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Une noble Japonaise chrétienne au XVIe siècle 2 (Suite)

JAPON Japon Papinot Une noble Japonaise chrétienne au XVIe siècle PAR M. PAPINOT Missionnaire apostolique. (Suite 1) Ce n'est pas sans appréhension que Tadaoki se séparait cette fois de sa femme, qu'il laissait à Osaka exposée à un coup de force du parti adverse. Aussi, en la quittant, il lui adressait comme adieu cette poésie : Nabiku na yo, Ne te courbe pas, Waga masegaki no ô valériane Ominaeshi, de ma haie, Otoko-yama yori d'Otoko-yama 2 Kaze wa fuku to mo! le vent vînt-il à souffler !
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    JAPON

    Japon Papinot Une noble Japonaise chrétienne au XVIe siècle
    PAR M. PAPINOT

    Missionnaire apostolique.

    (Suite 1)

    Ce n'est pas sans appréhension que Tadaoki se séparait cette fois de sa femme, qu'il laissait à Osaka exposée à un coup de force du parti adverse. Aussi, en la quittant, il lui adressait comme adieu cette poésie :

    Nabiku na yo, Ne te courbe pas,
    Waga masegaki no ô valériane
    Ominaeshi, de ma haie,
    Otoko-yama yori d'Otoko-yama 2
    Kaze wa fuku to mo! le vent vînt-il à souffler !

    1. Voir Annales, etc., Janvier-Février 1908, n° 61 p. 43.
    2. Montagne au sud de Kyoto, sur laquelle Ishida Kazushige avait étabi son camp.

    Ses craintes ne tardèrent pas à se justifier. A peine Ieyas u avait-il quitté Osaka que ses adversaires se levèrent résolument contre lui et appelèrent à eux tous les fidèles serviteurs du Taiko. De plus, selon l'usage du temps, ils voulurent s'assurer des otages dans le camp opposé, et bientôt un émissaire se présentait à la résidence de Hosokawa, avec mission d'emmener dans le château, pour y être gardés à vue, la femme et les enfants de Tadaoki. Grâce refusa énergiquement de se soumettre à cet ordre et l'envoyé s'en retourna déçu. Mais Kazu-shige ne renonça pas pour cela à son projet : une troupe de plusieurs centaines de soldats fut chargée d'aller cerner la maison et de s'emparer par la force des otages désignés. Grâce, qui s'attendait à cette tentative, se hâta de faire sortir sous un dépuisement la jeune épouse1 de son fils aîné, ainsi que la soeur de son beau-père, âgée de 70 ans et depuis 40 ans veuve de Takeda Nobushige. Puis elle fit fermer toutes les portes de la maison et se retira dans son oratoire pour prier. Une heure s'était à peine écoulée qu'elle vit entrer le premier des vassaux de son mari, Ogasawara, portant gravement sur un plateau de laque un petit poignard. Il se prosterna devant elle et lui dit : « J'ai reçu l'ordre de mon maître de ne pas vous laisser tomber vivante entre les mains de ses ennemis. Je viens donc vous prier de vous donner la mort, comme il convient à l'épouse d'un noble guerrier, avant que la maison, bientôt cernée, ne soit au pouvoir des assaillants. Que si vous refusiez de vous rendre à ce désir, je serais obligé de vous frapper moi-même, car telle est la volonté de notre maître : j'espère que vous m'épargnerez l'obligation de remplir un devoir aussi pénible. Soyez assurée, du reste, qu'aucun de nous ne vous survivra : l'ennemi ne trouvera ici que les cadavres de vos serviteurs morts pour la fidélité à leur maître. Vous me connaissez assez, je pense, répondit Grâce, pour savoir que la mort ne m'effraie pas : je suis donc prête à obéir à la volonté de mon seigneur et maître. Mais je suis chrétienne et ma religion m'interdit d'attenter moi-même à ma vie ; c'est donc vous qui devez exécuter l'ordre que vous avez reçu. Je ne vous demande que quelques instants». Et, ce disant, elle fait appeler toutes ses suivantes, leur ordonne de passer par une porte dérobée pour échapper à la mort et leur confie ses deux enfants, un garçon de 10 ans et une fille de 9 ans. Puis, tranquille de ce côté, elle rentre dans son oratoire, et prie quelques instants avec ferveur, offrant sa vie pour le salut des siens ; ensuite rabattant elle-même sa robe, elle fait un signe à l'officier debout auprès d'elle Ogasawara la salue profondément, fait tournoyer vivement son sabre, et, tandis qu'elle prononce une dernière fois les noms bénis de Jésus et de Marie, lui tranche la tête d'un seul coup.

