de Cham.
    On venait d'amener au prétoire, la cangue au cou, 4 notables du Quang-Ngai, province plus au sud. Leur chef se nommait Thomas Nghê, vieillard de 80 ans, homme de condition, un des plus riches et des plus considérables de cette province. Il y remplissait le rôle et les fonctions de grand catéchiste depuis de longues années. N.-S. récompensa son zèle par la couronne des martyrs. Comme Pierre, qu'il avait eu pour mandarin au Quang-Ngai, Thomas était un lettré réputé. Ases juges qui prétendaient que le culte du « Souverain Seigneur du ciel » était une religion étrangère et, comme ils disaient, « la loi des Hollandais » (1), Thomas répondait, dissipant l'équivoque : « Le soleil qui luit sur l'Annam est-il par cela même le soleil des seuls Annamites ? » Puis il entreprit l'apologie de la religion chrétienne, si belle, disait-il, et si sainte qu'aucun homme, pour peu qu'il se conforme aux lois de la droite raison, puisse hésiter à son sujet.
    Pour mettre un frein à son éloquence, fort incapables d'y répondre, les mandarins le firent dépouiller des riches vêtements de soie qu'il portait suivant sa condition. Et le généreux confesseur fut grandement réconforté d'avoir encore ce trait de ressemblance avec son divin Maître, victime lui aussi de cet indigne traitement.
    C'est alors que la petite Lucie, comme inspirée du Saint Esprit, s'avança au milieu du prétoire, en compagnie d'une pieuse veuve nommée Marine. Après avoir fait sa révérence au juge, elle lui dit d'une voix assurée : « Grand Mandarin, votre servante est la fille de Pierre, dont le nom de famille est Ky-Trang, que le roi fit mourir parce qu'il était chrétien. Depuis lors, je soupire après le même bonheur. Mais vous m'avez chassée une première fois. Je reviens de moi-même me présenter à vous, avec cette dame que vous voyez, vous demandant toutes les deux, en grâce, de nous exposer aux éléphants, afin que nous puissions aller au ciel ».

    (1). Les Hollandais (ann. Hoalang) fondèrent les premiers un comptoir au Tonkin : d'où leur nom donné indistinctement à tous les Européens.

    Sans autre procédure, le même tribunal qui, 5 jours auparavant, avait, malgré leur jeunesse, exaucé la prière d'Etienne et Raphaêl, fit droit à la requête de la petite Lucie. Et le cortège des 6 confesseurs de la foi se dirigea vers l'arène de sable qui, sur la rive du fleuve, s'étendait à mi-route de la ville de Cham au comptoir de Faifo.
    Suivis d'une foule considérable de païens et de chrétiens, ils s'avançaient comme en triomphe, au milieu d'une double rangée de soldats armés de lances : des éléphants, montés par leurs cornacs, ouvraient et fermaient la marche. De temps en temps, le cortège faisait halte ; un crieur public, entre deux coups de tam-tam, clamait à haute voix : « Le roi ordonne qu'on fasse mourir ceux qui suivent la loi des Hollandais ». Mais Thomas protesta de nouveau et, quelques ligatures de sapèques aidant, obtint la rectification suivante : « Le roi ordonne qu'on fasse ainsi mourir ceux qui suivent la loi du Souverain Seigneur du ciel ».
    La petite Lucie qui ne portait ni cangue ni chaîne, courait en liberté d'un rang à l'autre, témoignant tout haut de son allégresse. Et comme un païen avait dit que les chrétiens, en se prêtant à cette folie, abusaient de sa crédulité enfantine, Lucie protesta vivement : 33Jamais, s'écria-t-elle, je n'ai été si calme et si libre qu'en ce moment où, de mon plein gré, je choisis la meilleure part et le plus grand honneur qui me puisse arriver ». Puis, reprenant les paroles du martyr Caïus, elle ajouta avec une ironie sublime : « Voyez plutôt : les mandarins me font l'insigne honneur de m'accompagner, avec leurs gardes sous les armes et leurs soldats faisant la haie, et douze éléphants de parade ouvrent et ferment la marche. En vérité, n'est-ce pas là un brillant cortège ? »
    Après l'exécution de Thomas et de ses compagnons, on commença à harceler les éléphants pour les mettre en fureur avant de les lancer. Dame Marine priait sans lever les yeux ; la petite Lucie exprimait naïvement sa joie en battant des mains. Deux éléphants fondirent sur elle ; le premier lui enfonça dans le corps ses longues défenses, l'autre l'écrasa sous ses pieds énormes. Dame Marine qui était âgée et faible succomba à la première attaque, tuée sur le coup.

    Je viens de vous lire le martyrologe de la petite Lucie et de ses compagnons, tel que j'ai pu le reconstituer d'après trois relations contemporaines et quelques pièces de nos archives. Des trois missionnaires du XVIIe siècle qui notarièrent les Actes de son martyre, le premier, M. Chevreuil, fut exilé à vie ; le second, M. Hainques, fut très probablement empoisonné ; le troisième, M. Langlois, mourut dans les prisons de Hué. Sur la jonque chinoise qui le reconduisait au Siam, M. Chevreuil emporta le chef de la petite martyre que Mgr de Béryte déposa sous le maître-autel de l'église de Juthya. Plus tard, une invasion des Birmans anéantit au Siam palais royaux et sanctuaires chrétiens, de sorte que de la petite Lucie il ne reste plus qu'un ange au ciel qui a lavé sa robe virginale dans le sang de l'Agneau et empourpré ses blanches ailes dans son propre sang.
    La petite Lucie, martyre de 12 ans, ne sera probablement jamais mise sur nos autels, portant dans sa petite main la palme des martyrs et sur son petit front l'auréole des Bienheureuses. Car les Procès apostoliques qui témoignaient juridiquement de sa passion, ainsi que de celle de nombreux confesseurs de la même époque, furent malheureusement perdus à la suite des révolutions qui saccagèrent les archives des Congrégations romaines à la fin du XVIIIe siècle. De sorte qu'il est désormais impossible de poursuivre normalement ces Procès de Canonisation. Et c'est là une perte irréparable pour notre Eglise annamite dont ces héros de la Foi illustrèrent le berceau et dont ce petit ange, Lucie, vierge et martyre, fut la fleur printanière.
    E. M. DURAND

    1931/98-107
    98-107
    Vietnam
    1931
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