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Une bénédiction d'église au Chau-Laos

Une bénédiction d'église au Chau-Laos Il y a une vingtaine d'années Hoixuan n'était encore qu'une forêt vierge aux ombres sinistres, un « vallon où le tigre mugit ». Actuellement un marché, mi-chinois mi-annamite, s'est juxtaposé au village tai, résidence du sous-préfet. Cependant l'ensemble n'est pas encore très considérable et ce n'est ni à sa richesse, ni à l'activité de son commerce que Hoixuan a dû la présence d'augustes visiteurs.
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    Une bénédiction d'église au Chau-Laos

    Il y a une vingtaine d'années Hoixuan n'était encore qu'une forêt vierge aux ombres sinistres, un « vallon où le tigre mugit ». Actuellement un marché, mi-chinois mi-annamite, s'est juxtaposé au village tai, résidence du sous-préfet. Cependant l'ensemble n'est pas encore très considérable et ce n'est ni à sa richesse, ni à l'activité de son commerce que Hoixuan a dû la présence d'augustes visiteurs.
    Si Mgr Gendreau a voulu, malgré son grand âge, ses occupations et la distance, présider cette fête, c'est qu'il se souvient d'avoir vu partir le P. Fiot et ses compagnons, premiers pionniers que Mgr Puginier, le grand évêque, envoyait en 1878 travailler à l'évangélisation des régions muong ; c'est que, devenu évêque lui-même, il a lancé trois nouvelles vagues d'assaut, dont la dernière a enfin réussi à s'établir solidement sur ce terrain jusque là réfractaire au défrichement ; c'est enfin parce qu'il a connu personnellement les nombreuses victimes tombées au champ d'honneur du Chau-Laos.
    Mgr Marcou attendait et désirait cette réunion, moins pour constater les résultats obtenus que pour lancer de son coeur d'apôtre un nouvel appel à ceux qui ne sont pas encore entrés dans le bercail du Christ. Jusqu'à la division du Vicariat, il a entouré d'une sollicitude constante les paroisses naissantes du Chau-Laos ; c'est lui qui a projeté et voulu ta fondation de Hoixuan : la fête n'aurait pas été complète sans lui.
    Mgr de Cooman, qui est ici chez lui, ne pouvait manquer si belle occasion de venir visiter son troupeau et encourager ses collaborateurs.
    La fête avait été longuement préparée. Dès la veille au matin tout était prêt : mâts, drapeaux, arcs de triomphe, guirlandes, etc. : fragile ornementation dont la grâce soulignait les formes de la nouvelle église.
    Sur la falaise, à une cinquantaine de mètres au-dessus du fleuve, dans son cadre sévère de montagnes abruptes et de sombres forêts, le clocher, haut de 16 m. 50, détache sa joyeuse blancheur et la cloche jette aux échos de la vallée l'appel émouvant de sa voix argentine. La jeune église de Hoixuan porte bien son vocable de Notre Dame de l'Immaculée Conception.
    Mgr de Cooman arrive vers 11 heures, avant même que les signaleurs armés de fusils aient eu le temps d'occuper leurs postes ; mais l'arrivée de Mgr Gendreau et de Mgr Marcou, vers 4 heures de l'après-midi par une chaleur accablante, trouve tout le monde en place pour former un cortège enthousiaste et, à l'entrée des évêques dans l'église, les grandes orgues de la tribune (en l'espèce un petit harmonium portatif) s'essoufflent pour une marche triomphale. Quelques instants plus tard, Mgr de Cooman conférait solennellement le baptême à deux jeunes Annamites, anciens élèves des Frères, l'un chargé des Postes, l'autre instituteur à Hoixuan. Cette conversion de deux jeunes gens instruits et fonctionnaires a produit une grosse impression sur la population annamite, férue de tout ce qui est diplôme ou fonction administrative. Quant aux deux néophytes, ils sont édifiants de ferveur et de bonne volonté.
    Le soir venu, autour d'une table joyeuse, on fête les voyageurs : ceux de la ville venus en auto, ceux de la brousse venus à cheval, en radeau, voire à bicyclette. On se compte : en tout, 3 évêques, 11 missionnaires, 3 prêtres indigènes, une vingtaine de catéchistes ont pu répondre à l'invitation du P. Canilhac .Plusieurs autres confrères empêchés ont exprimé leurs félicitations.
    Malheureusement la maison est un peu étroite pour pareille affluence. On a réservé les chambres aux évêques et, pour les autres, la consigne est de se caser où l'on pourra. L'un s'empare d'un fauteuil, l'autre d'un hamac, la plupart se contentent dune natte sur le plancher. Il en est qui, excédés par les entreprises audacieuses des cancrelats, vont s'étendre sous la véranda. La maison prend les allures d'un caravansérail où, dans la pénombre, grouillent bras et jambes, où fusent les plaisanteries des jeunes et grondent les objurgations des gens raisonnables qui veulent dormir. Mais allez donc vous assoupir dans une pareille fournaise ! L'atmosphère brûlante de l'après-midi s'est encore alourdie ; le thermomètre se maintient au-dessus de 30 degrés. Pas un souffle d'air. A part deux ou trois dormeurs impassibles, on se tourne et se retourne, cherchant en vain le sommeil, et, s'il n'était nuit, on verrait les figures se rembrunir à la pensée, que le lendemain il faudra braver une chaleur encore plus insupportable.
    Enfin, vers minuit, l'orage éclate en un fracas épouvantable : vent, pluie, tonnerre mille fois répercuté par les échos de la montagne ; rien ne manque ; les éclairs se suivent à une cadence accélérée. Les arcs de triomphe et les mâts d'oriflammes craquent lamentablement ; le plus haut, un chef-d'oeuvre de 25 mètres, s'abat avec fracas. Mais c'est à peine si l'on accorde une pensée de regret aux drapeaux et aux guirlandes si jolies : on respire, on jouit de la fraîcheur retrouvée et, en se disant que demain la journée sera supportable, on s'endort d'un reposant sommeil.

