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Une page de l'histoire de la paroisse de Ba Ria

COCHINCHINE OCCIDENTALE Une page de l'histoire de la paroisse de Ba Ria PAR LE P. LALLEMENT Provicaire apostolique
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    COCHINCHINE OCCIDENTALE

    Une page de l'histoire de la paroisse de Ba Ria

    PAR

    LE P. LALLEMENT

    Provicaire apostolique



    La série des petites montagnes, boisées de la base au sommet, dont les silhouettes se détachent par tribord à l'horizon, lorsqu'on arrive en vue du cap Saint-Jacques, à l'embouchure de la rivière de Saigon, sont les montagnes de Ba-ria. Si c'était là, à mon avis, le plus beau pays de la terre, je ne le dirais pas tout haut, tant pour éviter d'être contredit, que pour ne pas froisser les susceptibilités très légitimes des missionnaires des autres contrées du globe ; mais je ne me priverai pas d'affirmer que c'est un des plus jolis sites de la Cochinchine française que la nature a si splendidement décorée.

    La route royale de Huê à Saigon qui traverse le village de Ba-ria, en débouchant de la province du Binh-thuan, sert à nous faire comprendre comment, après l'émigration des Cambodgiens d'abord maîtres du pays, les Annamites des provinces du Khanh-hoa, du Phu-yen et du Binh-dinh s'y établirent ; la côte et à défaut de ports, les anses et les baies où abondaient les jonques venant jadis de Singapore, expliquent pourquoi ce coin de terre a, de bonne heure, été évangélisé par les ouvriers apostoliques arrivant d'Europe, religieux franciscains, dominicains et jésuites, successivement et même simultanément parfois. Le christianisme peut s'implanter sous tous les climats: néanmoins, tous les terrains ne sont pas également favorables à son éclosion et à son développement, et il semble qu'en pays infidèle, le mystère de l'élection de celui-ci, et de la réprobation de celui-là soit plus impénétrable encore qu'ailleurs.

    Beaucoup de nos chrétiens, et non des moins fervents, vivent pêle-mêle avec les païens, comme, semble-t-il, la lumière au milieu des ténèbres, et les ténèbres ne paraissent pas s'apercevoir de sa clarté ; ici, c'est un village chrétien depuis plusieurs générations déjà ; là, tout à côté, un autre village inattaquable à la propagande religieuse et réfractaire aux efforts du zèle.

    Le pays de Ba-ria, aussi loin qu'on peut remonter dans les annales de l'établissement de la foi chrétienne sur son territoire, comptait quatre chrétientés principales, Dat-do et Go Sam, Thom, Thinh, et Dinh où résidait jadis le mandarin, chef-lieu de l'arrondissement actuel de Ba-ria, et vulgairement appelé Ba-ria, le centre s'appropriant le nom de la contrée tout entière. C'était là quatre points privilégiés que Dieu s'était choisis et au delà desquels il semblait, jusqu'à ces derniers temps, que la foi ne pouvait plus ni rayonner, ni s'étendre. Aussi bien, elle y était solidement établie, la constance et la fermeté de leurs habitants le mit en évidence dans les circonstances que je vais raconter.

    On ne voit pas qu'avant la prise de Saigon par les Français (18 février 1859) les chrétiens de Ba-ria aient eu à pâtir par trop des persécutions qui, à jet plus ou moins continu, inondaient de sang le pays d'Annam. Ils vivaient au pied de leurs montagnes, évitant d'attirer sur eux l'attention d'une administration qu'ils savaient plutôt hostile que bienveillante, attentifs surtout à ne point donner de sujet de mécontentement aux païens de leur voisinage, les mécontentements se traduisant toujours par des dénonciations, qui, elles, se soldaient par de la prison et des coups, ou tout au moins par des menaces de dénonciation, qu'il fallait racheter à prix d'argent.

    A part ces misères, légères en temps de persécution, la paix n'avait pas été gravement troublée à Ba-ria, même au moment de la prise de Saigon.

    Mais lorsqu'ils apprirent que l'amiral Bonnard faisait des préparatifs pour s'emparer de Ba-ria où ils régnaient encore en mitres absolus, les mandarins, sous prétexte d'avoir des otages, ordonnèrent le recensement par villages de tous les chrétiens (septembre 1861).

    Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous furent inscrits, puis mis aux ceps dans la maison commune que chaque village possède et qui représente, en Annam, la mairie de France, le luxe et la propreté en moins, et placés sous la surveillance des notables, en attendant qu'on construisit des prisons assez vastes pour contenir ces malheureux, dont le sort allait être celui, hélas! De presque tous les otages.

