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Une noble Japonaise chrétienne au XVIe siècle 1

JAPON Une noble Japonaise chrétienne au XVIe siècle PAR M. PAPINOT Missionnaire apostolique Près de quarante ans s'étaient écoulés depuis que saint François-Xavier avait jeté dans les îles du Soleil-Levant les premières semences de christianisme : la grâce de Dieu, le zèle de ses apôtres, la ferveur des néophytes avaient produit des fruits merveilleux et l'Eglise du Japon comptait alors plus de cent mille fidèles, répandus surtout dans les provinces du Sud et de l'Ouest.
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    JAPON

    Une noble Japonaise chrétienne au XVIe siècle

    PAR M. PAPINOT
    Missionnaire apostolique

    Près de quarante ans s'étaient écoulés depuis que saint François-Xavier avait jeté dans les îles du Soleil-Levant les premières semences de christianisme : la grâce de Dieu, le zèle de ses apôtres, la ferveur des néophytes avaient produit des fruits merveilleux et l'Eglise du Japon comptait alors plus de cent mille fidèles, répandus surtout dans les provinces du Sud et de l'Ouest.
    Un jour, le Père de Cespedes1, chargéde la chrétienté d'Osaka (1587), vit entrer dans l'église une dame, accompagnée de deux suivantes, qui, après avoir manifesté beaucoup d'intérêt à l'examen détaillé des autels, statues, ornements, demanda à entendre parler de la religion chrétienne. Le Père satisfit volontiers à ce désir, puis il pria la visiteuse de lui révéler son nom ; mais celle-ci s'excusa, alléguant qu'elle avait de graves raisons pour ne pas se faire connaître.
    Cette inconnue devait devenir une fervente chrétienne, édi fier par ses vertus tous ceux qui l'approchaient et mourir enfin dans les circonstances les plus dramatiques. Aussi nous espérons intéresser les lecteurs des Annales des Missions Etrangères en faisant brièvement revivre sous leurs yeux cette touchante figure de l'ancienne Eglise du Japon.

    1. Gregorcic de Cespedes (1552-1611) né à Madrid, entra à 18 ans dans la Compagnie de Jésus ; envoyé au Japon en 1578, il bâtit une église à Akashi (prov de Harima), fut chargé de la chrétienté d'Osaka, accompagna l'expédition de Corée, puis évangélisa le Buzen et mourut d'apoplexie à Kokura.

    ***

    Un des noms les plus glorieux de l'histoire japonaise est celui d'Oda Nobunaga (1534-1582), qui sut, par son intelligence et son énergie, s'élever du rang de petit daimyo1 à la plus haute situation dans l'empire. Presque tout puissant pendant quinze ans, il entreprit avec succès l'oeuvre difficile de la pacification d'un pays déchiré depuis un siècle par la guerre civile ; il traita avec bienveillance les religieux de la Compagnie de Jésus, alors seuls chargés de l'évangélisation du Japon, favorisa les relations avec les étrangers, et il ne dépendit pas de lui que sa pairie n'entrât dès lors dans le concert des nations, où elle ne devait prendre sa place que trois siècles plus tard.
    1. Duimyo, seigneur féodal, par opposition à Kuge, noble de la cour.

