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Une journée de missionnaire

Une journée de missionnaire
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    Une journée de missionnaire

    Il était 13 h. 30. Je revenais bien fatigué d'un village de nouveaux chrétiens où j'avais célébré la sainte Messe du dimanche, extrémisé un mourant, confessé une malade. Il faisait assez chaud et je n'avais guère faim : l'heure du déjeuner était passée. J'entrais chez le Père Vandaele, notre professeur de Philosophie, pour prendre la clef de ma chambre. « Eh bien ! Père Mazé, pas trop fatigué ? Passablement, Père. Oubliez votre fatigue, car on vous attend à Ma. On est venu chercher le prêtre pour une malade ; mangez vite un morceau, et peut-être arriverez-vous avant la nuit ».
    C'était la retraite de nos prêtres indigènes. Personne aux environs de Ma. Cette chrétienté est en pays que l'on nomme sauvage, à 40 km environ d'ici. Il n'y avait pas à réfléchir longtemps : je vais au réfectoire, je prépare ce qu'il faut pour la route, sans oublier une bouchée de pain et un morceau de viande, et je pars. Il y a une route jusqu'à Dôn-Vang, à 20 km d'ici, qui est en bon état pendant 5 km environ ; elle longe le Fleuve Rouge, bordé de rizières fécondes. A gauche, on voit se dresser les montagnes qu'il faudra bientôt franchir. L'ascension est pénible, périlleuse la descente, mais la distance qui me sépare de Dôn-Vang, « citadelle dorée », est vite parcourue : à 16 h. 30, je suis à Dôn-Nang, après avoir joui de paysages magnifiques : montagnes boisées entrecoupées de vallées converties en rizières que l'on vient de repiquer. Sur tout le trajet on ne rencontre que deux habitations: l'une appelée la Maison du Forgeron, l'autre la demeure d'un colon français, qui a une belle plantation de près de 100.000 caféiers.
    A Dôn-Vang, il y avait encore récemment un missionnaire, le Père Jacques, qui y a passé 20 ans. Mais les morts étant plus nombreux que les nouveaux arrivants, Monseigneur a dû rappeler le Père et l'envoyer à Laokay, il y a de cela un an. Depuis, il n'y a plus de prêtre à Dôn-Vang, et c'est le vicaire de Duc-Phong, éloigné de 14 ou 15 km, qui doit assurer le service, ainsi que pour les chrétientés dé Meun et Ma, encore plus éloignées, et surtout d'un accès plus difficile.
    Les chrétiens de Dôn-Vang m'attendent, prévenus par ceux qui sont venus me chercher à Hung-Hoa. Ils m'invitent aussitôt à me reposer et à passer la nuit à Dông-Vang, ce qui leur donnera la joie d'assister à la messe du lendemain. Mais j'interroge celui qui doit me servir de guide pour la route, et comme il assure qu'en partant aussitôt nous arriverons à Ma avant la nuit, je ne me crois pas permis de faire attendre la malade. Vite je fais un paquet de ma couverture et du nécessaire pour l'Extrême Onction, je prends mon bréviaire, et en route à grande allure. Pauvre avion de jadis, où es-tu ?
    Il ne faut plus parler de bicyclette. Nous suivons un sentier qui longe d'abord une rivière. Dans une rizière, une poule sauvage s'envole à notre approche, mais il ne s'agit pas de chasser : je porte d'ailleurs le Saint-Sacrement depuis Hung-Hoa. Je récite Vêpres et complies, puis, le chapelet à la main, nous filons encore plus vite ; il y a des ruisseaux à franchir, mais c'est l'affaire d'un bond... Nous voilà de nouveau dans la montagne, il fait déjà plus sombre. Je regarde ma montre: 17 h. 50. Sommes-nous bientôt à moitié chemin ? Non, père, pas encore. Cette réponse est plus longue en annamite : Je demande la permission de saluer le trisaïeul, pas encore.
