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Une Fleur de l'Himalaya

Une Fleur de l'Himalaya Anna Sitling Père, je suis tout à fait heureuse : je sais maintenant que ma fille Anna est au Ciel. Je te l'avais bien dit. Mais comment le sais-tu ? Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus m'a accordé le signe que je lui demandais. Quel est ce signe ?
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    Une Fleur de l'Himalaya

    Anna Sitling

    Père, je suis tout à fait heureuse : je sais maintenant que ma fille Anna est au Ciel.
    Je te l'avais bien dit. Mais comment le sais-tu ?
    Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus m'a accordé le signe que je lui demandais.
    Quel est ce signe ?
    Le Père me disait bien que ma fille était au Ciel ; je n'en pouvais douter, mais j'en voulais une preuve certaine. Pour l'avoir, je me suis adressée à Sainte Thérèse. Elle est si bonne pensais-je, qu'elle ne me refusera pas cette grâce. Un jour donc je lui dis : « Sainte Thérèse, écoute. J'aimais beaucoup ma petite fille, mon aînée. Anna. Elle est morte ! Vois comme je suis triste ! J'espère qu'elle est avec toi auprès du Seigneur Jésus, mais je voudrais en avoir la certitude, et voici le signe que je te demande. Tu connais Sikat, notre voisin ; c'est un brave homme, mais il est païen et refuse de se convertir parce qu'il redoute les malédictions de ses parents, qui sont des lamas. Eh bien ! Si tu changes son esprit et s'il se fait baptiser avec sa famille, j'aurai la preuve que ma fille est au Ciel ». Le Père comprend-il pourquoi je suis tout à fait contente aujourd'hui ?
    Oui, je comprends. Va donc remercier sainte Thérèse, et, puisque ta petite Anna est en paradis, n'oublie pas de la prier pour Kalimpong.
    Ce dialogue avait lieu devant la porte du presbytère de Kalimpong entre Monica Rupimit et le missionnaire de cette chrétienté. Monica était la femme du premier des trois pasteurs protestants venus récemment au catholicisme.
    Quelques heures avant cet entretien, j'avais baptisé Sikat, sa femme et ses deux enfants. Il m'était donc facile de comprendre ce que voulait dire mon interlocutrice : c'était l'épilogue glorieux de la vie de sa fille aînée, morte à dix ans quelques mois auparavant. Cette courte vie fut belle. En voici quelques traits.

