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Une excursion au Japon

Une excursion au Japon PAR LE P. DE GUÉBRIANT 1 Provicaire du Su-tchuen méridional J étais depuis le commencement d'août, rentré à Shang haï, où je me délassais tant soit peu, des cent jours de diplomatie laborieusement passés à Pékin.
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    Une excursion au Japon

    PAR

    LE P. DE GUÉBRIANT 1

    Provicaire du Su-tchuen méridional

    J étais depuis le commencement d'août, rentré à Shang haï, où je me délassais tant soit peu, des cent jours de diplomatie laborieusement passés à Pékin.
    A force de peiner, nous avions obligé les mandarins du Su-tchuen à accepter le principe et à discuter les conditions d'une réparation matérielle et surtout morale à accorder à nos Missions ravagées. Mais combien de temps dureraient ces pourparlers si péniblement mis en train ? Il était difficile de le prévoir.
    Pour me faire prendre patience, le bon P. Robert, procureur à Shang-haï de la Société des Missions Étrangères et mon ami personnel, me persuada de l'accompagner dans une tournée rapide à travers les quatre missions ou diocèses du Japon, qui, tous, dépendent de notre séminaire de la rue du Bac, et où, par conséquent, nous étions assurés d'être partout en famille.
    Le 31 août, avant le jour, nous étions à bord de l'Indus, arrivé la veille de France.
    Beaucoup plus luxueux que ceux d'autrefois, ces nouveaux paquebots des Messageries Maritimes ne valent pas les anciens, pour ceux qui, comme nous, voyagent en seconde. Tout est maintenant sacrifié aux premières, et, au lieu d'avoir, comme jadis, le droit de circuler sur le pont tout entier, les pauvres voyageurs de seconde sont confinés à l'arrière sur un espace des plus restreints ; c'est ainsi que tombent de plus en plus les distinctions sociales, et que tend à s'affirmer l'égalité parmi les hommes...

    1. Lettre adressée, par le P. de Guébriant à un de ses parents.

    Plusieurs heures de brouillard dans la matinée du 1er septembre nous obligèrent à stopper, après avoir vainement essayé de reconnaître, à l'aide de sondages multiples, notre position relativement aux Goto. Quand à la fin, une éclaircie permit d'entrevoir la plus voisine de ces îles, je remarquai avec intérêt que le capitaine rectifiait son cap de 90 degrés à tout le moins. Pour une rectification, elle en valait la peine. La direction première nous menait droit en Corée.

