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Une fête de Noël au Tonkin

Une fête de Noël au Tonkin
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    Une fête de Noël au Tonkin

    Je faisais alors mes premières armes de missionnaire dans une chrétienté qui, comme moi, en était à ses débuts. Gocoi était son nom. C'était une petite colline perdue au fin fond du Delta tonkinois, en bordure de la Cordillère annamite. Pays reculé, région de haute brousse, les tigres et les pirates y prenaient leurs ébats tout à l'aise. Là s'étaient groupées quelques familles minées par la fièvre et rançonnées par les pirates de grand chemin. Un missionnaire, le P. Lepage, ancien zouave pontifical, ayant eu pitié de leur misère et s'étant dévoué à les en arracher, un bon nombre de ces pauvres gens étaient devenus chrétiens ; puis, la sécurité, et quelque aisance aussi, survenant grâce à la présence du missionnaire, la petite chrétienté s'était singulièrement accrue quand je pris en charge ce poste déshérité.
    J'étais alors dans tout l'enthousiasme de ma prime jeunesse missionnaire et, de concert avec mes néophytes, je résolus de donner à mon premier Noël une splendeur de nature à éblouir tous les païens des environs. Nous mîmes à l'oeuvre et bientôt la pauvre paillote qui servait de chapelle n'en revenait pas de se voir si belle. Non seulement il y avait une crèche, mais j'avais exhibé tous les drapeaux, toutes les oriflammes, tous les morceaux d'étoffe pouvant servir de tentures, que j'avais ou me procurer, et la montagne voisine avait fourni des monceaux de verdure, qui, non contents de garnir l'intérieur de la chapelle, débordaient en colonnes, en arc, en festons, sur tous les chemins environnants.
    Mais le clou de la fête fut incontestablement la procession aux flambeaux qui précéda la messe de minuit. Ah ! Cette procession, en avions-nous assez parlé avec mes chrétiens ! Il s'agissait de promener le petit Jésus à travers les vallons pour bien faire savoir à tous les païens des alentours que c'était Noël, c'est-à-dire que nous fêtions la naissance de l'Enfant Dieu. A vrai dire, la cérémonie fut bien un peu panachée, un peu bruyante, — on aime le bruit dans nos chrétientés tonkinoises, — et je crois que plus d'un chrétien de France aurait souri au passage de ce fameux cortège.
    La statue de l'Enfant Jésus — oh ! Une toute petite statuette, grosse comme un poing, — était comme enfouie dans la luxuriante verdure des bambous et des palmes vertes. Pour l'honorer, on avait réquisitionné tous les instruments aptes à produire un son, ou plutôt un bruit : gros tamtams, tambours, cymbales, gongs, que sais-je encore ? De plus, l'ingéniosité de mes fidèles avait tendu des papiers multicolores sur des carcasses de bambou tressé de toutes formes et de toutes dimensions, qui formaient un ensemble de lanternes d'un pittoresque achevé. J'avais dû fournir près de 300 bougies pour le luminaire oit aucune ne fut de reste. Après cela, si vous aviez assisté au rassemblement du cortège dans la nuit, vous auriez jugé comme moi qu'il méritait plus qu'un simple coup d'oeil.
    Et l'on se mit en marche au crépitement des pétards, au mugissement des tambours. C'était un vacarme effroyable, et, si les païens des alentours ignorèrent que nous fêtions la naissance du Sauveur, ce ne fut vraiment pas de notre faute.
    Peut-être pensez-vous que je me contentai de présider pieusement cette édifiante procession ? Je dois vous détromper, hélas ! J'avais alors 25 ans et... quelques idées saugrenues. Je me souvins tout à coup que dans une caisse du presbytère dormait un vieux cor de chasse et que, près de mon lit, s'allongeait mon bon Lefaucheux à deux coups. Mes chrétiens ne l'avaient pas oublié, eux. — « Père, jouez du cor, faites parler votre fusil, et la fête sera complète ». — Je dois avouer — j'en ai un peu honte aujourd'hui, — que 'je fis ce qu'ils désiraient : le cor d'une main, le fusil de l'autre, je pris la tête du cortège et bientôt je fis à moi seul autant de bruit que toute la troupe des fidèles. Ce fut un vrai triomphe. Et lorsque, après avoir durant plus d'une heure parcourue les collines et les vallons, nous débouchâmes sur le terre-plein que dominait la chapelle illuminée, je vous assure que nous étions contents de nous ! Et j'aime à penser que nous n'étions pas les seuls à être contents et que le petit Jésus se penchait avec un sourire sur ce pieux vacarme et que sa bénédiction fit descendre sur Gocoï les grâces de choix qui l'aidèrent à devenir le centre d'une paroisse de 2.000 chrétiens.
    Après la merveilleuse procession, dans une atmosphère de piété plus calme, se déroulèrent les cérémonies de la messe de minuit.
    L'office terminé, comme je revenais à ma maison toute proche, elle me parut d'autant plus triste et sombre que j'entendais, dans toutes les paillotes du village, catéchistes et chrétiens réveillonner gaiement. Alors sous le coup de la fatigue, sans doute, j'eus un moment d'absence et me mis à maugréer à haute voix : « Comment ! je me suis dépensé à préparer une fête splendide, je suis exténué et, tandis que tout le monde se restaure copieusement, moi seul, chef de la chrétienté, maître de la maison, je suis complètement oublié et laissé de côté »... Mon vieux catéchiste, Pierre Thai, avait écouté sans broncher cette lamentation ; il s'approcha de moi et, du ton le plus calme, me glissa ces simples mots : « Mais, Père, si vous réveillonnez, qui donc célébrera la messe du jour ? » Je restai sidéré : je n'y avais pas pensé. Sans une parole, sans un geste, je gagnai ma natte et m'y étendis, mêlant bientôt, dans un sommeil troublé de cauchemars, le réveillon manqué, la procession aux flambeaux, les chrétiens enthousiasmés, les païens convertis. Et, par dessus tout cela, le petit Jésus de la crèche me souriait gracieusement.

    Joseph VILLEBONNET,
    Missionnaire de Hanoi

    1934/62-64
    62-64
    Vietnam
    1934
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