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Une belle-mère chinoise

Une belle-mère chinoise Dans le monde presque entier les belles-mères ne jouissent généralement pas d'une flatteuse réputation. Il en est cependant, en France surtout, qui sont irréprochables. Mais en Chine, hélas ! Leur tyrannie est sans pareille, leurs méfaits sont innombrables, dépassant toute imagination. Aussi, que de drames dans les familles ! Que de fillettes abandonnées ! Que de brus qui se suicident pour échapper à des sévices insupportables !...
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    Une belle-mère chinoise

    Dans le monde presque entier les belles-mères ne jouissent généralement pas d'une flatteuse réputation. Il en est cependant, en France surtout, qui sont irréprochables. Mais en Chine, hélas ! Leur tyrannie est sans pareille, leurs méfaits sont innombrables, dépassant toute imagination. Aussi, que de drames dans les familles ! Que de fillettes abandonnées ! Que de brus qui se suicident pour échapper à des sévices insupportables !...
    Je me vois encore, dans mes premières années de Chine, par un matin d'épais brouillard, me heurtant au cadavre d'une de ces jeunes désespérées, victimes de leur belle-mère. Ayant un long chemin à parcourir, je m'étais mis en route à la pointe du jour ; arrivé à la porte du village, voici que mon cheval ne veut plus avancer : une jeune femme s'était pendue là et son cadavre se balançait en l'air.
    Les maris ne peuvent guère protéger leurs épouses persécutées, car les belles-mères, qui ont toute autorité, tapent à grands coups de trique aussi bien sur leur fils que sur leur bru, assurées qu'elles sont d'avoir toujours raison devant les tribunaux, la loi gardant toutes ses sévérités pour les brus assez audacieuses pour se révolter contre leurs tyrans. Il arrive parfois bien rarement que des brus déjà d'un certain âge, après des années de patience, excédées par les mauvais traitements, se laissent emporter par la colère et frappent leur belle-mère. Malheur à elles, car la loi est impitoyable à leur endroit. Un jour, une de ces malheureuses, rouée de coups tandis qu'elle travaillait à la cuisine, perdit patience et frappa sa belle-mère du couteau qu'elle avait en main. Elle fut aussitôt arrêtée, ainsi que son mari accusé de complicité. Celui-ci fut écorché vif et son corps coupé en morceaux. Quant à la bru, elle eut d'abord les seins arrachés, la peau du front rabattue sur les yeux, puis on lui coupa les quatre membres.
    J'ai pu, dans ma carrière déjà longue, sauver plusieurs de ces malheureuses désespérées qui avaient absorbé de l'opium ou avalé des allumettes, préférant la mort à une vie de souffrances physiques et morales continuelles.
    Il y a plus de trente ans, j'eus affaire pour la première fois à une de ces terribles belles-mères, et dans des circonstances plutôt singulières.
