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Une chasse mouvementée

Une chasse mouvementée
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    Une chasse mouvementée

    J'ai la réputation de n'être pas un fameux chasseur. On dit — les méchantes langues, — que, lorsque je tire sur un canard sauvage endormi sur les cailloux au bord du Fleuve Bleu, le volatile étonné, ouvre un oeil, au second coup ouvre l'autre, regarde à droite, à gauche, puis s'envole lentement. Il y a peut-être un peu de vrai dans cette histoire, mais c'est exagéré. Ainsi, en trente ans, sans aller tous les jours à la chasse, j'ai déjà estropié deux lièvres, dont l'un pesait à peu près une livre quand je lui cassai une patte et en pesait quatre lorsque je parvins, longtemps après à l'empoigner. J'ai aussi, d'un coup de fusil, enlevé la queue à un faisan ; j'ai même tué un rat et un corbeau. Encore trente ans d'exploits et j'espère bien, sans me vanter, ajouter une pie ou une chouette à mon tableau de chasse. Tout le monde ne peut pas tuer des lions ou des tigres.
    C'est, du reste, par hasard que je devins chasseur. Un jour, un milan rapace, s'introduisant dans ma cuisine par la fenêtre, emporta sans façon un morceau de viande prêt à être mis dans la marmite. Aux cris poussés par mon cuisinier, j'accourus, mais je ne pus que voir mon dîner planer dans les airs entre les serres du rapace, et, n'ayant pas de fusil pour faire lâcher prise au voleur, je dus me résigner à me serrer d'un cran la ceinture.
    A quelque temps de là, étant allé voir un confrère voisin, je lui contai l'aventure. Il me fit aussitôt cadeau d'un vieux fusil : — « Tenez, allez l'essayer, me dit-il : non loin de la ville vous avez, sur plusieurs kilomètres d'étendue, des rizières littéralement couvertes de canards sauvages ; vous n'aurez qu'à tirer au hasard dans le tas et vous êtes sûr de nous rapporter un bon gibier pour notre dîner. Mon boy, qui connaît l'endroit, vous accompagnera ».
    Sur ce, j'enfourche Pégase, mon noble coursier ; un petit galop dans les rues de la ville, entre les vergers le long des remparts, puis nous franchissons un ruisseau bordé de grands arbres et nous sommes arrivés.

    Seigneur, quel spectacle ! Je ne l'oublierai de ma vie. Devant nous, à perte de vue, à part une chaumière et quelques troènes rachitiques, ni arbres, ni maisons, rien que des rizières couvertes de canards : des gros, des petits, des noirs, des blancs, des gris, des verts, des jaunes. J'étais ébloui, sidéré ! Rangés par bataillons, ils prennent leurs ébats, barbotent dans les rizières ; sur le bord chaque bataillon à sa sentinelle qui monte la garde, prête à pousser le cri d'alarme en cas de danger.
    Dans l'air volent de grands échassiers. De ci de là un épervier se laisse choir sur le dos d'un canard, lui tranche férocement le cou de son bec acéré, puis l'emporte au loin pour le dévorer en paix.
    Sans même penser à descendre de cheval, j'aligne mon tromblon entre les deux oreilles de Pégase, visant de mon mieux une forte escouade de gros canards dorés à la panse rebondie, et... pan !.. Je suis lancé en avant comme un bolide par Pégase, qui n'était pa habitué aux coups de fusil. Je tombe, la tête la première, dans une rizière boueuse où je disparais un moment avec mon fusil, mais, sous le choc de ma chute, la charge est partie en l'air, cassant l'aile à un grand échassier, qui tombe aussi en criant dans la rizière.