    Mais, parmi les compagnons d'armes qui lui devaient leur fortune, il s'en trouva un dont il s'était attiré la haine et qui avait juré de se venger : un jour, le 22 juin 1582, le traître fit investir par ses soldats la demeure de son bienfaiteur presque sans défense et celui-ci tombait bientôt frappé à mort. Le meurtrier avait nom Akechi Mitsuhide. Il voulut recueillir la succession de sa victime ; mais ses capacités n'étaient pas à la hauteur de son ambition et, treize jours plus tard, il expiait par une sanglante défaite et une mort tragique le crime qui souillera éternellement sa mémoire.
    La noble femme dont nous voudrions retracer la vie était la fille de ce misérable. Elevée avec tout le soin possible, elle joignait à une éducation raffinée une instruction rare à cette époque parmi les femmes. Son père, soldat, littérateur et poète distingué, s'était appliqué, dans les intervalles de ses campagnes, à orner l'intelligence de sa fille de toutes les connaissances qu'il possédait lui-même. Quand elle eut atteint l'âge de 15 ans, il la maria au fils d'un de ses compagnons d'armes, Hosokawa Fujitaka, comme lui fin lettré autant que guerrier courageux. Le jeune homme qui devenait son mari, Tadaoki, était du même âge qu'elle ; l'année précédente, il avait fait ses premières armes sous la conduite de son père, s'était distingué à l'assaut du château de Kataoka (prov. d'Omi) et, selon l'usage du temps, en avait rapporté comme trophées plusieurs têtes d'ennemis tués de sa main : il avait alors 15 ans. Lui aussi avait reçu une instruction soignée et déjà se montrait poète délicat. Comme sa jeune femme possédait les plus grandes qualités et qu'elle était d'une beau lé remarquable, Tadaoki conçut aussitôt pour elle une affection passionnée et jalouse, qui devait causer à celle qui en était l'objet bien des tourments et des épreuves. L'année suivante (1580), Nobunaga donnait en fief à la famille Hosokawa la province de Tango avec 170.000 koku1 de revenus. Le père, Fujitaka, s'installa au château de Tanabe2 et Tadaoki avec sa jeune épouse, dans celui de Miyazu. Là, dans l'un des plus beaux sites du Japon, au fond d'une baie pittoresque, en face du fameux Ama-no-hashidate3, ils vécurent des jours tranquilles, les plus heureux, sans doute, de leur existence agitée. Tout à leur bonheur, ils regardaient sans inquiétude l'avenir qui pour eux s'annonçait plein de promesses, lorsque tout à coup éclate, comme un coup de tonnerre soudain, la nouvelle que Nobunaga et son fils aîné viennent d'être traîtreusement assassinés à Kyoto, et le meurtrier, c'est le père de la jeune épouse tant aimée ! Un émissaire arrive et, au nom de cette parenté, hier encore glorieuse et devenue aujourd'hui une honte, demande aux deux châtelains leur concours pour recueillir la succession de la victime, leur promettant, pour prix de ce service, la possession de la province de Settsu4, l'une des plus grandes et des plus riches du Japon. Tadaoki, outré d'une pareille proposition, ne lit pas même à son beau-père l'honneur d'une réponse ; mais il se hâta de dépêcher un envoyé auprès de Hidegoshi5, qui alors guerroyait dans l'ouest contre les Mort1, pour lui annoncer l'événement et l'inciter à marcher contre le traître. Puis, se retrouvant auprès de sa femme, il l'enveloppa comme d'un long regard d'adieu, car, déjà, dans ce cur de guerrier, l'honneur l'avait emporté sur l'amour : « Votre père, lui dit-il, a commis un abominable forfait. Mon père et moi, qui avons reçu de Nobunaga tant de bienfaits, nous ne saurions les oublier et lui en serons toujours reconnaissants.... La fille d'un misérable ne peut être plus longtemps ma femme ! » Et aussitôt il donne l'ordre de la conduire dans une solitude retirée, au fond des montagnes de Mitono : c'est là qu'elle sera confinée désormais, sous la garde vigilante et sévère de serviteurs fidèles.

    1. On sait qu'au Japon, depuis le XVIe siècle, les revenus des nobles étaient estimés d'après le nombre de koku (189 litres) de riz, qu'ils récoltaient annuellement dans leurs domaines.
    2. Aujourd'hui Maizuru, siège dune préfecture maritime.
    3. L'un des trois plus renommés paysages du Japon ; c'est une étroite bande de terre de 3 kilomètres de longueur, qui s'avance dans la haie de Miyazu, bordée de pins et conduisant à un petit temple shintoïste.
    4. C'est dans cette province que se trouvent les villes d'Osaka et de Kobe.
    5. Alors Hashiba Hideyoshi (1536-1598), général de Nobunaga, hérita de son autorité ; reçut (1586) le titre de Kwampaku, puis celui de Taiko (1592), d'où le nom de Taiko-Sama, sous lequel il est connu.