    ***

    Suivant à droite les Goto, ces îles dont la population n'a pas cessé depuis saint François-Xavier d'être en majorité chrétienne, l'Indus, sûr de son coup, entra majestueusement dans cette admirable rade de Nagasaki, délicieusement entourée de montagnes et parsemée d'îles boisées sur chacune desquelles, ou à peu près, s'élève bien visible et reconnaissable une église catholique.
    Là vivent, en effet, depuis des siècles, mais connus seulement depuis trente-quatre ans, les descendants toujours fidèles des martyrs Japonais. L'histoire de leur découverte en 1865 et des années de persécution qui suivirent, est une des plus ravissantes qu'on puisse lire, et je vous conseille vivement de vous procurer l'ouvrage intitulé « La Religion de Jésus ressuscitée au Japon » par l'abbé Marnas.
    Un de ces îlots, trop petit pour être habité, présente de plusieurs côtés des escarpements abrupts d'où furent précipités dans la mer, il y a bientôt trois cents ans, de nombreux chrétiens fidèles à leur foi. Cette tradition est, d'ailleurs, assez peu sûre ; il se peut que le fait en question ait eu un autre théâtre. Néanmoins, la légende semble désormais attachée à cet îlot que, depuis longtemps, les Hollandais ont nommé Pappenberg.
    Pappenberg à peine passé, il faut stopper et perdre encore deux heures. C'est le service de santé dont nous devons subir la visite. Les Japonais, fraîchement initiés aux pratiques administratives des peuples civilisés, s'en sont surtout assimilé le côté tracassier. On les laisse faire ; leurs idées sans doute s'élargiront avec le temps ; en attendant, on marronne un peu.
    Après tant d'heures perdues, il nous en reste tout juste cinq à passer à Nagasaki, car il est quatre heures du soir et l'Indus repart à neuf ; mais nous y repasserons au retour ; il suffit, pour cette fois, de prendre une idée générale du lieu par de courtes visites à l'évêché, à la cathédrale et au magnifique « Kai sei gakko » le « collège de l'Etoile de la mer » le Stanislas Japonais, tenu comme celui de la rue de Notre-Dame-des-Champs par des Frères marianistes, vêtus de leur classique redingote et décorés à l'ordinaire de ces noms alsaciens, dont les désinences teutonnes ont égayé ma jeunesse.
    Repartis à la nuit close, nous retrouvons le soleil assez tôt pour jouir du panorama charmant qu'offre le détroit de Shimonoseki. C'est un soleil, à la vérité bien pâle, à demi noyé dans les nuées, mais c'est assez pour laisser voir tous les détails du site.
    A notre gauche, le port de Shimonoseki, à notre droite, celui de Moji regorgent de navires. Du côté de Moji, deux trains lances à toute vapeur se croisent à quelques pas de la grève. Derrière l'Indus une énorme malle canadienne enfile à son tour le détroit. C'est un passage aussi pittoresque que vivant.
    Puis c'est la fameuse mer intérieure du Japon qui s'ouvre devant nous, cette espèce d'immense lac d'eau salée compris entre le Nippon et le Shikokou et constellé de centaines d'îles grandes et petites, parfois déchiquetées comme des récifs de l'Iroise et toujours empanachées de végétation comme des bouquets du bois de Boulogne. C'est à mon goût, ce qu'il y a de plus joli à voir au Japon.
    La nuit nous cache la fin de cette promenade idéale et tous les passagers de l'Indus dorment pendant plusieurs heures quand l'hélice stoppe en rade de Kobé. Encore une fois le service de santé ! Hommes, femmes, enfants, tout le monde sur le pont pour attendre, à une heure du matin que trois Japonais de vingt à vingt-cinq ans, imberbes, mais galonnés, viennent les regarder un à un sous le nez. Au jour levant, l'Indus vient à quai, et quand la douane a fouillé jusqu'à nos sacs à éponge, nous voilà libres d'aller dire nos messes à la Mission, puis de parcourir la ville.
    Kobé, qui est une ex-concession européenne, n'a rien d'intéressant. Hiogo, qui lui est contigu, a le cachet commun à toutes les villes japonaises et c'est, je pense, par acquit de conscience qu'on on y montre au voyageur quelques pagodes mi-partie bouddhistes et shintoïstes, et un club Chinois qui peut être curieux pour qui n'a pas vu la Chine. En somme, la seule excursion à faire est l'ascension du Suwayama, belle colline boisée, située derrière la ville, et d'où l'on découvre une splendide vue d'ensemble sur l'immense rade, jusqu'à Osaka même, dont les usines fument à l'horizon.
    Osaka est la grande cité ouvrière du Japon moderne. Ce n'est pas là ce qui en fait l'intérêt pour le touriste, tant s'en faut. Les 40 kilomètres de voie ferrée qui y conduisent de Kobé, le long de la mer, valent mieux à ce point de vue que la ville elle-même.
    Pas plus que la Chine, le Japon n'a de vrais monuments. On donne ce nom à des pagodes plus ou moins vastes et plus ou moins riches, mais malgré toutes les merveilles de détail qu'on y rencontre souvent, il n'y a pas là d'architecture proprement dite. C'est toujours la même ordonnance générale, les mêmes formes massives, les mêmes toits écrasés.