    Je me trouvais au « Val des Palmiers », un pays ravissant avec ses clairs ruisseaux chantants, ses vergers odorants, ses rizières bordées d'arbres à cire et ses bosquets de bambous où, sous leur frais ombrage, bécasses et perdrix prennent leurs ébats, mais où chantent aussi, l'été venu, des hordes de moustiques. Après avoir entendu des confessions toute la journée, éprouvant le besoin de me dégourdir les jambes, espérant aussi rencontrer quelque gibier pour la marmite, je prends mon fusil et me mets en route. Au bout de quelques minutes, j'aperçois une belle bambouseraie où doivent nicher de nombreux oiseaux. Je me dirige de ce côté et, arrivé à proximité, voici que juste au sommet d'une touffe de bambous je vois remuer quelque chose ; je ne distingue pas très bien, car c'est le crépuscule et le feuillage est épais. Je tire un peu au hasard : plusieurs tourterelles s'envolent effrayées, mais aucune ne tombe. Je demeurais le nez en l'air, les regardant partir, lorsque soudain, sortant de sa maison, cachée au milieu des bambous, une mégère se précipite sur moi, une trique à la main, en criant : « A l'assassin ! À l'assassin ! » Je pare l'attaque de mon mieux, fort embarrassé pour battre en retraite, car je suis adossé à un ruisseau et j'ai des rizières à droite et à gauche. J'ai eau parlementer en reculant à petits pas, m'époumoner à dire de bonnes paroles à la furie qui veut m'assommer, rien n'y fait, elle hurle de plus en plus fort : « A l'assassin ! À l'assassin ! » Je n'arrive pas à comprendre qui j'ai bien pu occire. Cependant les échos d'alentour répètent les cris de la mégère ; les curieux, au clair de lune, accourent pour avoir le spectacle et, tout en parant les coups, je me trouve tout à fait ridicule. Enfin, la vieille, fatiguée de crier et de frapper, s'arrête pour reprendre haleine. Le maire du Val des Palmiers, qui se trouve être son parent et qui arrive en hâte, l'interroge :
    Mais, voyons, cet Européen, qu'a-t-il donc fait ?
    Comment, fils de tortue, tu le demandes ? Mais tout le monde le sait : cet assassin a tué mon coq, mon beau coq au plumage d'or, à la belle crête plus rouge que ton nez ; il n'y avait pas son pareil sur la terre.
    Je n'entends pas la suite du discours, car je me défile prudemment ; mais longtemps encore dans la nuit retentit la voix glapissante de la vieille, lançant aux quatre points cardinaux ses jérémiades et ses imprécations, maudissant tous ceux qui essaient de la calmer, puis finalement pleurant à chaudes larmes, sanglotant à fendre l'âme, comme si l'on venait de tuer un de ses enfants. Le lendemain, le fils aîné de la mégère, accompagné par le maire, son parent, vient me faire des excuses, car le fameux coq a été retrouvé vivant et bien portant : c'est lui-même qui, au lever du soleil, lançant son joyeux cocorico habituel, a appris à mon accusatrice qu'il n'était pas mort. J invite les deux visiteurs à s'asseoir et à prendre une tasse de thé ; au cours de la conversation j'apprends que Mme Prune (c'est le nom de la vieille), a un caractère plus que difficile et une réputation déplorable, qu'elle rosse ses fils et ses brus à tort et à travers, etc. Alors, à mon profond étonnement, car je n avais guère brillé dans le combat de la veille, le fils, approuvé par M. le Maire, m'annonce que lui et sa femme, ainsi que ses frères et ses belles soeurs, ont résolu de se faire chrétiens pour que je les protège.
    Je vous reçois tous volontiers comme catéchumènes, leur dis-je, pour vous aider à sauver votre âme ; mais quant à vous protéger des coups de trique, n'y comptez pas trop.
    Mais si, mais si, reprend le maire, il vous protégera.
    Lui, qui ne songeait nullement à se convertir, trouvait la religion bonne pour les autres.
    Je dois avouer qu'il me fallut des années et des prodiges de patience pour arriver enfin à enlever les poussahs de l'appartement d'honneur de la maison et y substituer le crucifix et les images chrétiennes. Le jour arriva cependant où je pus y célébrer la messe et baptiser toute la famille, sauf, bien entendu, l'inconvertissable Mme Prune, calfeutrée dans sa chambre avec son idole Kouan-in, à laquelle elle était très attachée. Il ne faudrait pas croire que, depuis que ses fils et ses brus s'étaient mis à étudier le catéchisme et à adorer le vrai Dieu, la vieille avait cessé de manier la trique sur leur dos ; bien au contraire, elle était devenue tout à fait enragée, surtout à propos des dimanches et des fêtes. Quand ils se mettaient à genoux pour prier, elle fonçait sur eux en vociférant : Ah ! Vils paresseux, vous ne voulez pas travailler ? Qui ne travaille pas ne mange pas. Je vous ferai tous crever sous ma trique ! » Ils venaient de temps en temps se réfugier chez moi, implorant mon aide ; je les exhortais à la patience, leur recommandant de bien prier pour obtenir la conversion de leur belle-mère. « Ah ! bien oui, me disaient-ils, elle ne se convertira jamais ». Pourtant, c'était le meilleur moyen de mettre fin à cette pénible situation.