    Prévoyant ce qui allait arriver, quelques-uns cherchèrent leur salut dans la fuite et furent assez heureux pour parvenir à Saigon ; d'autres se réclamant des sentiments d'humanité, de reconnaissance, ou des liens de parenté avec les familles païennes, cherchèrent sous leur toit un abri qui, disons-le à l'honneur de celles-ci, leur fut généreusement accordé, et dont le secret, tant que dura la tourmente, ne fut jamais violé.

    Le plus grand nombre fut incarcéré, dans le courant du mois d'octobre, en quatre prisons ou paillotes bâties en quatre villages différents. Les hommes et les garçons arrivés à l'âge adulte, au nombre de plus de 300, furent jetés dans celle de Ba-ria, à 300 mètres de la résidence du mandarin local; les femmes et les enfants, 460 environ, furent enfermés pêle-mêle dans les trois autres, celles de Long-dien, de Phuoc-tho et de Long-kim, et comme les villages, pas plus que l'administration supérieure, ne se souciaient de nourrir tout ce monde à leurs frais, on laissa un garçon ou une fille en liberté par chaque famille, afin qu'il fût ainsi, par eux, pourvu à l'entretien des prisonniers.

    Ces prisons furent confiées à la garde de soldats annamites commandés par un sergent ou un caporal. Cette garde, selon toute apparence, ne devait être ni fatigante, ni périlleuse surtout, puisque, pour couper court à tout espoir et à tout projet d'évasion, on avait passé la cangue au cou et mis les ceps aux pieds de tout le monde indistinctement.

    Tant que les jeunes pourvoyeurs eurent assez d'argent pour se procurer des vivres et acheter la bienveillance des gardes, la position n'eut rien de trop intolérable ; mais, vint le moment, et il arriva vite, où les modiques ressources qu'on avait, à la hâte, emportées du village natal, furent épuisées: alors le semblant de pitié des soldats disparut avec l'ombre de leur tolérance.

    A cette époque de l'année, où l'air est saturé d'humidité la terre détrempée par les pluies et flasque comme de la boue, ils laissèrent les prisonniers coucher sans même un lambeau de natte, sur ce sol nu, piétiné par le va-et-vient nécessaire de plusieurs centaines de personnes, et respirer une atmosphère rendue malsaine par l'entassement et viciée encore par d'infectes odeurs. Cet état de choses dura trois longs mois ; la fièvre, la dysenterie, le béribéri1, et les privations décimèrent nos chrétiens. Leur sort si misérable n'excita, racontèrent plus tard les survivants, d'autre pitié et d'autre sympathie que celle de quelques gamins des villages qui, de loin en loin, et moyennant quatre ou cinq sapèques, allaient transporter à distance les immondices.

    Les Français viendraient-ils enfin les délivrer? On le pensait et l'espoir était au fond de tous les curs. Les Français vinrent, en effet, et, si on connut leur arrivée, ce dut être dans les prisons de Ba-ria, ce jour-là, une bonne nouvelle et le sujet d'une joie bien vive. Hélas ! C'était l'heure de l'holocauste qui venait de sonner pour un trop grand nombre!



    ***



    Le 7 janvier 1862, trois canonnières, ayant à bord des soldats de l'infanterie de marine et quelques cavaliers, jetèrent l'ancre au lieu de mouillage connu sous le nom de Co-may. De ce point, et avec les pièces de canon de l'époque, Ba-ria était inattaquable ; de chemin praticable, il n'y en avait pas pour essayer une attaque par terre ; inutile, d'ailleurs, de songer à pénétrer plus avant, les Annamites avaient barré la rivière à la hauteur du bras qu'on appelle Rach-hao. Les canonnières durent donc remonter doucement et avec précaution, car on naviguait presque sur un ruisseau bordé de hautes brousses sur ses deux berges ; c'était l'autre bras de la rivière qui va déboucher au marché de Cho-ben, au delà de Ba-ria qu'on prenait ainsi à revers. L'heure avancée de la soirée il était 4 heures ne permit pas à la troupe de débarquer ; mais un détachement fut lancé en reconnaissance et s'avança sur la route, jusqu'au petit pont qui porte le nom de Cau-thi-luu.



    1. Anémie avec enflure de tout le corps.



    Les Annamites qui, sans être vus, avaient suivi tous les mouvements des navires et de leurs équipages, s'aperçurent que le petit détachement n'était pas protégé ; ils se portèrent prestement et en masse à sa rencontre, ce que voyant, l'officier commandant battit prudemment en retraite. Contrairement à l'usage de leur pays, et par une exception rare dans leurs annales, les soldats de Tu-Duc ne crièrent point victoire. Ils pensèrent que cette retraite un peu précipitée, il est vrai, n'avait rien d'une fuite ; que les navires embossés à Cho-ben devaient contenir plus de soldats français qu'ils rie venaient d'en rencontrer, et ils se dirent que sur ce point extrême de la province, la partie pourrait bien être perdue encore avec les diables d'Occident.