    ***

    Janett Sitling avait neuf ans lorsqu'elle fut reçue dans l'Eglise catholique, en même temps que les autres membres de sa famille, le 1er octobre 1931. Son père G. E. Sitting avait, quelques mois auparavant, renoncé à sa charge de Pasteur et Chef de l'Eglise presbytérienne indigène du district de Kalimpong et aux importants avantages matériels attachés à ce titre. Il s'était déclaré catholique et son geste avait déclenché parmi nos montagnards, principalement parmi les Lepchas (aborigènes du Sikkim) protestants, un mouvement qui permit de créer à Kalimpong un beau noyau catholique en face de la forteresse hérétique.
    Janett, qui désormais s'appelle Anna, apparaît tout de suite comme une petite fille éveillée, douce, intelligente et pieuse. Elle s'occupe maternellement de ses petits frères et soeurs, qui, en retour, ont pour leur aînée une déférence manifeste. Au jeu elle est toujours entourée ; les autres enfants l'aiment et recherchent sa compagnie, car, là où elle est, on joue avec entrain et il n'y a pas de dispute. Aux réunions du catéchisme, elle a bien parfois quelque peine à retenir sa langue, mais c'est elle qui trouve la réponse juste aux questions du Père ; souvent elle fait de ces réflexions innocentes qui révèlent la candeur d'une âme d'enfant pieuse et pure, en laquelle la grâce de Dieu agit sans obstacle.
    Admise par faveur au Pensionnat européen des Soeurs de Saint-Joseph de Cluny, elle ne tarde pas à gagner l'affection de ses jeunes compagnes et à prendre, même pour l'anglais, la tête de sa classe. La religieuse qui l'instruit n'hésite pas à la citer comme modèle d'application et de sagesse, et les petites Anglaises ne s'en offensent pas : Anna Sitling est si gentille qu'on oublie qu'elle est une « native ». Cela est bien significatif.
    De retour à la maison aux jours de congé, elle ne fait aucune difficulté pour reprendre le costume et les manières de sa race: elle est à l'aise partout, chez les Européens et chez les siens.
    Nos néophytes de l'Himalaya parlent volontiers de religion entre eux. Les parents d'Anna ne cachèrent pas leur étonnement de voir comment cette petite fille de dix ans comprenait et leur expliquait tel ou tel point du catéchisme ou du prône qui leur avait paru obscur. Son père me rapporta qu'un soir, après le chapelet récité en famille, sa femme fit la réflexion suivante :
    Je ne comprends pas bien pourquoi le Père nous recommande si souvent de prier la Sainte Vierge Marie. Puisque le Seigneur Jésus est tout puissant, quelle utilité y a-t-il à adresser nos prières à d'autres qu'à lui ?
    Mais, maman, répondit vivement Anna, quand je désire que papa me donne quelque chose, je préfère vous le dire à vous d'abord, parce que quoique vous lui demandiez, il vous écoute toujours. Eh bien ! Quand nous voulons obtenir quelque grâce du Seigneur Jésus, il est plus sûr de la lui faire demander par la bienheureuse Vierge Marie ou par un Saint. Les Saints, et surtout la Sainte Vierge, sa Mère, savent mieux s'y prendre que nous pour être exaucés.
    « Je n'avais jamais si bien compris, ajoutait l'ancien Pasteur protestant, la légitimité et l'utilité du culte de la Vierge et des Saints ».
    Anna avait une piété dépourvue de complication d'ostentation et de respect humain ; son âme candide s'adressait à Dieu, à la Sainte Vierge ou aux Saints en toute simplicité et comme à des personnages présents devant elle.
    Anna fit sa première communion quelques jours après son baptême, le dimanche du Christ Roi. Elle revint souvent ensuite à la table sainte avec sa mère, et toujours avec une piété et un recueillement vraiment édifiants.
    Au mois d'août 1932, la mère d'Anna fut gravement malade et reçut les derniers sacrements. Toute la famille était dans la désolation. Anna pleurait, elle aussi, mais, au lieu de s'abandonner au découragement, quand elle entendit son père dire que tout espoir était perdu, elle se tourna vers la Sainte Vierge,lui demandant de guérir sa maman, et cela en des termes où la simplicité de la foi s'élève jusqu'à l'héroïsme. « O Mère du Ciel, guéris ma mère de la terre ! Nous avons besoin d'elle : guéris-la. Si pour cela il faut que je meure, eh bien ! Dis au Seigneur Jésus de me prendre, moi ! ».
    Dès le lendemain la malade allait mieux ; quelques jours plus tard elle était complètement rétablie. Moins d'un mois après, Anna s'alitait. Le docteur diagnostiqua la fièvre typhoïde, et rien ne put enrayer les progrès du mal. L'enfant reçut les derniers sacrements avec une piété émouvante. Les religieuses venaient presque chaque jour visiter leur petite élève malade ; j'y allais moi-même souvent. Nous ne l'entendîmes jamais se plaindre, gémir ou pleurer. Chaque fois elle me demandait de la bénir et de réciter une prière pour elle. La veille de sa mort, comme je me disposais à dire mon bréviaire auprès d'elle, elle me demanda : « Père, est-ce une prière à la Sainte Vierge que vous allez réciter ? » « Non, c'est l'office de saint Janvier ».
    « Oh ! Père je veux une prière à la bienheureuse Vierge Marie. Père, dites le rosaire » Et pour ne pas la contrarier, je pris mon chapelet.
    Le lendemain matin, 20 septembre, je fus appelé en toute hâte : l'enfant se mourait. Elle me reconnut ; je lui suggérai le saint nom de Jésus et quelques invocations qu'elle répéta après moi : puis l'agonie commença et, tandis que je récitais les prières des agonisants, l'enfant ouvrit les yeux, jeta sur sa maman un long regard et dit : « Maman..., je vais au Ciel!» C'était fini.
    Ses funérailles furent des plus émouvantes. Non seulement tous les catholiques de Kalimpong, mais un grand nombre de protestants et de païens y assistèrent, ce qui me permit de dire à cette foule impressionnée ce qu'enseigne l'Église catholique sur la vie, la mort et l'au-delà.
    Ainsi était partie pour un monde meilleur cette enfant aimée de tous ceux qui la connaissaient. Elle s'était offerte en sacrifice pour sauver sa mère : le Sauveur Jésus avait accepté son offrande et cueilli pour les jardins du Ciel cette gracieuse petite fleur de l'Himalaya.

    J. ALAZARD,
    Missionnaire du Sikkim.

    1936/114-119
    114-119
    Inde
    1936
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