    Une chose contraste avec ce que l'on voit en Chine, dans les édifices publics et dans les maisons privées : la propreté. Tout est coquet, mignon et reluisant, même les bouddhas grimaçants dont l'existence en Chine s'écoule invariablement parmi les toiles d'araignées, les nids de chauves-souris, la poussière et la suie. Il faut, de toute nécessité, abandonner sa chaussure à l'extérieur, qu'il s'agisse d'un temple ou de la plus humble échoppe ; on nous laisse nos bas et c'est tout : les fines nattes qui tapissent le sol n'admettent pas d'autre contact. C'est aussi original qu'horripilant
    Les monuments publics et même certaines maisons privées se construisent maintenant en briques à l'européenne, et le cicérone Japonais ne manque pas de les faire admirer, on les regarde pour lui faire plaisir : cela rappelle tantôt les cottages anglais, tantôt les sous-préfectures de France ; mais en période de tremblement de terre, le vieux système national doit avoir du bon.
    D'Osaka, une excursion s'impose ; celle des temples de Nara. Grâce au chemin de fer une demi-journée suffit à l'exécuter, car la distance ne doit guère dépasser dix lieues. C'est un pèlerinage très en vogue au Japon et cette vogue durera longtemps, sans douté, grâce aux splendides futaies de cèdres qui enveloppent de toutes parts les monuments sacrés. C'est vraiment beau et religieusement beau ; a divinité honorée dans ce lieu gâte seule l'impression. Une heure et demie de chemin de fer mène d'Osaka à Kioto. Là, on commence à s'éloigner de la mer et à voir l'intérieur du pays. Nous y étions le soir du 4 septembre, mais j'avais à ce moment un lourd poids sur le cur !
    La veille, à Osaka, m'était arrivée un télégramme du Su-tchuen me disant que les pourparlers pour la paix n'avaient pas abouti et que les pillages des chrétientés recommençaient. Heureusement le bon Mgr Favier me faisait savoir de Pékin qu'il agissait pour nous, et se chargeait de m'avertir, au cas où je devrais d'urgence rentrer en Chine.
    Kioto, qu'on appelait Meaco avant la Révolution Japonaise, est la ville sainte du bouddhisme dans l'empire. On y voit les plus belles pagodes du pays. Certaines salles de bonzeries, certaines chambres réservées aux pèlerins de marque et aux empereurs mêmes, sculptées, dorées, polychromes, sont des merveilles dans leur genre, et le goût en est presque toujours irréprochable. La partie la plus soignée, la plus finie, la plus artistique est d'ordinaire le plafond : il y a dans l'espèce, à Kioto, de quoi faire pâmer les amateurs des deux mondes. Ses bonzes, pour affirmer la vitalité de leur religion tombée en discrédit, ont bâti tout récemment à côté de la plus belle des anciennes pagodes, un autre temple plus grand et plus beau encore. Le résultat prouve que l'art japonais nà, depuis deux ou trois siècles, ni perdu en délicatesse, ni gagné en originalité.
    Au point de vue religieux, c'est un fiasco complet. Les offrandes des fidèles ne venant pas, le gouvernement refusant tout secours, les bonzes ont dû hypothéquer leurs propriétés et emprunter à une banque qui les tient désormais à sa merci ; de là des procès ruineux pour le prestige des dieux nationaux.
    La décadence du bouddhisme est évidente ; hélas ! Les Japonais s'occupent de tout, excepté de le remplacer. Leur gouvernement semble prendre à tâche de leur apprendre à se passer de religion. Mais, parvenus de la civilisation, les pauvres Japonais en ont pris tous les petits côtés : d'une suffisance très grande, ils sont persuadés que, possédant du premier coup notre civilisation à son degré le plus élevé, et n'ayant aucun compte à tenir du passé, ils vont dorénavant prendre sur nous une avance qui les placera d'ici peu à la tête des peuples.
    On ne va pas à Kioto sans pousser jusqu'au lac Biwa, un des sites les plus célèbres du Japon. Une bonne heure de chemin de fer, avec locomotive devant et locomotive derrière, car la pente est assez raide, et entre nous soit dit, la machinerie japonaise est tant soit peu poussive ; à la sortie d'un assez long tunnel, la vue peut subitement enfiler le lac dans une grande partie de sa longueur, avec le cadre gracieux que lui font de toutes parts des collines boisées ou des rivières verdoyantes. C'est incontestablement fort joli, néanmoins placez un lac quelconque, dans un pays qui ne soit pas absolument plat, et vous aurez toujours quelque chose comme cela. Le moindre site alpestre vaut certainement le lac Biwa ; mais comme aucun Européen ne passe au Japon sans y venir, les Japonais sont convaincus qu'ils possèdent là un coin de paradis.
    La ville d'Otsu s'étend en longueur entre le lac et la voie ferrée. C'est entre la gare et la ville que le czar actuel, alors czarévitch, fut à moitié assassiné par un policeman indigène. Le Mikado fut si vexé qu'il vint de sa personne sacrée, au grand scandale de ses sujets, prendre des nouvelles du blessé. On dit qu'il fut reçu plus que froidement.