    Ils vinrent donc reprendre leurs positions et, tout de suite, travaillèrent à venger la défaite qu'ils pressentaient. Ils entourèrent la prison de bambous épineux, puis, sur le commandement des mandarins, ils y mirent le feu. Ordre fut communiqué aux villages où se trouvaient les trois autres prisons d'agir de même.

    A 6 heures du soir, on aperçut du pont des bateaux, dans la direction du village, une épaisse fumée de laquelle s'échappaient d'immenses jets de flammes avec des pluies d'étincelles, comme il s'en élance des bambous en combustion, tanquam scintille in arundineto, disait déjà Salomon de son temps pour spécifier le phénomène ( Sap., 3, 7.) ; puis, on entendit, venant de la même direction, une série de fortes détonations qui auraient pu passer pour une canonnade, mais qui n'étaient que le bruit des bambous éclatant sous l'action du feu. Personne ne s'y méprit à bord : c'étaient les chrétiens qui payaient leur foi de leur vie ; c'était le feu qui consumait l'holocauste!

    Chose triste à dire, c'est ainsi presque sur tous les de la terre d'Annam, aujourd'hui française ou vivant sous protectorat de la France, que nos soldats ont été salués, au le moment de leur débarquement, par les chrétiens indigènes. Les Français n'arrivaient en vainqueurs que pour les délivrer, eux sortaient en triomphe de l'arène terrestre où ils laissaient, avec l'exemple de leur courage et de leur foi, leurs membres sanglants palpitant encore ou leurs os calcinés!

    Quand le lendemain, 8 janvier, les Français entrèrent à Ba-ria, les troupes annamites s'étaient retirées et sur l'emplacement où avait été la prison, on ne trouva que des débris informes de cadavres entassés et à demi consumés.

    A part une dizaine d'hommes qui avaient réussi, presque par miracle, à sortir du brasier et dont quelques-uns furent repris et égorgés par les gardes, il ne restait plus personne des 300 chrétiens de Ba-ria.

    Le P. Croc, missionnaire apostolique du Tonkin et le prêtre indigène Tri qui accompagnaient l'expédition, inhumèrent en trois grandes fosses, creusées à l'endroit même de leur sacrifice, ce qui restait des corps de ces victimes.

    Plus humains, les gardes des prisons de Long-dien et de Phuoc-tho en ouvrirent toutes grandes les portes dès que, pour exécuter l'ordre reçu, ils y eurent mis le feu, afin que les femmes et les enfants pussent éviter la mort et trouver ensuite leur salut dans une fuite facile au milieu du désarroi général.

    Mais le sergent qui commandait le poste de Long-kim, plus féroce que ses camarades, arrêta à leur sortie les enfants qui avaient encore un lambeau d'habit sur le dos, les femmes qui portaient des bracelets ou des pendants d'oreilles ; il retarda leur fuite et causa par sa cupidité la mort horrible que ces pauvres créatures allaient éviter.



    ***



    Cinq ans après ce tragique événement, le P. Evrard, missionnaire chargé du district de Ba-ria, fit appeler tous les survivants qu'il put retrouver, s'enquit minutieusement du nom et de l'âge de ceux de leurs compagnons de captivité qui avaient péri dans les flammes et en dressa la liste, tableau d'honneur où figurent 280 noms et où toutes les vieilles familles de Ba-ria peuvent retrouver un ou plusieurs de leurs membres. Il lui sembla qu'en attendant mieux encore, il devait à la mémoire de ces confesseurs de la foi, de donner à leurs restes un tombeau plus digne de leur mort héroïque, plus en rapport aussi avec la vénération qu'ils inspiraient à leurs enfants ou à leurs frères libres alors sous la domination française.

    Il fit donc ouvrir, puis maçonner une fosse de 4 mètres de longueur sur 2 mètres de largeur et sur 1m50 de profondeur, et après avoir exhumé les corps des trois fosses primitives, il les transporta dans cette tombe nouvelle, creusée, d'ailleurs, sur le même emplacement. « Elle se trouve, dit le rapport du Père, remplie jusqu'au ras de terre et est ensuite recouverte de plusieurs rangs de pierres disposées en gradins ».

    Ces pierres ont été remplacées en 1876 par une plaque de marbre de Hongkong, et ce tombeau occupe aujourd'hui le milieu de la nef d'une chapelle commémorative bâtie sur ce terrain devenu le cimetière de la chrétienté. C'est là qu'enfants et petits enfants s'alignent à la file, dans la terre sanctifiée par l'effusion du sang de leurs ancêtres, autant pour leur faire une garde d'honneur que pour se réclamer de leur ombre bienfaisante et de leur protection après le trépas.




    1902/113-120
    113-120
    Vietnam
    1902
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