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Une conversion chinoise en Birmanie

Une conversion chinoise en Birmanie Il y a quelques années, le P. Allard, mort l'an dernier à Bangalore, recevait dans l'École chinoise qu'il dirigeait à Rangoon une jeune païenne d'environ 14 ans : Shook Lan était son nom, qui signifie « broderie de fleurs ».
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    Une conversion chinoise en Birmanie

    Il y a quelques années, le P. Allard, mort l'an dernier à Bangalore, recevait dans l'École chinoise qu'il dirigeait à Rangoon une jeune païenne d'environ 14 ans : Shook Lan était son nom, qui signifie « broderie de fleurs ».
    Malgré ce joli nom, le Père, qui ne la connaissait pas, était inquiet de devoir l'accepter comme élève. Depuis vingt ans, en effet, dans ses pérégrinations dans la jungle birmane, il avait connu son père. Il savait que celui-ci se livrait à des opérations commerciales dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles fraudent le Gouvernement ; de plus il avait la réputation de fumer l'opium et, bien qu'aux yeux des païens ce ne soit pas une tare absolument honteuse comme elle l'est aux nôtres, de toute façon il reste un certain discrédit sur l'individu qui a la faiblesse de se laisser aller à ce vice, et une école catholique ne peut pas, même en laissant croire qu'elle l'ignore, donner l'impression qu'elle tolère n'importe quelles moeurs chez les gens qui s'adressent à elle. Cependant le P. Allard accepta Shook Lan et tout de suite il s'en repentit. Elle était très orgueilleuse, d'un caractère entier, et devenait souvent un élément de discorde parmi ses compagnes. Après un sérieux avertissement elle se tint tranquille. Hypocrisie ou sincère revirement ? On ne savait pas. Un jour elle vint trouver le Père et lui demanda des livres de controverse. Très intelligente et lisant couramment le chinois, car elle n'était venue à l'école que pour apprendre l'anglais, elle lut ces livres et en demanda d'autres. Alors elle se mit sérieusement à étudier le catéchisme qu'elle apprit rapidement de mémoire et, un beau jour, elle demanda de devenir chrétienne. La réponse du Père fut sévère : elle ne serait baptisée que lorsqu'elle aurait corrigé son caractère intraitable.
    De plus, songeait le missionnaire, après avoir quitté l'école, quand elle retournera dans sa famille, ne sera-t-elle pas reprise par la routine des coutumes ancestrales païennes ? Son père, pour qui la morale chrétienne demeure un code trop gênant à observer, ne voudra-t-il pas la marier à un païen, comme cela se pratique habituellement ? Il fallait donc avant tout s'assurer que les résolutions étaient sérieuses et savoir ce que diraient les parents quand elle demanderait leur consentement.
    Contrairement à ce qu'on aurait pu penser, les parents, qu'elle avait su convaincre, ne firent aucune difficulté et promirent tout ce qu'on voulut. Comme entre temps elle était devenue l'édification de tous par sa piété et qu'elle était parvenue à maîtriser ses sautes d'humeur, elle fut baptisée, fit sa Première Communion et, depuis ce jour, ses progrès furent très marqués.
    Ce fait montre à lui seul l'influence de l'école catholique et le bien qu'on peut en attendre, particulièrement quand il s'agit de Chinois qui se dérobent à toute tentative d'apostolat direct généralement trop hâtive. Il faut la permanence d'une école pour leur laisser le temps de donner pleinement leur confiance, qu'ils ne retireront pas ensuite. La suite de ce récit le prouvera.
    Shook Lan persévéra si bien dans les promesses de son baptême qu'un jour le P. Allard, qui suivait toujours ses progrès, mais ne pensait pas qu'elle fût déjà si avancée en perfection, ne fut pas peu surpris d'entendre de sa bouche qu'elle voulait se faire religieuse, et fut plus déconcerté encore quand elle lui dit qu'ayant entendu parler du monastère des Clarisses à Pegu, c'est là qu'elle voulait entrer.
    Le Père, qui souvent prêchait des retraites au couvent de Pégu, emmena une fois Shook Lan avec lui, plutôt dans l'idée de la décourager, car, tout en ne voulant pas contrarier une vocation naissante qui là ou ailleurs devait porter des fruits, il prévoyait l'opposition des parents.