    Mon guide est un homme de Ma, c'est le chef de la chrétienté : il est grand, fort..., gai. Ce n'est pas un Annamite, c'est un Muong. Les Muongs sont une race différente des Annamites par la langue, les costumes, les moeurs. Ils vivent dans la montagne. Ceux que je vais voir sont de très vieux chrétiens, ils savent tous deux langues: la leur et l'annamite ; c'est dans cette dernière qu'ils apprennent la religion et qu'ils font le commerce avec les Annamites. Par qui ont-ils été convertis? On dit que ce sont d'anciens chrétiens annamites, réfugiés là pendant les persécutions, qui out adopté les coutumes des Muong.
    Mais nous voici à mi-chemin: il est 18 h ; il devient évident que je n'arriverai pas avant la nuit, car dans un quart d'heure nous serons dans l'obscurité. J'enlève mes souliers car le guide m'annonce plusieurs torrents à franchir. J'aurais d'ailleurs dû prendre cette précaution à Dôn-Vang, j'aurais marché plus vite et avec moins de fatigue. Je, suis donc mon guide, un soulier dans chaque main. De temps en temps les arbres sont moins touffus, et je devine le sentier. Mais aussitôt c'est l'obscurité complète, je ne vois plus mon guide, qui est à un mètre devant moi. De temps en temps, je lui dis de m'attendre. Il semble avoir des yeux de chat, il marche sans hésiter. Je lui demande comment il fait pour s'y reconnaître: « Père, je connais le sentier par coeur, je ne puis me perdre ». Le sentier devient soudain très raide : « Père, nous gravissons la montagne. Ma est de l'autre côté. Est-ce loin ? Oui, Père, c'est encore loin... » Soudain un bruit extraordinaire, là, à deux pas, dans la brousse: mon guide s'arrête et pousse un cri terrible. Puis, nous continuons l'ascension. Je suis tout en nage. Il y a des endroits très pénibles, des ponts faits de deux ou trois bambous liés par une liane. Au fond, on entend mugir le torrent : allons, il s'agit de tenir l'équilibre. Plus loin, c'est un ruisseau presque à sec ; nous passons à travers les rochers, de temps en temps mon guide laisse échapper une petite plainte : il a buté quelque pierre... Attention, Père, ici c'est très glissant. Bien ! Je m'avance avec précaution, et de fait, je m'allonge sur le dos dans la boue... Oui, trop glissant, réponds-je à mon guide et l'on continue, tantôt lentement, tantôt un peu plus vite. Quelle heure est-il ? Je l'ignore ; il est impossible de distinguer le cadran d'une montre. J'ai bien un cierge en poche, mais pas une allumette. Devons-nous marcher encore longtemps dans la montagne? Oui, Père, encore longtemps... Décidément nous n'avançons pas vite. Soudain là, à droite, un deuxième bruit pareil au premier : c'est un fauve effaré qui s'enfonce dans la forêt ; un deuxième hurlement poussé par le guide et l'on continue : il fait noir.
    Mais voilà que le sentier descend rapidement, descend encore, parsemer de rochers. Je demande à mon guide si c'est le chemin de l'enfer. Cela le fait rire, malgré la fatigue et la faim qui doit lui tirailler l'estomac... Mais je ne suis plus mon guide, je lui dis de ralentir. Père, je ne trouve plus le sentier parmi ces rochers. Eh bien ! Je pensé, nous allons sans doute passer la nuit ici, car si nous perdons le chemin, il est impossible de s'orienter. Mais le guide revient vers moi et dit avoir retrouvé le sentier. Encore sceptique, je le suis lentement, et le chemin descend, descend toujours. Je marche par habitude, je ne me sens plus les jambes. Un moment où le sentier est à flanc de montagne, je glisse et tombe. Je ne disparais pas, car avant ma chute, je ne paraissais pas, davantage. Mais je m'accroche assez vite et, aidé de mon guide affolé, je prends le sentier, tenant toujours à la main ma paire de souliers du séminaire. Je me demande ce qui m'attend encore avant d'arriver à destination, lorsque mon sauvage me dit : Père, il y a des païens pas très loin d'ici, je vais les appeler, ils entendront peut-être, et viendront à notre secours. Mais ton village est-il encore loin ? Oui, Père, encore loin.