    Un jour que je me trouvais dans la maison de Mme Prune, elle, barricadée dans sa chambre, comme toujours dès que mon approche est signalée, un gamin, qui coupait de l'herbe au fond d'un talus, se mit à crier : « Père, un lièvre ! » Le temps d'empoigner mon fusil, le lièvre était déjà loin. En vain je parcours les champs environnants, en vain je grimpe la colline voisine, pas de lièvre : le fusil sur l'épaule je m'en reviens tout penaud. Je descendais la colline à petits pas lorsque j entends tout à coup crier dans la bambouseraie de Mme Prune : « Au secours ! Au secours i » C'était la terrible belle-mère qui, sortie de sa chambre à l'improviste, frappait à grands coups de trique une de ses belles-filles. Je prends le pas de course et, arrivé à proximité, je tire en l'air deux coups de fusil ; les plombs sifflent à travers les tambours. Et voici que Mme Prune, effrayée, se laisse tomber à terre en gémissant : « Je suis morte ! A l'assassin ! A lassa... » Le dernier mot s'étrangle dans sa gorge. D'un bond je suis près d'elle, je lui arrache sa trique et la jette dans la mare voisine. La vieille se met alors à m'implorer : « Que le Père ne me tue pas ! Je veux me convertir ». La situation me parut tellement comique que je faillis éclater de rire ; je me retins cependant et j'entendis Mme Prune ajouter :
    Oui, oui, je veux me faire chrétienne.
    Alors, lui dis-je, relève-toi. Puisque tu ne veux pas aller brûler en enfer, on va brûler ta Kouan-in à ta place. Tes petits-fils t'enseigneront catéchisme et prières.
    Ainsi fut fait. Mais quelle mémoire rebelle ! Il lui fallut plus de six mois pour apprendre seulement le Pater et l'Ave. Et quels singuliers retours en arrière ! Croiriez-vous que, le matin même de sa conversion, pendant que je célébrais la sainte Messe, au lieu d'y assister pieusement, Mme Prune, poussée par le diable, s'était mise à remuer un long bâton dans la fosse d'aisances, empestant l'air à tel point que les chrétiens toussaient lamentablement et ne pouvaient plus réciter leurs prières.
    Mais abrégeons. Au bout de trois ans, elle fut enfin baptisée. Elle devint même très fervente, car entre temps j'avais eu l'occasion de lui rendre un petit service. C'était avant la Révolution ; défense avait été portée de planter l'opium. Or, par hasard, cinq pavots avaient poussé au milieu d'un champ de colza de Mme Prune. Les inspecteurs aux yeux de lynx quand on ne leur graissait pas la patte, les aperçurent ; aussitôt le fils aîné de Mme Prune fut arrêté, enchaîné comme un criminel et condamné à une amende de trois cents dollars. Je fis comprendre aux autorités que personne de la famille n'avait ni semé ni planté, mais que c'était le vent qui avait apporté quelques graines dans ce champ. Après ces explications les autorités se contentèrent de vingt dollars pour relâcher le prisonnier.
    Depuis cette affaire la paix fut définitive : Mme Prune m'accueillit toujours... un peu mieux que jadis.
    Elle est morte récemment, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, après avoir, ces dernières années, édifié tous les siens par sa piété et sa douceur.
    Comme quoi il ne faut jamais, moyennant la grâce de Dieu, désespérer de la conversion d'un pécheur, si récalcitrant paraisse-t-il.

    UN MISSIONNAIRE DU SETCHOAN.

    1939/223-228
    223-228
    Chine
    1939
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