    La vie de prières, telle qu'elle la vit réalisée dans la pauvre communauté des Filles de saint François, attira la jeune fille et sa résolution fut prise : elle serait Clarisse, disant qu'elle voulait sacrifier sa vie pour la conversion de tous ceux qui n'avaient pas le bonheur de connaître le divin Maître qu'elle avait si merveilleusement rencontré.
    L'opposition ne vint pas du père, qui, ayant une grande confiance dans le P. Allard, laissait sa fille entièrement libre, mais la mère mit un veto absolu à cette volonté qu'elle ne pouvait comprendre et arrangea un mariage qui devait, dans son idée, mettre fin aux ridicules projets de sa fille.
    Shook Lan, ayant terminé ses études, s'inquiétait de retourner chez elle ; bien que sa mère ne lui eût rien dit, elle se doutait de quelque chose. Elle demanda au Père de ne pas l'abandonner et celui-ci obtint des parents qu'elle fasse une année supplémentaire pour parachever ses classes. L'année suivante, la même scène se reproduisit, mais cette fois le Père fut impuissant à garder la pauvre fille, car son père et sa mère étaient d'accord pour la rappeler, ayant donné leur parole pour l'engager dans un prochain mariage. Le jour du départ, Shook Lan sanglotait ; elle fit promettre au Père de venir la voir pendant les vacances pour s'opposer à ce que ses parents voudraient d'elle. Le Père lui promit de passer par son village et lui dit que, si on voulait la marier contre sa volonté, comme d'après la loi elle était majeure, ayant plus de dix-huit ans, elle pouvait agir comme bon lui semblerait et qu'en tout cas elle trouverait toujours à la Mission chinoise un refuge contre toute atteinte à sa liberté.
    C'est ainsi que Shook Lan, qui s'appelait maintenant Marguerite-Marie, quitta l'École chinoise, ayant passé le dernier jour entier en ferventes prières à l'église.
    Trois jours après, quelle ne fut pas la stupeur du Père Allard quand une Chinoise de Rangoon lui annonça la nouvelle : Shook Lan est morte ! Comment ? En trois jours ? Après l'avoir quittée en excellente santé ! Il ne pouvait le croire. Cependant, quelques jours après, il reçut une lettre lui donnant tous les détails sur une fin si brusque. A peine arrivée dans son village, elle fut atteinte du choléra ; tous les remèdes européens et indigènes furent essayés. Le docteur de l'hôpital lui fit les injections anticholériques, mais tout fut inutile. Elle vécut un jour, demandant sans cesse le prêtre pour recevoir l'Extrême Onction et, jusqu'à son dernier soupir, récita le chapelet avec un calme déconcertant. Les assistants, tous païens, ne comprenaient rien à cette résignation joyeuse devant la mort, que la jeune fille appelait comme une délivrance. Sa mère était devenue folle pour un temps et son père n'était pas là. Personne ne connaissant l'adresse du Père Allard, il ne fut pas appelé. Quand la mère revint à elle, Shook Lan était morte et la pauvre femme comprit que Dieu, à qui elle avait refusé sa fille, la prenait malgré elle. Elle ne voulut pas de cérémonies païennes sur la tombe. Elle orna d'une croix le cercueil et en fit placer une au cimetière. Quand le P. Allard alla visiter le village, il célébra une messe de Requiem, donna l'absoute et alla bénir la tombe en présence de toute la famille. Il tâcha vainement de consoler la pauvre mère, qui, reprise par ses crises de folie, s'accusait en pleurant d'avoir tué sa fille.
    Aujourd'hui elle a retrouvé la raison et un jour viendra où Shook Lan, du haut des Cieux, lui obtiendra la grâce du baptême. Maintenant deux de ses frères et sa jeune soeur sont à l'école chinoise ; ils ne sont pas encore baptisés, l'heure de la grâce n'a pas encore sonné pour eux ; ils n'ont ni la même volonté ni la même générosité que leur aînée, mais le dogme de la Communion des saints permet toute espérance.
    B. DANIS,
    Missionnaire de Rangoon (Birmanie).

    1938/260-264
    260-264
    Birmanie
    1938
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