    Après deux ou trois heures à Otsu, il n'y avait plus de raison suffisante pour prolonger ce séjour au bord du lac, nous reprîmes le chemin de fer avec l'intention de coucher à Tsu, sur la. baie de Nagoya. Seulement ce trajet suppose deux changements de train, et les compagnies japonaises, un peu à la façon de celles de France, s'inquiètent si peu de s'entendre entre elles pour combiner leurs horaires, qu'il nous fallut perdre deux heures à chacune des bifurcations, et, une fois arrivés à Tsu, errer en pleine nuit par les rues désertes à la recherche de l'église.
    Tsu n'a pas d'intérêt par lui-même, mais il est porté de Yamada, le plus grand pèlerinage shintoïste du Japon. Par le chemin de fer, ce n'est qu'une promenade. Là encore, un parc magnifique aménagé avec un sens exquis du pittoresque, environne un sanctuaire tout à fait insignifiant.
    Parmi les pèlerins assez nombreux qui se livraient aux ablutions, prostrations et battements de mains rituels, trois ou quatre portaient le pantalon collant et la redingote à l'européenne, et le contraste de ce costume moderne avec les rites des vieux âges était d'un comique irrésistible. Dans un pays où l'antique religion n'a de sens que, comme tradition nationale, la logique voudrait, ce semble, que la fidélité aux murs des ancêtres allât de pair avec le culte de leurs dieux.
    C'est à Yamada que j'ai fait, dans une auberge indigène, connaissance avec la cuisine japonaise. Du riz comme en Chine, mais servi presque froid, ce qui est désagréable et une infinité de petites soucoupes contenant, l'une quatre pois en saumure, l'autre une cuillerée à café de sauce, la troisième une moitié de sardine, les autres respectivement ornées dans des proportions infinitésimales de produits réputés comestibles, de poisson cru entre autres, tel était le menu. Le tout, d'aspect très propre, mais de parfum douteux et placé, non sur une table, mais à terre, sur la natte même.
    On s'accroupit autour, et, armé de bâtonnets, on fait, non pas un dîner, mais la dînette ; on dirait un jeu d'enfant ; c'est drôle, si vous voulez, mais comme effet réparateur de l'organisme, c'est dérisoire.
    Encore le brave P. Daridon, un Roscovite que nous avions recruté à Osaka comme cicérone, nous assurait-il que nous n'avions qu'à nous féliciter et qu'on nous avait exceptionnellement bien traités ; il disait vrai, à en juger par le compte d'apothicaire que nous fit bientôt l'aubergiste. Depuis lors, j'ai ouvert lil un peu partout et constaté à ma stupéfaction profonde que le Japonais, même celui qui travaille, était, comparé au Chinois, un pitoyable mangeur. Sa sobriété est à désespérer des Trappistes ; il n'y a pas à lutter avec lui sous ce rapport. Aussi, quand le soir même, vers les dix heures, nous arrivâmes à la mission de Nagoya, j'étais littéralement affamé. Grâce à un télégramme envoyé d'avance, un souper réconfortant nous attendait par bonheur à la table du bon P. Tulpin, un des vétérans du Japon.
    La seule curiosité de Nagoya, grande ville cependant, est le vieux château féodal qui la domine de son énorme masse. Classé maintenant parmi les résidences impériales, il ne peut être visité que sur permission spéciale du ministère de l'intérieur. Nous avions cette permission, mais, quand il s'agit d'en user, les formalités bureaucratiques nous prirent une bonne partie de la matinée.
    Le premier bureau, en effet, en avisa un second, qui en référa à un troisième, d'où un employé vint vérifier notre identité. Après quoi, on nous introduisit dans une salle d'attente où nous furent présentées diverses feuilles à remplir, lesquelles ayant été soumises à une nouvelle série de vérification, il arriva enfin un galonné qui nous invita à le suivre. Je me demandais si nous n'allions pas être confiés à quelque service anthropométrique, quand une poterne s'ouvrant me montra que notre longue patience avait obtenu son effet.
    Le vieux château vaut une visite. C'est un spécimen bien conservé des anciennes demeures seigneuriales du Japon. Son légitime propriétaire, le daïmio de Nagoya vit, depuis la Révolution, avec tous ses congénères, à Tokio ou aux environs, où certains privilèges à la Cour et sans doute d'autres avantages plus sérieux, les consolent de la perte de leurs terres confisquées et de la défense qui leur est faite de reparaître dans leurs anciens domaines.
    Dans une des chambres aujourd'hui réservées à l'empereur ou aux princes, une peinture sur bois bien conservée, du XVIIe siècle, représente je ne sais plus quelle fête officielle, et parmi les assistants, parfaitement reconnaissables à leurs costumes de Dominicains et de Franciscains, plusieurs missionnaires espagnols ou portugais.