    1. Elle était fille de Maeda Toshiie, daimyo de Kaga.

    Cet horrible devoir accompli, il fait mettre le feu aux quatre coins de la maison, et les serviteurs, se réunissant autour de lui, se saluent une dernière fois en se félicitant, comme de vrais samurai1, de sacrifier leur vie pour leur maître ; puis, avec la solennité minutieuse fixée par l'usage, tous se donnent intrépidement la mort2 ; et les flammes, qui déjà les enveloppent, achèvent le drame sanglant.
    Le lendemain, les chrétiens de la ville vinrent fouiller dans les cendres encore fumantes et recueillir tout ce qu'ils purent retrouver des ossements de la malheureuse victime ; ils les portèrent à l'église et le Père Gnecchi3, alors à Osaka, célébra, avec toute la pompe possible, un service pour l'illustre défunte. Tadaoki, qui en fut informé, se montra vivement touché de cette démarche spontanée et, l'année suivante ; au jour anniversaire, il demanda lui-même un second service, auquel il voulut assister avec tous ses serviteurs ; il y invita également les nobles de sa connaissance, et, l'office terminé, il déclara que, comparées aux cérémonies catholiques, si graves et si solennelles, celles des bonzes n'étaient que des niaiseries d'enfants.
    Tadaoki vécut encore 45 ans : il Garda toujours le souvenir de sa vertueuse épouse, mais il n'eut pas le courage d'embrasser la religion qu'elle lui avait si éloquemment prêchée d'exemple. Transféré du fief de Miyazu à celui de Kokura en Buzen, il vit ses revenus doublés. La crainte de perdre la faveur du redoutable Shogun empêcha-t-elle la grâce de germer en son âme ? Fut-il retenu par l'orgueil ? C'est le secret de Dieu. Toujours est-il que, en 1619, il transmit à son fils le gouvernement de ses immenses domaines, se rasa la tête et prit le nom de Soritsu. Il mourut à 81 ans, toujours fervent bouddhiste et plus encore confucianiste zélé.
    Des enfants de Grâce, l'aîné, Tadataka, fut déshérité par son père. Nous avons vu que sa jeune femme s'était enfuie, pour échapper à la mort, avant que la maison fût cernée : elle s'était réfugiée dans sa propre famille. Tadataka, irrité de ce qu'il considérait comme un manque de courage, la répudia et comme, malgré les instances de son père qui redoutait une rupture avec les puissants Maeda, il refusa de revenir sur cette décision, il fut chassé, se rasa la tète et vécut ignoré à Kyoto.

    1. Ou bushi, guerrier, membre de la caste militaire.
    2. C'est le harakiri ou seppuku (litt. : se couper le ventre), mode de suicide réservé par privilège aux samurai.
    3. Organtino Gnecchi (1530-1609), jésuite portugais. Arrivé au Japon en 1570, il évangélisa successivement Kyoto, Azuchi, Osaka. Mort à Nagasaki à 79 ans.

    Le second, Tadatoshi (1586-1641), hérita du fief de Kokura, puis, en 1632, fut transféré à Kumamoto (Higo) avec 540.000 koku de revenus : la famille devenait ainsi l'une des plus riches du Japon. Il avait, du reste, épousé une fille adoptive du Shogun Hidetada, fils de Ieyasu. Baptisé dans son enfance, il fut privé trop tôt des exemples et des conseils de sa mère et abandonna la religion ; il alla même jusqu'à bannir les chrétiens de ses domaines.
    Le troisième, Tatsutaka, est celui que nous avons vu baptisé sous le nom de Jean pendant une grave maladie et guéri peu après. A la mort de son père, il reçut le fief d'Udo (30.000 koku) ; mais, comme son frère, il oublia les leçons de son enfance et retourna aux vagues doctrines du bouddhisme et du confucianisme.
    Les deux filles, également chrétiennes, furent mariées, l'une au daimyo Inaba, l'autre au kuge Karasumaru ; mais, bien que l'on n'ait aucun renseignement à leur sujet, il est difficile d'espérer qu'elles aient pu persévérer dans la pratique d'une religion alors cruellement persécutée.

    ***

    Le voyageur qui, errant à l'aventure dans l'immense capitale du Japon, arrive dans le faubourg de Koishikawa et gravit la gracieuse colline de Mejiro, voit bientôt se dresser sur sa droite l'élégante façade d'une chapelle gothique : c'est l'église catholique du quartier, dédiée à l'Immaculée Conception. Quelques pas plus loin, il longe un beau parc que domine une imposante construction de style européen. Le passant qu'il interrogera lui répondra : « C'est la résidence du marquis Hosokawa, membre de la Chambre des Pairs, noble du 4e rang de Cour, etc ».
    Lorsque, de son opulente demeure, ses regards viennent à s'arrêter sur la croix qui surmonte l'église voisine, le marquis songe-t-il parfois que lui aussi a du sang chrétien dans les veines et qu'il a l'honneur de compter parmi ses ancêtres une femme qui fut à la fois une héroïne et une sainte ?.....
    1908/82-85
    82-85
    Japon
    1908
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