    Mon boy s'est précipité à mon secours : « Man-tien, man-tien ! Doucement, doucement ! Le Père va tomber ! » — « Ah ! Par exemple ! Moi, tomber ? Y penses-tu ? C'est comme cela que je descends de cheval ». Il parut quelque peu étonné de ma réponse, mais, avec son aide, je parvins à me tirer de la rizière et dans quel état ! Un bloc de boue de la tête aux pieds !
    Pendant ce temps, des milliers et des milliers de canards affolés tournoient dans les airs en tous sens, faisant un vacarme étourdissant. L'échassier blessé, une énorme bête d'un mètre cinquante de hauteur, revenu de sa surprise, s'est redressé. Au moment où on veut le saisir, il nous administre quelques bons coups de bec, puis soudain prend le trot à travers les rizières.
    Pas moyen de lui tirer un coup de fusil : Pégase, dans sa frayeur, a pris la tangente et filé ventre à terre vers la ville pour rentrer tout fier à l'écurie, emportant la poudre et le plomb dans les poches de la selle. Nous lançons, mon boy et moi, à la poursuite de l'échassier, mais, chaque fois qu'on essaie de le saisir, l'animal récalcitrant nous gratifie de furieux coups de bec et repart de plus belle. Avec ses longues jambes il arpente le terrain en vitesse. Enfin après des heures, de course à travers l'eau et la boue, suant, rompus, rendus, nous finissons par le garrotter avec la ceinture du boy.
    Pour faire après cela une entrée correcte en ville, je me lave dans le ruisseau, mais malgré tout je marque plus mal que notre prisonnier. J'arrive clopin-clopant chez mon confrère, qui, ayant vu rentrer Pégase sans cavalier, était inquiet sur mon sort : mais en voyant ma tenue et le produit de ma chasse, il s'esclaffa : Qu'est-ce que c'est que cette bête-là ? Ce disant il s'approcha pour palper le prisonnier, que le boy a délivré en lui enlevant sa ceinture, mais le farouche oiseau répond à son geste par des coups de bec et se met à courir à travers la cour. Le chien de garde se lance à sa poursuite, mais la bête se retourne et, d'un coup de bec bien appliqué sur le museau, le fait rentrer dans sa niche en grognant.
    Le cuisinier arrive à son tour et s'approche sans méfiance : un coup de bec le blesse à la main ; furieux, il s'arme d'une trique, se précipite sur l'animal revêche et, maudissant ses ancêtres et le traitant de fils de tortue, lui assène un coup formidable. L'oiseau s'écroule sur le sol. Alors seulement les enfants de l'école, rassurés, osent s'approcher de la bête, la palpent, la tirent par les pattes. Mais soudain ils s'enfuient épouvantés : le grand échassier, qui n'était qu'étourdi, s'est redressé, s'est secoué et fond sur ses agresseurs, qui vont se barricader dans leur école en appelant au secours. Le cuisinier revient alors avec sa trique et, d'un nouveau coup bien porté, étend l'animal à ses pieds et le lance inerte dans la cuisine. Après quoi il se met à aiguiser son coutelas sur une pierre, devant la porte, Mais, tandis qu'il se livre à cette opération, voici qu'un fracas éclate dans la cuisine. Horreur ! C'est le mort ressuscité qui casse la vaisselle. Le missionnaire de l'endroit, appelé pour constater les dégâts, me dit : « Vous pouvez vous vanter d'avoir fait un beau coup ! Vous avez vraiment des dispositions pour la chasse... Mais dînons vite : il est bientôt 3 heures. Notre repas sera plutôt maigre, car on comptait sur vos canards ; on se rattrapera ce soir avec votre enragé palmipède : on va le faire cuire toute l'après-midi, car il m'a l'air un peu coriace ».
    Le fameux échassier, dont on a enfin eu raison, est aussitôt coupé en morceaux et mis dans la marmite. Tout le monde, n'ayant plus à craindre les coups de bec, croit alors pouvoir respirer à l'aise. Hélas ! Quelle déception ! Au bout d'un instant une odeur épouvantable commence à se dégager de la marmite, envahit la cuisine, la cour, les écoles, toute la résidence. L'air en est empoisonné ; on tousse, on éternue, on pleure, on suffoque. Médor lui-même, qui se promettait un copieux festin, trépigne dans sa niche. N'y pouvant tenir, nous nous réfugions au fond du jardin pour respirer un air plus pur.
    « Qu'est-ce que c'est que cela ? » Se demandent les gens du quartier en se bouchant le nez. On vient s'informer près du Père qui plus de cent fois raconte mon aventure.
    Et non seulement on ne put manger le diabolique oiseau, mais durant une semaine tout ce que l'on fit cuire dans la marmite empesta ; le riz même garda un goût infect.
    Et dans la suite, chaque fois que je revenais voir mon confrère, les enfants des écoles, les chrétiens, disaient en me voyant :
    — Ah ! Le Père N*** est arrivé.
    — Est ce qu'il a son fusil ?
    — Oui.
    — Alors il va encore se distinguer par quelque nouvel exploit.
    Ma réputation de chasseur était définitivement compromise.
    Un Missionnaire du Setchoan.

    1934/76-81
    76-81
    Chine
    1934
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