    JANVIER FÉVRIEIR 1903, N° 31.

    Une pluie torrentielle, commencée à Yamada, nous avait suivis tout le temps de notre visite à Nagoya et nous accompagna deux jours encore. Grâce à elle, il nous fut impossible de faire, comme nous en avions le projet, l'ascension du Fuji Yama au pied duquel passe la voie ferrée, entre Nagoya et Yokohama. En vain nous tenait-on préparés à la mission de Gotemba des mulets et un guide. La pluie tombait si dru que nous n'avons pas hésité à continuer sans arrêt sur Yokohama. Si je l'ai regretté, c'est pour mon compagnon de voyage qui, condamné à passer sa vie dans les plaines monotones de Shang haï, aurait joui beaucoup de cette excursion alpestre. Mon cas était tout différent : une escalade de moins, c'était autant de gagné.

    ***

    Yokohama, comme vous le savez, est le port de Tokio ; ouvert aux Européens depuis tantôt quarante ans, il est, plus qu'aucun endroit du Japon, européanisé. Il n'en est pas plus laid pour cela, mais pas plus curieux non plus.
    De la colline du Consulat de France, on découvre un superbe horizon de mer au delà de premiers plans très gracieusement accidentés ; mieux situé encore que le consulat est le couvent des Dames de Saint-Maur où sont élevées presque toutes les jeunes filles de la colonie européenne avec un bon nombre de Japonaises.
    A propos des Européens au Japon, il faut vous dire, ce que vous avez sans doute lu sans y faire attention, que leur situation a complètement changé depuis quelque temps.
    Au système des traités en vigueur depuis l'ouverture du pays, vient d'en succéder un autre qui met le Japon sur le même pied que les nations les plus civilisées d'Europe et d'Amérique ; c'est-à-dire que l'étranger, à quelque nation qu'il appartienne, est sur le sol Japonais, justiciable des tribunaux indigènes et non plus, comme jadis, du seul tribunal consulaire de sa propre nationalité. Dans le style barbare du métier on dit que l'exterritorialité est abolie.
    Le gouvernement japonais est arrivé à cet étonnant résultat par son activité progressiste, par l'éclat de ses faciles victoires sur la Chine, et par la prudence des gens très habiles qu'il a à sa tète.
    Je dis que ce résultat est étonnant : c'est en effet le seul exemple historique que je sache de peuples chrétiens acceptant la juridiction d'un peuple païen. Il est vrai que celui-ci n'est plus païen que de nom, et que sa loi est chrétienne.
    Qu'en découlera-t-il en pratique? Voilà de quoi tout le monde parle aujourd'hui au Japon Les Européens semblent croire, en général, que les Japonais après quelques précautions au début, abuseront si bien de l'honneur qui leur est fait, qu'au prochain renouvellement des traités, dans douze ans, ils se verront probablement remis à leur place. C'est facile à dire. Mais comment reprendre le droit accordé ? Quant aux Japonais, ils exultent.
    Une des conséquences des nouveaux traités étant l'autorisation pour l'Européen de circuler et de séjourner partout sans passeport, les commerçants, les hôteliers et propriétaires s'imaginaient naïvement que, dès la mise en vigueur de l'état de choses en question, une nuée d'Européens allait s'abattre sur le pays et l'inonder de dollars. Tout avait renchéri, les terrains surtout. De vastes hôtels avaient été bâtis au loin dans l'intérieur, mais, ô déception ! Le nombre des Européens au lieu d'augmenter tend à décroître. De grandes maisons européennes à Yokohama ferment boutique et tirent leur révérence au Japon et à ses tribunaux.
    Passons à Tokio. Ce n'est qu'à vingt-cinq minutes de Yokohama en chemin de fer. Là réside le Mikado, dans un palais qui occupe, comme celui du Fils du Ciel à Pékin, le centre de la ville et, comme lui, ne laisse voir au profane qu'une enceinte murée, bordée d'un large fossé et d'apparence assez piteuse.
    La ville est d'ailleurs immense et compte plus d'un million d'habitants. C'est la plus grande de l'empire et sa capitale officielle. C'est elle qu'on appelait autrefois Yédo.
    En trois journées consécutives je l'ai parcourue dans tous les sens, visitant consciencieusement tout ce que le « Handbook for Japan » signale à l'attention du touriste. Deux choses sont restées bien fixées dans ma mémoire. L'une est le temple de Shiba, sépulture impériale, et, à mon goût, le plus parfait spécimen de l'art japonais ; l'autre est le musée d'Uyeno, bâtisse insignifiante élevée au milieu du parc du même nom, qui est la promenade publique de Tokio, mais où se trouve réunie une foule de curiosités et de souvenirs du vieux Japon. Une vitrine est consacrée aux objets chrétiens ; on y voit des statues, des crucifix, des ornements d'églises, et même une bulle pontificale remontant aux XVIe et XVIIe siècles, épaves vénérables de la persécution la plus féroce et la plus longue qu'aucune chrétienté ait jamais traversée.
    La ville elle-même me semble peu mériter la réputation de magnificence que lui font les Japonais. Elle n'a guère de grandiose que son étendue. La plus belle rue « le Chinza », comme on l'appelle, n'est bordée comme les autres que de ces petites échoppes indigènes, toujours proprettes, parfois joliment vernies ou laquées, mais qui en somme ressemblent plutôt à des volières faites pour des oiseaux qu'à des maisons faites pour des hommes. Derrière leurs cloisons de bois, minces comme du carton, on se demande comment l'habitant peut passer les hivers rigoureux comme ils le sont déjà à la latitude de Tokio.
    Après une dernière journée remplie par une charmante fête chrétienne à l'inauguration d'une église dans le faubourg de Sekiguchi, nous hésitions, le P. Robert et moi, sur l'orientation à prendre. Vu les nouvelles du Su-tchuen, n'était-il pas déjà temps de revenir sur nos pas? Mais une dépêche de Shang haï arriva juste à point dans la soirée : « Continuez voyage sans crainte » disait-elle ; sur quels nouveaux renseignements était-elle basée ? Nous aurions voulu le savoir; telle quelle était dans son laconisme, elle suffisait pourtant à nous rassurer. Le lendemain matin nous étions repartis vers le nord, à destination d'Utsunomiya, avec bifurcation sur Nikko.