    La malheureuse jeune femme accepta courageusement son sort et se soumit sans murmurer aux volontés de son seigneur et maître.
    A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que l'on apprenait à la fois la défaite de Mitsuhide, sa mort et le massacre de toute sa famille. Le chef de ses surveillants vint alors trouver la prisonnière et lui dit : « Vous n'êtes qu'une femme, il est vrai ; mais vous êtes la fille d'un traître. Plutôt que d'attendre la mort à laquelle vous serez certainement condamnée, ne serait-il pas plus noble et plus courageux de vous la donner vous-même ? En me suicidant, répondit-elle, avant d'en avoir reçu l'ordre de mon époux, j'enfreindrais les Trois Devoirs2 et, dans l'intention de pratiquer la piété filiale, je manquerais à la soumission envers mon mari. Je ne redoute pas la mort, mais j'attendrai l'ordre qui me l'apporte ». L'ordre attendu ne vint pas : l'affection n'était pas éteinte dans le coeur de Tadaoki.
    Deux années s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles la pauvre exilée dut jeter plus d'un regard de regret, et peut-être d'espoir, vers les rivages témoins de son bonheur si tôt évanoui. Elle remplissait par la poésie et le travail des mains les longues heures de sa solitude.

    1. Famille de daimyo puissants dans l'ouest ; furent réduits par Jegasu aux seules provinces de Suwo et Nagato (ou Choshu). Porte depuis 1885 le titre de duc.
    2. D'après les préceptes du Confucianisme, une femme doit obéir : enfant, à son père ; mariée, à son époux ; veuve, à son fils aîné.

    Une épidémie (ekirei) vint désoler toute la région, faisant de nombreuses victimes, jusque dans les rangs de ses serviteurs. Emue de pitié et se rappelant les légendes qui avaient bercé son enfance, la prisonnière improvisa cette strophe, qu'elle fit appliquer sur la porte extérieure de sa maison :

    Ikade ka wa Comment
    Mimosuso-gawa no l'esprit de pestilence
    Nagare kumu frappe-t-il ceux
    Hito ni tataran qui puisent l'eau
    Ekirei no kami ? de la rivière Mimosuso1 ?

    Et de ce jour, assure-t-on, le fléau cessa ses ravages.
    Pendant ce temps, Tadaoki accompagnait Hideyoshi, qui, par la mort de Mitsuhide et la défaite des fils de Nobunaga, avait établi son autorité sur des bases solides : ce soldat de fortune devait pendant quinze ans voir tout le Japon à ses pieds. Depuis longtemps ami de Fujitaka, il étendit au fils la faveur qu'il témoignait au père et, touché des malheurs et de là constance de la jeune exilée, il intervint lui-même auprès de Tadaoki et le détermina à rappeler son épouse auprès de lui (1584).
    La vie commune recommença, au moins dans les intervalles des campagnes auxquelles devait nécessairement prendre part un daimyo. La jeune femme, devenue mère, se consacra à l'éducation de ses enfants et trouva dans cette noble tâche une consolation aux épreuves que lui imposait le caractère toujours ombrageux de son mari.

    1. C'est-à-dire les descendants d'Amaterasu, déesse de la lumière et ancêtre des souverains du Japon. La rivière Mimosuso ou Isuzu-gawa est la rivière sainte, dans laquelle on se purifie avant de pénétrer dans les temples d'Ise.
    2. Daimyo de Takatsuki (Settsu) ; baptisé en 1564, à l'âge de 11 ans, sous le nom de Juste. C'est lui que les anciens missionnaires appellent Juste Ukon-dono (Ukon-tayu est un titre qui correspondait au commandant d'une division de la garde impériale).

