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Une excursion au Foudji Yama

Une excursion au Foudji Yama A la fin de votre lettre du 23 mai, vous me recommandiez de vous donner des nouvelles du Foudji-Yama dès que j'en aurais effectué l'ascension. Je suis à même de satisfaire votre désir.
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    Une excursion au Foudji Yama
    A la fin de votre lettre du 23 mai, vous me recommandiez de vous donner des nouvelles du Foudji-Yama dès que j'en aurais effectué l'ascension.
    Je suis à même de satisfaire votre désir.
    C'est du 10 juillet au 10 septembre que, de tous les points du Japon, les croyants revêtent leurs habits blancs, se coiffent d'un grand chapeau, suspendent une clochette à leur ceinture, puis une natte sur le dos et un long bâton à la main ils entreprennent le pèlerinage du Foudji, égrenant le long du chemin le chapelet de cristal qui leur pend au cou, et récitant l'invocation :

    Mes six sens sont purs!
    Rokkon Shodjo !

    Pour me distraire, de mes études et surtout pour mettre en pratique les théories des dictionnaires et des livres, je me suis lancé en campagne à la suite des pèlerins.
    C'était le 2 août.
    Comme je voulais partir, moi aussi, en pèlerin, j'ai pris un petit bagage pour la messe, avec l'intention audacieuse de célébrer le Saint Sacrifice au sommet de la montagne où le démon se fait adorer par des foules ; j'ai même calculé mon temps de manière à fêter ce jour-là Notre Dame des Neiges. Le bon Dieu a daigné bénir mon projet.
    La marche du premier jour m'a conduit jusqu'au pied du mont, j'ai passé la nuit du 2 au 3 clans un hôtel tenu par de braves chrétiens on appelle cet endroit Naga-hara.
    Le 3, j'ai célébré la messe de grand matin, puis en route : mon escorte se composait de deux chrétiens : l'un habitant de Matsnaga avait sollicité la faveur de me suivre; le second, robuste bûcheron qui en était à son 58e printemps, devait me servir de guide en même temps qu'il portait mon petit bagage.
    Au pied de la montagne, la pente est relativement douce ; le chemin, couvert d'un sable noir qui fut calciné dans le foyer du volcan, serpente gracieusement sur un penchant tapissé de framboises délicieuses, et dans le voisinage d'un cours d'eau limpide qui coule tantôt avec le murmure du ruisseau, tantôt se précipite en cascades, et gronde menaçant dans le fond des abîmes. C'est fort pittoresque.
    Vous pensez bien, cher Père, que j'ai fait plus d'une halte devant les buissons de framboisiers, pour déguster à loisir ces fruits bienfaisants que la Providence a mis là pour le soulagement du voyageur.
    Tout en cheminant, j'ai compté, pendant 3 heures, les pèlerins qui descendaient de leur Thabor. J'en ai vu défiler 390 ! C'est vous dire que le chiffre de mille doit être journellement dépassé. Quel dommage que ces allées et venues ne soient pas en l'honneur du vrai Dieu!
    Nous montons, nous montons encore, nous montons toujours. Déjà nous dominons toutes les hauteurs de l'horizon ; mais nous n'étions pas encore au terme quand la nuit nous enveloppa.
    Nous demandâmes un logement dans un taudis enfumé où un spéculateur a hissé son drapeau.
    Après avoir pris le repas du soir, je me blottis dans un coin où avaient dû se donner rendez-vous toutes les puces des pèlerins !
    Le matin, temps splendide. J'ai assisté à un merveilleux lever de soleil, puis ayant dressé mon autel en plein air, j'eus le bonheur de dire la messe de saint Dominique.
    Nous repartons. Mais cette fois le chemin est plus escarpée ; à certains endroits il faut s'aider des mains ; la végétation est de plus en plus rare et rabougrie. Cependant les fraises abondent ; mais elles n'ont ni le parfum, ni la douceur des fraises de France.
    Voici le désert qui commence, mon regard ne rencontre plus que des rochers noirs et arides comme ceux d'Aden, ils affectent la forme de la boue séchée ; c'est la lave qui forme la croûte du cône.
    En montant plus haut encore, j'ai longé de belles nappes de neige, qui se dérobent, derrière un pli de terrain, aux feux du midi ; elles bravent, sans verser de larmes, le soleil levant, et grâce à l'ombre qui les protège, elles peuvent se parer du titre pompeux de « glaces éternelles ».
    Ces glaces éternelles sont destinées à étancher la soif du voyageur : on les fait fondre et elles deviennent eau fraîche ou thé, et elles servent aussi à cuire les aliments.
    Les derniers sommets ne sont pas montés, mais grimés ! C'est assez pénible. La perspective d'arriver au point culminant nous donne de nouvelles forces. Enfin nous y sommes ! Il est 4 heures du soir. Le froid nous glace, nous cherchons un abri ; nous prenons des vêtements plus chauds et nous regardons, nous contemplons : nuages, montagnes, lacs ; je ne décris pas ; vous rêverez et vous verrez mieux et plus beau que tout ce que je pourrais vous dire.
    J'apprends que deux Américains font ici des expériences. Je vais les saluer. Ils sont' fort aimables, me montrent leurs instruments, et me disent que la hauteur du Foudji-Yama est exactement de 12.365 pieds au-dessus du niveau de la mer.
    Après cette entrevue, j'ai fait le tour du cratère, promenade de deux heures. Au point le plus élevé, j'ai placé une médaille de la sainte Vierge.
    La nuit approche ; je récite mon bréviaire ; puis je vais prendre mon repos.
    Le lendemain, fête de Notre Dame des Neiges, j'ai la grande joie de célébrer la sainte messe, mais hélas! Dans un antre qui ressemble à la crèche de Bethléem. C'est, sans doute, la première fois que Notre Seigneur a un autel au sommet de cette montagne dédiée au démon. Puis j'ai rêvé... j'ai rêvé à un pèlerinage pour le jour où le Japon serait entièrement chrétien... Combien glorieux alors le Foudji-Yama couronné d'un temple dédié à la Reine des Anges et des Apôtres, et surmonté de la croix !
    Enfin, il faut descendre. Je commence une course qui dure 7 heures, et à 2 heures de l'après-midi j'arrive à l'hôtel où je récite l'office de la Transfiguration. Quand monterai-je au Thabor?

    1925/24-27
    24-27
    Japon
    1925
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