    ***

    Nikko passe pour la merveille des merveilles au Japon. C'est un ensemble de temples et de sépultures royales, embelli et enrichi par des siècles de pèlerinages, mais surtout encadré dans d'admirables paysages.
    Le plus célèbre personnage dont le souvenir se rattache à ce lieu est le Shogun Yeyasu, le premier des persécuteurs impitoyables qui anéantirent l'Eglise du Japon au XVIe siècle ; on y voit outre son tombeau, un musée d'objets que l'on montre, j'ignore avec quelle garanties d'authenticité, comme ayant été à son usage.
    Comme à Tokio et ailleurs, la beauté des monuments n'est pas dans l'architecture, mais dans la délicatesse des détails : plafonds, colonnades, bas-reliefs, sculptures. Plus beau et plus grandiose que tout cela est le parc immense qui l'enveloppe. C'est par milliers qu'on y compte, droits et élancés comme des piliers de cathédrales, ces cryptomerias qui semblent l'arbre sacré du Japon ; ils y forment des avenues sans fins qui sont vraiment de toute beauté.
    Toute la contrée avoisinante est d'ailleurs pittoresque au possible, une vraie Suisse en miniature. Le temps nous manqua pour aller jusqu'au lac de Chûzenji, site ravissant que les diplomates européens de Tokio ont choisi pour résidence d'été. La pluie nous arrêta à mi-chemin, heureux d'avoir pu pousser du moins jusqu'aux cascades d'Ourami, délicieux recoin de montagnes que tous les guides recommandent aux touristes.
    Nikko n'ayant pas de chrétienté, il nous avait fallu passer la nuit à l'auberge indigène. Le coucher à la Japonaise n'est ni plus compliqué ni beaucoup plus pratique que le manger. La natte qui tient lieu de chaise et de table pendant le jour, remplace le lit pendant la nuit. On lui superpose quelques coussins, et une couverture exagérément épaisse, mais beaucoup trop courte complète l'installation. On y étouffe et on y gèle à la fois par moitiés à peu près égales. Je dirais : vive encore le système chinois, si la propreté y était moins outrageusement méconnue.
    Nikko visité, notre programme nous entraînait vers l'extrême nord. Une nuit passée en chemin de fer nous amena à Sendai, la principale ville du Nippon septentrional.
    Le bon marché des voyages en chemin de fer est surprenant et contraste avec la cherté de tout le reste au Japon ; pour un yen, moins de 2 fr. 60, on peut faire jusqu'à 100 kilomètres. Par contre le confortable laisse à désirer et l'administration ne fait pas difficulté d'entasser les voyageurs dans les vagons, sans tenir compte du nombre réel des places ; une fois, malgré nos protestations indignées, j'ai vu quarante-cinq personnes s'installer dans un vagon où nous n'avions que vingt-huit places. Le matériel vient en majeure partie d'Amérique ; quelques locomotives cependant sont construites au Japon même.
    Le gouvernement a fait au début la sottise d'adopter, pour ses chemins de fer, la voie étroite ; il le regrette aujourd'hui, mais trop tard. Pour en pallier le plus possible l'inconvénient, il donne à ses vagons une largeur sans proportion avec la voie, d'où péril de déraillement et impossibilité d'aller à de grandes vitesses. Les express font à peine 30 kilomètres à l'heure et encore le roulis y est-il souvent fantastique. Cela n'empêche pas les Japonais d'encombrer les trains ; ils ont la passion du déplacement, et circulent pour le plaisir de circuler. Tout le pays est déjà couvert de lignes ferrées, et le réseau s'étend de jour en jour.
    Sendai, grande ville depuis des siècles, est à peu près sur la limite que n'a pas dépassée la propagation du christianisme au Japon, il y a trois cents ans. On y voit le château où un daïmio chrétien abrita longtemps, pour les trahir ensuite, les derniers missionnaires survivants.
    On a retrouvé dans la ville et ses environs de nombreux objet du culte, mais la religion même, moins enracinée que dans le sud où l'évangélisation avait commencé, avait disparu complètement.
    Une nouvelle chrétienté de fraîche date y prospère cependant aujourdhui. L'église, vaste et belle, fait un contraste touchant avec la chaumière presque inhabitable où loge le missionnaire. On touche là du doigt les privations au prix desquelles l'édifice nécessaire à la décence du culte a été élevé.
    De fait, les missionnaires, au Japon, ne vivent dans une pauvreté plus grande qu'en aucun autre lieu que je sache, et qu'on peut dire extrêmes. La vie matérielle est horriblement chère, les missions tout récemment fondées n'ont aucun revenu, et les aumônes sont rarement adressées à une contrée où l'on croit les besoins moins grands parce qu'elle jouit d'une civilisation calquée sur la nôtre, C'est le contraire qui a lieu, et le catholicisme, qui, partout en Extrême-Orient fait grande figure, est ici en bien humble posture à côté des établissements protestants de vingt à trente sectes différentes, qui répandent l'or à profusion.
    D'ailleurs, ceci s'applique surtout aux trois diocèses du Nippon et du Yezo. Dans le Kiou-Shiou, où ont été retrouvés les descendants des anciens chrétiens, la situation du diocèse de Nagasaki est beaucoup plus satisfaisante.
    Entre Sendai et Aomori, la ville extrême du Nippon, je n'ai visité que Morioka, localité d'un cachet spécial où deux missionnaires soutiennent courageusement la lutte dont je viens de vous parler.
