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Une conversion difficile

UNE CONVERSION DIFFICILE « Il est bien bas, je ne sais s'il pourra s'en tirer ! » Pour la deuxième fois, le maire de Na-Phung me répète cela. Une trentaine d'enfants me suivent vers la maison du pauvre Xen-Bun que je vais visiter. Je sus sa maladie hier par l'un des jeunes gens de l'Action Catholique, un bien brave garçon qui va ainsi aider à gagner cette âme à Dieu.
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    UNE CONVERSION DIFFICILE

    « Il est bien bas, je ne sais s'il pourra s'en tirer ! » Pour la deuxième fois, le maire de Na-Phung me répète cela. Une trentaine d'enfants me suivent vers la maison du pauvre Xen-Bun que je vais visiter. Je sus sa maladie hier par l'un des jeunes gens de l'Action Catholique, un bien brave garçon qui va ainsi aider à gagner cette âme à Dieu.
    Avec peine, je me hisse sur l'échelle de bois servant d'escalier. L'intérieur de la bicoque ne vaut pas cher ; le toit a perdu la moitié de sa couverture en feuilles d'arbres. Les murs en bambous écrasés ne protègent plus que deux des quatre côtés de la maison. Si de longues perches ne soutenaient la case, il y a beau temps qu'elle serait tombée. Une femme me reçoit, vieille, ratatinée. Elle étend un reste de natte sur le treillis qui sert de plancher, puis se prosterne devant moi, me demandant des nouvelles de ma santé. Je m'installe près du foyer, entouré du maire et de la troupe d'enfants.
    « Alors, la mère Xen-Bun, ton mari n'est pas bien? » « Ah! Non, il ne va pas ! Cette année nous en avons eu de la misère, Dieu nous afflige ». « N'est-il pas un grand fumeur d'opium? » « Oui ! » « Fait-il encore ses champs ? » « Nous ne pouvons les cultiver, nous n'avons pas de buffle, le Père a aidé les autres, pas nous ! » « Vous n'êtes pas encore baptisés ! » « Et puis, eussions-nous un buffle, nous ne pourrions avoir de champs, mon maître est trop vieux pour pouvoir faire 100 jours de corvées par an sur les routes, nous payons pourtant l'impôt ». « Comment ! Tu paies l'impôt, tu n'as cependant ni un poulet ni un cochon !» « Nous empruntons, mais malgré cela, comme mon maître ne s'engage pas comme coolie, le village ne lui donne pas sa part de champs ». « Défrichez-vous au moins un coin de forêt ? » « Le défrichement de l'an passé nous a donné juste trois charges de maïs ». « Mais alors, que mangez-vous ? » « Des racines ; et puis, le village, nos parents ont pitié de nous ». C'est vrai, les Laotiens, même païens, ont une grande charité les uns pour les autres.
    Le vieux Xen-Bun se remue et geint, je m'approche de l'endroit où il gît et fais soulever la moustiquaire. Dame ! Il ne sent pas bon, le malheureux ! Son grabat est couvert de vermine.
    « Le Père vient te visiter, lui hurle sa femme en le secouant, soulève-toi ». Il me regarde d'une face plutôt morne. « Depuis combien de jours es-tu malade ? » Ma question est pour lui sans intérêt, il ne répond rien. Je lui demande où il souffre. « Je souffre dans tout mon corps, j'ai un gros bouton à l'intérieur ». Il sera difficile d'établir un diagnostic avec ces seuls renseignements...
    Mais pour le moment une chose est plus pressante ; le vieux est en danger de mort prochaine et il n'est pas encore baptisé. Ce sera probablement facile, car jadis Xen-Bun a signé le papier demandant à « suivre » Dieu avec les gens de son village.
    « Xen-Bun, je vais m'occuper de ton corps, mais je dois aussi t'avertir qu'il te faut penser à quitter ce monde, car tu es bien malade ». Cela n'a pas l'air de l'impressionner, la mort ne l'effraie pas. « Tu vas donc aller voir Dieu, il est temps de devenir son enfant ». Aucune réponse. « Tu sais, ou tu ne sais pas, que ceux qui ne sont pas les enfants de Dieu ne peuvent pas aller vers Lui ». Il ne dit toujours rien. Je lâche enfin le gros morceau. « Jadis tu as demandé à te faire chrétien, tu as mis l'empreinte de ton pouce sur le papier écrit par tout le village... Je t'ai aidé en argent, en riz plusieurs fois... tes parents sont chrétiens ». Toujours le même silence, le vieux ne veut pas se convertir.
