Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Une Fête à la Léproserie de Kemmendine

Une Fête à la Léproserie de Kemmendine A Kemmendine, un des faubourgs de Rangoon, se trouve une léproserie : Frais ombrages, grands espaces, bâtiments bien compris, elle abrite 415 lépreux. 19 Soeurs Franciscaines Missionnaires de Marie s'occupent de ces pauvres gens, sous la direction d'un Surintendant qui n'est autre que le Procureur de la Mission, le P. Rioufreyt. Pour donner une idée de la mentalité des malades, il nous suffira de raconter un jour de fête à la léproserie.
Add this
    Une Fête à la Léproserie de Kemmendine

    A Kemmendine, un des faubourgs de Rangoon, se trouve une léproserie : Frais ombrages, grands espaces, bâtiments bien compris, elle abrite 415 lépreux. 19 Soeurs Franciscaines Missionnaires de Marie s'occupent de ces pauvres gens, sous la direction d'un Surintendant qui n'est autre que le Procureur de la Mission, le P. Rioufreyt.
    Pour donner une idée de la mentalité des malades, il nous suffira de raconter un jour de fête à la léproserie.
    C'est la coutume, le jour de la Saint Etienne, que tous les Missionnaires de Rangoon se réunissent le soir à la léproserie pour fêter le souvenir du fondateur de Kemmendine, le P. Etienne Freynet (1). Nouvel arrivé, j'eus la surprise de pénétrer dans un jardin de féerie, éclairé de lanternes chinoises, d'étoiles lumineuses, d'animaux de papier tout illuminés. C'étaient les lépreux qui nous offraient ce spectacle. Ayant fait toutes ces décorations pour Noël, ils les refaisaient bénévolement, ce soir-là, pour prouver aux Missionnaires leur reconnaissance.