    Parmi les compagnons d'armes de ce dernier, un de ceux qu'il affectionnait le plus était Takayama Nagafusa, Ukon- tayu2. Celui-ci, fervent chrétien, depuis son enfance, aimait à expliquer à son ami les mystères de la religion et désirait vivement la lui voir embrasser ; mais Tadaoki, tout en reconnaissant la beauté du christianisme, se retranchait dans son orgueil confucianiste et ne se rendait pas aux exhortations de son catéchiste. Il ne fut jamais chrétien ; plus tard, quand le catholicisme fut proscrit, il le persécuta même. Et cependant il devait contribuer à une conversion qu'il n'avait ni prévue, ni désirée. Sans autre intention que de la distraire, il répétait à sa femme ce que lui avait enseigné Ukon ; bientôt la simple curiosité fit place à un vif intérêt : douée d'une pénétration d'esprit étonnante, elle comprenait plus qu'on ne lui disait et, après quelque temps, elle se sentit poussée comme par une force irrésistible vers cette vérité qu'elle ne faisait encore qu'entrevoir.
    Sur ces entrefaites, Tadaoki dut prendre part à l'expédition qui allait combattre en Kyushu contre les Shimazu1 : il amena toute sa famille à Osaka et partit. Celte absence parut à la jeune femme une occasion favorable pour s'instruire plus à fond d'une religion qui déjà lui avait paru si belle ; mais la sollicitude jalouse de son mari la surveillait même de loin : elle était si bien gardée qu'il lui était difficile de sortir de sa demeure, plus encore d'y introduire un missionnaire. Tadaoki, en effet, au moment de son départ, avait intimé à ses serviteurs deux défenses formelles : la première, de ne jamais parler de sa femme devant Hideyoshi, dont il redoutait les fantaisies brutales ; la seconde, de ne laisser sortir leur maîtresse de la maison sous quelque prétexte que ce puisse être. Mais, pour atténuer la rigueur de cette captivité déguisée, on lui avait accordé de nombreuses suivantes, parmi lesquelles quelques-unes, par leur dévouement et leur amabilité, surent gagner entièrement sa confiance. Au bout de quelque temps, elle s'ouvrit à elles de son vif désir de sortir un jour de la maison pour se rendre à l'église et obtenir une entrevue du missionnaire ; toutes lui représentèrent les difficultés d'un pareil projet et les conséquences qu'entraînerait pour elle la désobéissance aux ordres de son mari ; mais, devant ses instances réitérées, furie lui dit : « Il ne faut pas songer à sortir par la grande porte : elle est gardée jour et nuit et à aucun prix les gardiens ne consentiraient à vous en laisser franchir le seuil. Nous avons ici la clef d'une porte dérobée ; en vous habillant comme l'une de nous pour n'être pas reconnue, peut-être pourriez-vous tromper la vigilance des serviteurs ». La jeune femme accepta d'enthousiasme cette proposition, et, un jour de grande fête bouddhique, alors que presque tout le personnel de la maison était sorti pour visiter les temples de la ville, elle revêtit un costume plus simple et, accompagnée seulement de deux suivantes dont la discrétion lui était assurée, elle quitta furtivement sa résidence et se rendit en hâte à l'église catholique.

    1. Famille de daimyo de la province de Satsuma. Aujourd'hui famille ducale.

    A peine y était-elle entrée que, frappée de la beauté sévère de l'édifice et du silence qui y règne, elle se sent saisie d'une douce émotion, que porte à son comble la vue d'une belle statue du Sauveur au-dessus de l'autel. Le Père de Cespedes, averti, se présente bientôt, salue les visiteuses avec déférence et, au premier coup d'oeil, comprend qu'il a devant lui une personne de haut rang. Il lui demande l'objet de sa visite : « Je serais heureuse, répond-elle, d'entendre parler de la religion que l'on prêche ici ». Le Père accède volontiers à cette demande et prie son interlocutrice de vouloir bien attendre quelques instants le retour d'un catéchiste japonais, du nom de Vincent, renommé pour la force de ses arguments autant que pour l'élégance de sa diction. Il s'offre, du reste, à lui faire visiter l'église en détail et n'a pas de peine à se convaincre, par les questions qui lui sont posées, par la manière dont ses explications sont accueillies, qu'il a affaire à une âme touchée par la grâce et déjà bien près de la vérité. Lorsque Vincent rentra, une véritable discussion s'engagea entre lui et la visiteuse inconnue, qui voulait une solution sans réplique à toutes ses difficultés ; la conférence se prolongea jusqu'au soir et le catéchiste, quelque instruit et éloquent qu'il fut, se trouva plus d'une fois embarrassé pour répondre aux objections, subtiles autant que profondes, qu'il était tout étonné de se voir poser par une femme. L'entretien terminé, le Père de Cespedes pria la visiteuse de lui faire connaître son nom : « Je suis, répondit-elle, une servante du Seigneur : du fond du coeur je crois à la religion de Jésus-Christ. Mais, pour le moment, permettez-moi de ne pas vous dévoiler qui je suis : plus tard vous le saurez ».

    JANVIER FÉVRIER 1908, N° 61.