    Je pense aux prières des petits croisés et des bonnes religieuses qui ont adopté ma mission : « Enfin veux-tu, oui ou non, te faire chrétien ? » La femme répond pour lui : « Il voudrait bien se donner au Père dans son corps et dans son âme. Comment oserait-il refuser cela au Père, mais il est trop ignorant ! Que le Père nous excuse ! » Le malade a entendu et il reprend : « Je suis trop ignorant, oui, que le Père m'excuse ! » La réponse est facile : « Certes, mon fils, si tu devais étudier quoi que ce soit, tu n'en aurais plus la force, mais comme tu es très malade, point n'est besoin d'apprendre quelque chose, je vais te faire savoir ce que tu dois croire, et cela suffira ». « Je suis trop borné », « Crois-tu qu'il y a un Dieu ? »
    La vieille de nouveau intervient : « Mon maître, comme moi du reste, veut aller là où sont nos ancêtres, Le Père prend les jeunes et c'est bien, mais nous, les vieux, nous voulons aller revoir nos parents ». J'appréhendais cet argument lorsqu'il m'est servi, il est bien rare que j'arrive à arracher une âme moribonde au diable. Je jette un soupir de désespoir vers le Maître des coeurs : « Mais, Xen-Bun, après la mort, il n'y a pas deux paradis, un pour les chrétiens et un pour ceux qui ne le sont pas, il n'y a pas trente-six endroits où vont les âmes des morts, le sais-tu ? Je te déclare, moi qui suis plus savant que toi, qu'il n'y a qu'un ciel, et dans ce ciel, seuls ceux qui sont les enfants de Dieu peuvent entrer. M'entends-tu ? » « Oui, je veux aller là où sont nos ancêtres ». J'insiste inutilement.
    Soudain, une idée me vient : « Ecoute, Xen-Bun, fais-toi catholique ou non, mais je te préviens d'une chose : si tu ne te fais pas baptiser, on va t'enterrer sans fête. Tu n'auras pas de sorcier pour mener tes âmes çà et là, car tous ceux de la région sont maintenant baptisés. De plus je défendrai aux catholiques de ton bourg de faire quoi que ce soit de solennel pour toi, on ne boira aucune jarre, on ne tuera aucun cochon, j'ai dit ». Je lui donne quelques remèdes, et m'en vais ailleurs dans le village.
    Quand je retournai le voir, Dieu avait remporté la victoire : Père, il veut se faire chrétien, me dit de suite un de ses gendres, nous en sommes tous heureux ! N'est-ce pas, grand-père, que tu veux devenir chrétien en recevant le baptême ? » Evidemment, le pauvre vieux n'avait encore qu'un soupçon de foi, mais Dieu se contente de si peu chez ces âmes déshéritées ; le bon larron n'a pas eu non plus à émettre une profession de foi en règle. Je l'instruis quelque temps, il répond à tout : « J'ai la foi, oui, je crois ». Pour l'éprouver, je lui demande : « Un chrétien doit, avant d'être baptisé, démolir son autel des ancêtres, tu en as un chez toi, veux-tu que je le brûle ? »
    « Comme le voudra la mère des enfants (sa femme) !» Celle-ci semble plutôt embarrassée mais, sans attendre sa réponse, je jette au feu ostensiblement, à la vue du mourant, les deux ou trois bambous composant l'autel ancestral. Il ne dit rien, et pourtant, s'il con serve son ancienne manière de penser, il doit croire que je viens de signer son arrêt de mort. Plus de doute, l'âme du pauvre homme a reçu cette fois le choc de Dieu, elle commence à vibrer sous l'impulsion divine.
    Brièvement, car je suis pris ailleurs, je lui répète ce qu'il a entendu souvent quand il venait écouter le catéchiste enseignant les nouveaux chrétiens de son hameau. Et je le baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Il mourait peu après.
    En voilà un qui a raté l'enfer de peu !

    Jean MIRONNEAU,
    Missionnaire du Chau-Laos

    1940/42-45
    42-45
    Laos
    1940
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