    Les messes se succédèrent dès l'aube. Mgr Gendreau avait eu la condescendance d'accepter de procéder à la bénédiction de l'église et de chanter la grand'messe. Le temps, décidément brouillé, ne permit pas de se rendre à l'église en cortège, comme il avait été prévu. D'ailleurs, la foule des fidèles n'arriva que par petits groupes, les uns craignant la pluie pour leurs beaux habits de fête, les autres distraits par l'attente de l'arrivée du buffle, personnage important de la journée, car, pour nos montagnards, une fête sans buffle est une fête ratée. Or, il y avait deux jours qu'on l'attendait, ce buffle. A plusieurs reprises on avait envoyé des estafettes à pied et à cheval pour accélérer sa marche, mais on ne voyait toujours rien venir de l'autre côté du fleuve. Ce n'est que quelques instants avant l'office qu'on le vit apparaître. On lui fit une telle ovation que la bête, qui n'avait jamais vu pareille chose au fond de son village natal, devint furieuse, chargeant tous ceux qui voulaient l'approcher ; aussi bien un noble taureau tay ne peut se laisser tuer bêtement comme les buffles stupides qui regardent passer les autos sur la route mandarine. On apporte des fusils, mais, malgré leur réputation de bons tireurs, quelques uns s'éclipsent : on ne sait jamais, un coup de corne est si vite attrapé ! Le superbe animal, les naseaux hauts, renifle d'une façon de plus en plus menaçante. Soudain il s'abat et roule jusqu'au fleuve, emportant comme une avalanche 20 mètres de la clôture du jardin : deux coups de fusil simultanés et bien, placés ont mis fin à l'inquiétude des cuisiniers. Tranquillisés, nos Tays peuvent se rendre à l'office et suivre sans distraction l'ordre des cérémonies.
    La voix éloquente du P. Bourlet évoque le souvenir de nos anciens, morts a la tâche ou sous le fer du bourreau, dont les âmes planent sous les voûtes blanches. Vétéran du Laos, le Père fut un des artisans zélés de la renaissance religieuse dont la fête du jour est la preuve consolante ; il explique la leçon du passé : trois fois l'ennemi a réussi à détruire la religion et à arracher Dieu du coeur des enfants de la montagne ; trois fois l'Eglise tay-laotienne s'est relevée plus forte ; aujourd'hui elle paraît bien inébranlable et cette fête consacre son triomphe. Parmi les auditeurs on compte plus d'un descendant des persécuteurs d'autrefois, ce qui ajoute à l'émotion soulevée par l'ardente parole de l'orateur.
    A l'Evangile Mgr Marcou parle en annamite : le bien a été fait, les résultats sont beaux, mais il reste beaucoup à faire ; tous, prêtres, catéchistes, fidèles, doivent unir leurs efforts afin que les païens finissent par céder à l'évidence du bien et se convertissent.
    Après la grand'messe, vers 11 heures, les différents groupes viennent présenter leurs hommages aux évêques. Les catéchistes sont les, premiers à ouvrir le feu des discours, en annamite et en latin, en parole et en musique. Après eux, les chrétientés annamites, chinoises, tays, mois, viennent à tour de rôle réciter leur compliment. Les Tai Ky ont eu l'ingénieuse idée de prendre pour interprètes un groupe de petites filles qui chantent leurs remerciements sur l'air dé l'O. Filii et Filiae ;
    Comme il convenait, la journée s'acheva par un salut solennel d'actions de grâces.
    Et maintenant la nouvelle paroisse envisage l'avenir avec confiance Privilège rare, la lignée des vieilles Missions est venue pencher sur son berceau un visage affectueux : Hanoi, la grand'mère représentée par la bonne grâce Gouriante de Mgr Gendreau : Phatdiem, fille déjà féconde, qu'avec une distinction affable, personnifie Mgr Marcou ; enfin Thanh hoa, petite-fille devenue majeure, dont Mgr de Cooman porte les soucis et les espoirs. Les grandes cathédrales sont venues bénir leur petite soeur de la brousse ; elles continueront à intercéder pour elle, leurs cloches vibreront d'un même accord pour chanter la gloire de Dieu et demander la conversion des païens.

    P. VILLETTE
    Missionnaire de Thanh hoa



    1935/18-25
    18-25
    Vietnam
    1935
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