    Cependant les suivantes, en rentrant à la maison, avaient été très étonnées de n'y pas trouver leur maîtresse ; elles avertirent les gardiens, et ceux-ci, effrayés de la responsabilité qu'ils avaient encourue par leur manque de surveillance, se mirent aussitôt à sa recherche, portant avec eux un palanquin pour la ramener au plus vite. Pensant que le désir de voir la ville en fête était la raison de cette sortie furtive, ils se rendirent successivement dans tous les temples, mais partout leurs investigations demeurèrent sans résultat ; leur inquiétude était à son comble lorsque l'un deux songea à l'église des chrétiens : ils y coururent aussitôt et ne furent pas peu surpris d'y trouver leur maîtresse en conférence avec le prêtre étranger. Ils la supplièrent de rentrer au plus tôt, et, montant dans la chaise à porteurs dont ils s'étaient munis, elle revint, le coeur plein de joie, plus décidée que jamais à embrasser la loi de l'Evangile.
    Le lendemain, de grand matin, elle appelait celle de ses suivantes pour laquelle elle se sentait le plus de confiance et d'affection, et la chargeait de se rendre auprès du missionnaire pour le remercier de sa réception de la veille et lui soumettre encore quelques difficultés qui lui restaient dans l'esprit : la réponse immédiate à ses doutes ne fit que l'encourager dans son dessein.
    Dès lors elle envoya fréquemment ses suivantes à l'église, soit pour y demander de sa part des éclaircissements, soit pour y 'entendre des sermons qu'elle se faisait répéter ensuite. Ces jeunes filles, du reste, ne se tinrent pas pour satisfaites du seul rôle d'intermédiaire ; elles étudièrent sérieusement pour leur propre compte et, après la préparation voulue, dix-sept d'entre elles reçurent le baptême, le même jour, des mains du Père de Cespedes. Au retour de la cérémonie, leur maîtresse s'en lit rendre compte dans les moindres détails, et, frappée de la sainte joie qui rayonnait sur le visage des néophytes, elle n'en conçut qu'un plus ardent désir de partager leur bonheur. Attendant impatiemment une occasion favorable, elle se préparait avec ferveur à la grâce du baptême ; non seulement elle s'instruisait dans la doctrine, mais elle se joignait à ses compagnes pour pratiquer les jeûnes et abstinences ; elle sanctifiait les dimanches et fêtes par la récitation des prières de la messe et le chant dés cantiques ; en un mot, elle observait de son mieux les préceptes d'une religion à laquelle elle appartenait déjà de coeur.
    Dans son impatience elle imagina de faire confectionner une caisse de dimension voulue, dans, laquelle, la nuit venue, elle se cacherait et se ferait descendre par une fenêtre dans la rue, d'où elle se rendrait en hâte à l'église pour y être baptisée. Le Père, à qui elle lit part de ce projet, la dissuada d'y donner suite, lui promettant que ses désirs seraient bientôt exaucés. Des circonstances imprévues allaient, en effet, hâter la réalisation de ses voeux.
    Hideyoshi avait mené promptement sa campagne en Kyushu : les Shimazu s'étaient soumis, un nouveau partage des fiefs avait été effectué et la paix semblait assurée pour longtemps dans la grande île du sud. Osaka se préparait à recevoir en triomphateur le puissant Kwampaku1 ; mais il se fit précéder par une nouvelle qui porta la désolation dans bien des coeurs. Par un édit du 19e jour du 6e mois de la 15e année de l'ère de Tensho (juillet 1587), il venait de proscrire le christianisme et d'ordonner à tous les missionnaires étrangers de quitter le Japon dans un délai de 20 jours.
    Le Père de Cespedes se disposa aussitôt, sur l'ordre de ses supérieurs, à partir pour Hirado ; mais, au milieu des préoccupations et des inquiétudes qu'impliquait ce départ précipité, il n'oublia pas sa fervente catéchumène et ne voulut pas différer plus longtemps de lui accorder la grâce qu'elle sollicitait si ardemment. Il la fit prier de lui envoyer une personne de confiance à qui il enseignerait la manière d'administrer le baptême afin qu'elle pût le lui conférer. Au comble de la joie, elle chargea de cette mission la plus aimée de ses compagnes, qui, baptisée avec les 16 autres, avait reçu le nom dé Marie2. Celle-ci se rendit aussitôt à l'église, écouta attentivement les instructions qui lui furent données, puis, de retour à la maison, tremblante d'émotion, elle administra le baptême à sa chère maîtresse, à qui elle imposa le nom de Grâce. Toutes deux alors se prosternèrent et, dans une prière fervente, remerciant l'Auteur de tout bien de l'insigne faveur qu'il leur avait accordée, lui jurèrent constance et fidélité à son service. Elles devaient garder courageusement cette promesse.