    Aux approches d'Aomori le parcours du chemin de fer devient très intéressant ; la mer n'est pas loin et se montre de temps en temps par les brèches des grandioses falaises de rochers qui la bordent. En plusieurs endroits, de longs hangars de bois couvrent la voie ; on croit traverser des tunnels, mais ce n'est qu'une précaution contre l'accumulation, sur certains points, des neiges de l'hiver. Les échappées de mer, les forêts, les accidents de terrain varient si bien le paysage que le train, malgré son allure pacifique, semble encore trop rapide, et qu'on regrette de le voir s'arrêter en gare d'Aomori.
    Le P. Faurie qui nous reçut au débarcadère, est un botaniste célèbre dans les cinq parties du monde, et un très aimable original. Sans nous laisser le temps de souffler, il nous fit admirer, avant toute chose, sa collection de mousses et de lichens, et ne consentit qu'ensuite à nous mener contempler la rade qui est une des plus belles du Japon. La flotte Japonaise presque entière, y compris les navires pris naguère aux Chinois, y était mouillée, et la présence des matelots donnait quelque animation aux rues d'une cité jusqu'ici plus riche d'espérances que de réalités.
    Malgré les instances de notre hôte, nous prîmes place le soir même à bord d'un petit vapeur, le seul qui fut alors en partance pour Hakodaté. La sortie de la rade nous remplit de bien être et de poésie. Le cadre majestueux en était égayé par les manuvres de la flotte, suivies, à la chute du jour, d'expériences de projections électriques. Il était dix heures, quand je me résignai à m'étendre sur une natte dans un coin de l'entrepont.
    Le sommeil vint vite. Mais vous avouerai-je les affres du réveil? Commencez du moins par noter que ce vapeur jaugeait à peine 200 tonnes et que les passagers, sans distinction de classes, y étaient entassés dans un entrepont privé d'air. Représentez-vous maintenant un énorme courant qui, deux jours sur trois en moyenne, assure-t-on, balaie l'étroite mais profonde passe qui sépare le Nippon du Yezo, et imaginez la houle qui en résulte. Ajoutez l'odeur du poisson qui infecte tous les bateaux japonais. C'était trop.
    Réveillé à minuit et demi par des sensations nouvelles et inconnues, j'eus à peine le temps de me rendre compte de la position et de constater les tortures qui étreignaient sans exception mes compagnons de voyage. Je me hissai péniblement sur le pont, et les bras passés dans les haubans, m'abandonnant aux oscillations d'un tangage formidable, je m'avouai vaincu.
    Hakodaté, où nous étions dès le lever du jour, est curieusement situé sur un rocher aux formes caractéristiques, que termine une langue de sable longue d'un kilomètre, à peu près comme « la Couette de plumes » sur notre côte bretonne. L'Évêché et la cathédrale, bâtis à mi-côte du rocher, sont de très modestes constructions mais jouissent d'un panorama splendide qui embrasse la ville entière, le port, la rade, et de majestueux arrière-plans de montagnes dominés par le volcan Komagataké.
    Un accueil particulièrement aimable nous y attendait de la part de l'évêque, Mgr Berlioz et de son procureur, le P de Noailles. Reposés des émotions de la nuit, nous songions vers dix heures du matin à fixer le programme des trois journées à passer sous ce toit hospitalier, quand le premier numéro s'offrit spontanément à nous, non moins saisissant que sinistre.
    Les cris : au feu ! Venaient de se faire entendre, et une gerbe de flammes s'élevait vers le milieu de l'isthme qui réunit à la terre le rocher d'Hakodate et sur lequel est bâtie la partie la plus considérable et la plus commerçante de du ville. A la suite de Mgr Berlioz, nous courûmes vers le lieu de l'incendie ; mais déjà la police avait tendu des cordes en travers des rues et réservé pour les seuls pompiers l'espace libre.
    L'adresse et le courage des pompiers indigènes munis de fortes lances et ayant l'eau à discrétion, parurent devoir triompher d'abord, mais une assez forte brise prenait l'isthme en travers, et d'ailleurs après trois jours de sécheresse, le fragile amas de bicoques qui constitue une ville japonaise n'offre pas plus de résistance au feu qu'une meule de paille. Au bout d'une demi-heure, les pompiers étaient complètement débordés, et les flammes dévoraient inexorablement un bon quart de la pauvre cité. Du perron de l'évêché, le spectacle était terrifiant.
    La mer seule, au bord opposé de l'isthme, fut capable d'arrêter le fléau. A quatre heures de l'après-midi, c'était fini. Pas d'accident de personne, d'ailleurs : la fuite est si facile dans ces maisonnettes sans étages ! Mais de plus de trois mille maisons il ne restait qu'une plaine de cendres brûlantes près desquelles, douze heures plus tard, il était encore impossible de stationner.
    Deux monastères, l'un de Trappistes, l'autre de Trappistines nous fournirent l'occasion de deux belles excursions aux deux bouts opposés de la rade. Puis, le soir du 17 septembre, accompagnés du P. de Noailles, nous montâmes à bord d'un vapeur partant pour Mororan où nous nous réveillions le lendemain matin.
    Cette petite ville en voie de formation, occupe l'extrémité nord-est d'un vaste golfe entouré de montagnes majestueuses plus ou moins volcaniques, et nommé pour cette raison : Baie des volcans. Ce ne sont plus les paysages riants du sud, mais la beauté sévère en est plus attachante peut-être. En une heure de marche à travers les broussailles, le P. de Noailles et le missionnaire résidant à Mororan nous menèrent déjeuner dans un village Aïno, près du cap d'Edomo. Une famille, en voie de se christianiser, nous régala d'une pâtée de pommes de terres à l'eau et de maïs grillé, et nous permit, par cette courte hospitalité, d'examiner de près les types et les façons d'une population devenue bien peu nombreuse.