    Mon guide lance quelques appels dans sa langue. L'écho les répète à travers la forêt noire et silencieuse. Soudain, une réponse : nous sommes sauvés. La conversation s'engage pendant quelques instants en langue Muong, et mon guide de me dire : « Père, reposez-vous un peu plus loin, on va nous apporter des torches ».
    Je partage alors avec mon brave homme le petit morceau de viande de Hung-Hoa. J'avais oublié le pain au départ. N'importe, cette bouchée nous réconforte en attendant l'arrivée des torches que je vois luire au loin. Quel réconfort, moral cette fois... Les sauvages païens me saluent avec joie et nous donnent une bonne torche en bambou écrasé. Je les remercie et nous repartons, cette fois au trot. Nous avons descendu l'autre versant de la montagne et nous sommes de nouveau dans la plaine, au milieu des rizières. Il ne faut pas glisser sur les diguettes étroites, sinon c'est un deuxième bain de boue, plus complet que le premier.
    Enfin apparaissent les premières lueurs du village de Ma. Encore quelques minutes et nous arrivons aux premières maisons. Mon guide dit deux ou trois mots devant chaque porte, sans doute pour annoncer le Père. Puis voici l'église. Père, je vais y déposer votre couverture. Oui, mais conduis-moi à la maison de la malade aussitôt, puisque c'est tout à côté...
    Je grimpe l'échelle qui sert d'escalier, et j'entre dans la maison en bambou, élevée comme sur pilotis. Je trouve ma vieille sauvage assise au coin du feu. Tout le monde me salue, et j'explique à la septuagénaire le but de ma visite. Pendant ce temps, mon guide a vite fait de me préparer un repas et raconte à ses amis notre voyage mouvementé : on regarde mon habit tout maculé.
    Ma bonne vieille n'est pas encourageante. « Mais, Père, à mon âge, on ne pèche plus. Quel besoin ai-je de me confesser ? » Pauvre vieille, elle ne se doute pas que ses jours sont comptés. Quelle odeur elle exhale. J'ai cependant vite fait de la convaincre, et je lui donne les derniers Sacrements : cela ne veut pas dire qu'il n'en reste plus, comme le croyait un petit élève du catéchisme qui avait entendu dire qu'on avait donné les derniers Sacrements à la voisine...
    A mon tour, désormais. Je vais à la sacristie, où tous les chrétiens viennent saluer le Père. Les enfants ont vite pris la première place. En attendant le riz, je raconte quelques petites histoires, je fais quelques ombres chinoises à la grande joie de tous, puis je dîne de bon appétit devant ma nombreuse famille. Comme dessert, on vient m'apprendre qu'à 2 heures de là, encore plus loin, un autre malade m'attend. Après quelques questions, je conclus qu'en conscience je puis attendre le lendemain matin. Nous disons en commun les prières à l'église, et je m'endors dans les mains du Bon Dieu que j'ai eu le bonheur de porter pendant près de 5 heures aujourd'hui sur mon coeur.
    Le lendemain, je fis 7 heures de chemin à pied, j'administrai encore deux malades, puis 2 heures de bicyclette. Il faisait nuit quand j'arrivai à Hung-Hoa.
    Je suis enchanté d'avoir fait connaissance avec ces sauvages Muong, qui n'ont de sauvage que le nom et le pays. Ce sont des gens de foi qui aiment beaucoup le prêtre. Ils m'ont supplié de demander à Monseigneur de mettre un prêtre à Dôn-Vang. Ils ne sont pas exigeants cependant, ils demandent qu'il y ait un prêtre à 12 km de chez eux. Et le village de Meun, encore plus important, est à deux heures plus loin.
    « Mon Dieu, envoyez-nous des missionnaires qui vous aiment et qui aiment les âmes!»

    Jean-Marie MAZÉ,
    Missionnaire ti Hung-Hoa (Tonkin).

    1928/186-189
    186-189
    Vietnam
    1928
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