    1. Titre de Hideyoshi : la plus haute dignité de la Cour impériale, sorte de régent ou maire du palais.
    2. On croit qu'elle était de la famille des kuge Kiyowara et apparentée aux Hosokawa ; son père aurait été baptisé en 1564.

    Marie, profondément impressionnée du ministère qu'elle venait de remplir, retourna auprès du Père pour lui rendre compte de sa mission ; puis s'agenouillant devant lui, elle ajouta : « Dieu a daigné me choisir pour être l'instrument de sa grâce, aussi je me considère comme désormais consacrée à Lui ; je ne veux plus vivre de la vie du monde : permettez-moi de faire entre vos mains le voeu de chasteté perpétuelle ». Et, le jour même, elle fit tomber sa chevelure et se rasa la tête, pour bien manifester à tous sa renonciation au siècle.
    Pendant ce temps, Tadaoki, toujours à la suite de Hideyoshi, était en chemin vers Osaka. Lorsque, à son arrivée, il apprit la conversion de sa femme, il entra dans une véritable fureur et lui intima, ainsi qu'à ses suivantes, l'ordre d'avoir à abandonner sur-le-champ une religion proscrite dans tout l'empire pour revenir au culte de Bouddha, que leur avaient transmis leurs ancêtres. « En ce qui ne touche pas à la loi de mon Dieu, répondit la courageuse chrétienne, je suis prête à vous obéir en tout ; mais je renoncerais à ma vie plutôt qu'à ma religion ! » Voyant que ni menaces, ni prières, n'obtien-draient rien d'une âme aussi fortement trempée et redoutant que cette conversion ne lui fit perdre les bonnes grâces du Kwampaku, Tadaoki songea un moment au divorce, formalité si facile au Japon, alors comme aujourd'hui. Mais comment se séparer d'une épouse si tendrement aimée ?... Pendant de longs mois d'absence, il a vécu de son souvenir ; à chaque étape du retour, il voyait avec joie se rapprocher l'heure qui les réunirait de nouveau, et cette seule pensée lui faisait oublier les fatigues de la campagne... Et maintenant qu'il l'a retrouvée, toujours belle, toujours fidèle, toujours pleine de dignité et de distinction, va-t-il donc l'abandonner pour toujours ?...Une fois encore l'amour l'emporta : il ne put se résigner à cette séparation, mais il se promit de la traiter si sévèrement qu'il finirait par obtenir raison de sa résistance.
    Alors commencèrent pour Grâce de nouvelles épreuves dont sa foi profonde put seule lui faire supporter l'amertume. Il n'est pas, en effet, de procédés vexatoires ou violents auxquels Tadaoki n'eût recours envers elle ; il ne reculait pas devant les mauvais traitements et allait jusqu'à lui approcher un poignard de la gorge pour l'épouvanter ; elle se contentait alors de lui dire doucement : « Vous pouvez aisément me frapper à mort, mais me faire abandonner ma religion, jamais ! »
    De plus en plus irrité par l'inutilité de ses efforts, il tourna sa rage contre les servantes : tantôt il les enfermait dans une étroite cellule, tantôt il les maltraitait cruellement sous les yeux de sa femme. Il n'eut pas plus de succès de ce côté. Exaspéré, il les congédia toutes. Marie seule fut épargnée : sa naissance et ses vertus la préservèrent des outrages de ce maître furieux ; elle demeura pour la consolation et l'encouragement de sa maîtresse, devenue sa soeur par la foi et par l'épreuve.
    La confiance qui unissait ces deux nobles âmes était telle que, un jour où Tadaoki s'était porté à des voies de fait plus odieuses encore que de coutume, Grâce, se demandant s'il n'en viendrait pas aux dernières extrémités, voulut s'y disposer en purifiant son coeur des fautes qui auraient pu lui échapper. Or le Père de Cespedes était à Hirado : impossible de s'adresser à lui. Dans sa simplicité, elle pensa que celle qui lui avait procuré par le baptême le pardon de ses péchés pourrait le lui accorder encore, et elle se confessa humblement à sa suivante. Elle écrivit ensuite au missionnaire pour lui conter naïvement ce qu'elle avait fait, et le Père n'eut pas de peine à éclairer sa religion sur ce point.
    Car, toujours désireuse de lumières et d'encouragements, elle entretenait une correspondance suivie avec le Père de Cespedes. Une de ses lettres nous est parvenue ; nous n'hésitons pas à la traduire ici :