    De tous les Aïnos qui occupaient jadis le Japon jusqu'au delà de Tokio, il reste de quinze à dix-huit mille individus confinés dans quelques cantons de Yezo et diminuant toujours. Les hommes extrêmement poilus, barbus et chevelus, ressemblent aux moujikes russes tels du moins que je me les figure d'après ce que l'on voit dans les voyages illustrés ; les femmes, grandes et robustes, s'enlaidissent à plaisir par un singulier tatouage en forme de moustache et par un autre qui leur rejoint les deux sourcils en une seule ligne presque droite. Tout le monde vit bien pauvrement de la pêche et de la culture des pommes de terre. Le sport favori est la chasse à l'ours où elle excelle. Mais reste-t-il encore beaucoup d'ours dans les forêts du Yezo ?
    Rentrés par mer à Mororan dans un bateau d'Aïno, de dimensions peu rassurantes, nous allâmes par chemin de fer coucher à Noboribetsu, où l'on nous avait conseillé de visiter les solfatares. C'est en effet une des plus belles excursions qui se puissent faire.
    Au beau milieu de la forêt sans fin qui couvre encore les trois quarts du Yezo, un espace, grand peut-être comme le parc de Kernévès, semble en combustion.
    D'immenses chaudières de boue en ébullition, des gouffres où gronde et se démène je ne sais quoi de monstrueux, un sol tremblant, coloré par le soufre et ébranlé par des chocs réguliers comme le piston d'une machine à vapeur, une atmosphère lourde et empestée, des morceaux de montagne qui s'éboulent lentement, indiquant le progrès des phénomènes souterrains, tels sont les principaux traits de cet étrange paysage.
    A cinq cents mètres des solfatares un établissement de bains indigènes facilite aux voyageurs l'usage des eaux thermales. Toutefois les choses s'y passent avec une candeur... paradisiaque, qui choque l'Européen le moins difficile, et laisse, au fond, soupçonner que le sens de certaines exigences morales est bien émoussé chez les Japonais.
    Une dernière journée de chemin de fer à travers l'immense forêt, à peine éclaircie çà et là de quelques défrichements, mène à Sapporo, la capitale de l'Hokkaido, c'est-à-dire de l'île Yezo tout entière.
    C'est une grande ville en ébauche, une vaste ambition déçue et, quoi qu'on en dise cà et là dans des livres et des revues, le Sapporo réel, avec ses 20 ou 30.000 habitants contraste avec le Sapporo idéal dont le plan grandiose se distingue sur le terrain.
    Le port d'Otaru, qui n'en est pas à plus d'une heure de chemin de fer, promet davantage, et pour n'avoir pas été tracée d'avance, la ville ne s'en développe que mieux.
    En cette ville extrême du Japon, nous espérions trouver quelque moyen de regagner Nagasali ou même Shang haï sans enfiler de nouveau le réseau ferré japonais dans sa plus grande longueur. Le consul de Russie à Hakodate nous avait même procuré des passeports pour Wladiwostock et Korsakovsk, nous faisant espérer que des ces localités nous trouverions sans peine ce que nous cherchions, mais pour aller d'Otaru à Wladiwostock il eût fallu attendre le 1er octobre, et subir un arrêt de cinq jours à Korsakovsk, endroit des moins séduisants au sud de Saghalien. Un si long délai n'était pas acceptable.
    Après avoir visité un à un tous les navires mouillés dans le port d'Otaru, nous dûmes nous résigner et battre franchement en retraite en revenant sur nos pas. Nous revîmes donc d'un coup dil rapide Sapporo et Hakodaté, Aomori, Sendai et Tokio. Une ligne ferrée de construction nouvelle qui, entre ces deux dernières villes, suit la côte du Pacifique par Mito, nous avait permis de varier cette partie de l'itinéraire.
    Après avoir revu Yokohama et Kobé, perdu pas mal de temps à Hiroshima où une inondation avait coupé la voie, traversé en vapeur le détroit de Shimonoseki et visité Foukouoka, nous retrouvions Nagasaki le 29 septembre, un mois après notre premier passage.
    Une dépêche m'y attendait, arrivée deux heures avant moi. La lecture m'apporta la meilleure joie du voyage : ma pauvre mission avait enfin conclu avec les mandarins l'accord si péniblement négocié, et j'étais autorisé à y rentrer dès que je serais en mesure de le faire.
    Aussi ce fut d'un cur léger, que j'acceptai la proposition qui m'était faite de donner encore quatre jours pleins à la visite de Nagasaki et de ses environs.
    Rien n'est plus intéressant au Japon, soit au point de vue pittoresque, soit au point de vue religieux. Les îles qui parsèment la rade sont autant de chrétientés prospères. Le pic d'Inasayama n'est pas seulement le plus beau point de vue de la banlieue de Nagasaki ; de sa cime, lil peut faire un splendide pèlerinage sur la montagne des martyrs où furent crucifiés, en 1597, les vingt-six premiers martyrs du Japon, sur les pentes dépouillés du volcan de Honzen où les chrétiens étaient plongés dans les gouffres d'eau bouillante, sur la vallée d'Ourakami où six mille catholiques, dont beaucoup ont confessé personnellement leur foi, se groupent autour du prétoire, changé en église, où naguère on les sommait d'apostasier.
    La ville elle-même, jalonnée d'établissements catholiques : cathédrale, collège des marianistes, chapelle des martyrs, séminaire, couvent du Saint Enfant Jésus, cadre bien avec cet ensemble de souvenirs. Puisse le peuple japonais, grand par plus d'un côté, mais qui semble vouloir faire un essai d'athéisme social, se rappeler les gloires chrétiennes et puiser dans ce souvenir la force de s'arrêter sur la pente qui l'entraîne si vite et peut-être trop loin.

    1903/27-42
    27-42
    Japon
    1903
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