    1. Du diocèse de Lyon, missionnaire de Birmanie Méridionale en 1879, mort en 1918.

    Il faut faire un effort pour se croire dans une léproserie au milieu d'un tel décor. Nous faisons le tour des illuminations en adressant des félicitations à chaque bâtiment. Vraiment elles sont méritées. Quand on songe que beaucoup n'ont que des moignons informes à la place de mains, des doigts diminués, recroquevillés, inhabiles à travailler, on est émerveillé de voir ce qu'ils arrivent à réaliser. Ils ne craignent pas d'aborder des sujets très difficiles comme un éléphant, un tigre, une tortue aux membres articulés, des aéroplanes, des transatlantiques de 4 mètres de long. Tout cela, en papier collé sur du bambou, est éclairé à l'intérieur par de petites bougies. Evidemment il arrive des accidents : Un cerf sur la pelouse s'est mis à brûler, mais le service incendie veillait et l'a empêché de communiquer sa flamme destructrice à un crabe qui allongeait ses pattes trop près de lui.
    Quelques jours avant Noël un bruit, d'ailleurs sans fondement, s'était répandu dans la léproserie que, cette fois-ci, il n'y aurait pas de pwè, c'est-à-dire de théâtre, comme chaque année le jour de la Saint Etienne. Quelques bouddhistes voulurent faire grève et ne pas illuminer. Cependant les choses n'allèrent pas très loin, car un vieux bouddhiste morigéna ses coreligionnaires :
    Pour qui faites-vous ces illuminations ? Est-ce pour avoir le pwè ou pour la fête de Noël des Missionnaires et des Soeurs ?
    Pas de réponse.
    Si donc c'est pour Noël, qu'est-ce que cela peut faire qu'on nous donne ou non le pwè ?
    Sur ces avis, se rendant compte qu'ils attristeraient les Pères et les Soeurs en n'illuminant pas, ils se décidèrent de faire comme les autres. Mais, pour bien comprendre la valeur de leur décision, il faut savoir ce que le théâtre tient de place dans les préoccupations d'un Birman.
    Entre tous les pavillons, ou wards, comme on dit ici, il y eut une belle émulation. Chaque chef de ward voulut que le sien fût le plus joli. Les prisonniers, car la léproserie a aussi une prison, avaient tenu à avoir la plus belle façade d'illuminations. Depuis des semaines ils économisaient les quelques annas qu'ils reçoivent chaque mois pour acheter du papier et des bougies, afin de prouver leur bonne volonté. Il faut dire que cette prison n'est pas destinée à punir les lépreux. Il existe une loi en Birmanie qui force les lépreux à ne pas habiter avec les gens sains. Les lépreux que la police ramasse dans la ville ne peuvent pas toujours être admis à la léproserie, car le Surintendant, malgré sa bonne volonté, ne peut en admettre plus qu'il n'a de ressources. On les met alors dans un bâtiment spécial, où ils sont entassés, trop à l'étroit, mais tout de même sont soignés, nourris, logés, mieux que dans le taudis d'où le propriétaire, s'apercevant qu'ils étaient lépreux, les a un jour chassés. C'est cela la prison. Elle donne un peu d'ennui aux Soeurs, qui voudraient que tous les malades soient aussi bien logés, mais elle est nécessaire, car certains lépreux, malgré la loi, ne veulent pas rester et doivent être surveillés. Du reste le bon esprit y règne, car les prisonniers savent qu'une place vacante ne leur est jamais refusée.
    Pour revenir à la fête, nous allâmes voir, le soir, le fameux pwè qui avait un moment troublé la paix de la léproserie et dont cependant on n'avait jamais envisagé la suppression. Il dura de 8 heures du soir à 2 heures du matin. Le pwè birman est un mélange composite d'opéra, avec chants, danses, ballets, de drame légendaire, avec des oiseaux qui parlent et se métamorphosent, de comédie italienne, avec des polichinelles roulant des yeux effroyables et rossés aux applaudissements de l'assistance. Tout cela, avec la musique endiablée qui l'accompagne, est très expressif, les lépreux y prennent un grand plaisir. Pour moi qui ne comprends pas malheureusement le birman, j'avoue, bien que cela m'ait fort intéressé, que je ne serais pas resté jusqu'à 2 heures du matin comme l'ont fait ces admiratifs spectateurs.
    En prenant congé des Soeurs, je leur demande si elles sont contentes de leurs malades : ils ont bon esprit, mais n'est-ce pas un peu intéressé ? Ces illuminations prouvent-elles quelque chose ?
    Mais, mon Père, elles ont été faites avant tout pour Noël, car il y a eu le 24 au matin 17 baptêmes et 17 premières communions à la messe de minuit ! On a bien le droit d'illuminer pour une pareille fête.
    17 baptêmes, ma Soeur, votre dévouement est bien récompensé, mais l'exemple n'a-t-il pas été contagieux, et vos lépreux ne se convertissent-ils pas parfois pour des motifs humains ?
    Leur prêter de telles intentions, c'est mal connaître les bouddhistes et leur conviction enracinée que leur religion est la meilleure. Même les enfants connaissant pourtant le catéchisme qui leur est enseigné refusent de se convertir tant qu'ils ne sont pas bien convaincus.
    La charité de ceux qui les soignent ne les touche donc pas ?
    Si, et ils viennent très docilement aux instructions, mais la seule grâce de Dieu fait tout. Il y avait, le matin de Noël, ici même à la léproserie, une petite lépreuse birmane tout en larmes. Elle n'a pas voulu aller à la messe de minuit, car c'était une fervente bouddhiste et cependant toute sa douleur était d'avoir résisté jusqu'ici. Elle pleurait à chaudes larmes de n'être pas catholique et, devant la crèche qu'elle voyait pour la première fois, elle a promis de se faire baptiser à Pâques.

    B. DANIS,
    Missionnaire de Rangoon.

    1937/176-180
    176-180
    Birmanie
    1937
    Aucune image