    « PÈRE VÉNÉRÉ,

    « J'ai appris avec grande joie que vous ne seriez pas obligé de quitter le Japon. Votre force soutient ma faiblesse et j'espère avoir l'honneur de vous revoir bientôt. Comme vous le savez, c'est par une grâce insigne de la miséricorde de Dieu que, rejetant le bouddhisme, je suis entrée dans la voie de la Vérité, qui seule peut me conduire au ciel. Aussi, quand bien même le ciel et la terre viendraient à s'écrouler, les monts et les mers à se déplacer, tous les êtres à disparaître, je demeurerais en paix sous l'égide de Dieu.
    « La nouvelle de l'édit de proscription m'avait vivement alarmée ; mais j'ai été édifiée et réconfortée par votre foi profonde et votre courage résolu. Depuis votre départ, je n'ai pas eu un seul jour de paix : sans cesse j'ai été tourmentée et persécutée à cause de ma religion ; mais, avec l'aide de Dieu, j'en suis arrivée à ne plus craindre la mort.
    « Mon dernier enfant a été gravement malade et abandonné des médecins ; n'espérant plus guérir son corps, j'ai voulu au moins sauver son âme et j'ai demandé à Marie de le baptiser ; aussitôt il s'est trouvé mieux et est complètement rétabli aujourdhui. Nous lui avons donné le nom de Jean.
    « Mon mari se montre toujours l'ennemi des chrétiens et me traite moi-même bien durement. Après son retour du Kyushu, la nourrice de ma petite fille lui ayant déplu pour une bagatelle, il lui a fait couper le nez et les oreilles et l'a chassée de la maison ; il a fait raser la tête à toutes les servantes et les a congédiées aussi. Je m'efforce maintenant de secourir ces malheureuses et de leur procurer le nécessaire.
    « En partant pour sa province de Tango, mon mari me dit : « A mon retour, il y aura probablement encore de mes serviteurs devenus chrétiens ; mais je ferai une enquête sévère ». Parmi mes suivantes chrétiennes, il n'en est pas une qui ne soit prête à mourir plutôt que d'abandonner la religion.
    « Je n'ai pas de plus grande consolation que de recevoir vos bons conseils ; aussi, je vous en prie, soutenez ma foi et celle de mes enfants. Priez pour moi et pour toute ma famille, et veuillez ne pas m'abandonner dans mes épreuves.
    Osaka, le 6 du 11e mois (probablement 1587).

    GRACE,
    femme de Tango no Kami1
    1. Gouverneur de la province de Tango : titre de Tadaoki.

    On voit, par cette lettre, que la fervente néophyte avait réussi à convertir une partie du personnel de sa maison et fait baptiser plusieurs de ses enfants.
    Au moment où Hideyoshi, devenu Taiko1 se disposait à faire arrêter tous les chrétiens de Kyoto et d'Osaka et annonçait son intention de les mettre à mort (1596), on trouva un jour Grâce et ses sui vantes occupées à confectionner des habits magnifiques, et comme on lui en demandait la raison, elle répondit que c'était pour paraître avec plus de pompe toutes ensemble au jour de leur triomphe : c'est ainsi qu'elles envisageaient le martyre.
    On sait que, après la mort du Taiko (1598), les grands daimyo se partagèrent en deux partis : l'un, soutenant les droits du fils de Hideyoshi, encore enfant, avait à sa tète Ishida Kazushige2 ; l'autre suivait Tokugawa leyasu3, qui aspirait au shogunat. Tadaoki se rangea sous la bannière de ce dernier, et, au mois de juillet 1600, il partait avec lui vers le nord pour commencer la campagne contre Uesugi Kagekatsu, daimyo d'Aizu.
    (A suivre.)

    1. Taiko est le titre que prenait un Kwampaku lorsqu'il transmettait cette dignité à son fils.
    2. Appelé par les anciens missionnaires Gibounochio, de son titre Jibu-no-sho, Vice-ministre des cérémonies.
    3. Leyasu (1542-1616), Fondateur de la dynastie shogunale des Tokugawa qui devait gouverner le Japon de 1603 à 1868.
    1908/43-55
    43-55
    Japon
    1908
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