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Une année d'apostolat

Une année d'apostolat Reversi sunt autem septuaginta duo cum gaudio... LUC, 10. 17. Le moine du moyen âge qui, le rouleau des morts pendu au col, s'en allait de monastère en monastère, porter, avec le souvenir des frères défunts, les nouvelles des vivants, n'usait pas ses sandales dans une pérégrination inutile. Il semait sur ses pas l'émulation et le zèle ; il établissait, entre des milliers d'hommes inconnus les uns aux autres, l'union, l'union toute-puissante dans la prière et dans l'effort des austères vertus de la vie religieuse.
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    Une année d'apostolat

    Reversi sunt autem septuaginta duo cum gaudio...

    LUC, 10. 17.

    Le moine du moyen âge qui, le rouleau des morts pendu au col, s'en allait de monastère en monastère, porter, avec le souvenir des frères défunts, les nouvelles des vivants, n'usait pas ses sandales dans une pérégrination inutile. Il semait sur ses pas l'émulation et le zèle ; il établissait, entre des milliers d'hommes inconnus les uns aux autres, l'union, l'union toute-puissante dans la prière et dans l'effort des austères vertus de la vie religieuse.
    Telle la Lettre Commune de la Société des Missions Étrangères s'en va, chaque année, porter aux apôtres de la foi catholique en Extrême-Orient la parole fraternelle qui console dans l'épreuve et qui réconforte dans l'action.
    Le jeune apôtre de vingt-cinq ans, qui tombe du séminaire de la rue du Bac au fond d'une paillette annamite, ou dans les forêts du Laos, sent peut-être courir dans sa chair le frisson du conscrit à la première bataille. Et le vieux missionnaire qui a passé vingt ans dans le voisinage des lamas fanatiques du Thibet, ou parmi les populations sceptiques du Japon, médite dans sa barbe blanche sur les résultats de ses longues fatigues, et fait quelquefois un retour mélancolique vers les enthousiasmes et les espérances de sa jeunesse. A l'un comme à l'autre, la brochure rose, grise ou verte, qui apporte le compte-rendu des travaux de chaque année, vient dire : « Courage et confiance ! Tu n'es pas seul à compter les épis de la moisson, et votre journée à tous n'a pas été perdue ».
    Cette correspondance intime, ce livre qui est comme le livre de raison d'une grande famille, n'est destinée qu'aux membres de la Société des Missions Étrangères. Il offre cependant une lecture d'un vif intérêt pour les profanes et surtout pour les catholiques, qui s'intéressent à la vie et à l'avenir de l'Église. J'en voudrais donner une idée, en parcourant le compte-rendu des travaux de l'année 1901. C'est un volume de 393 pages, qui donne, en neuf chapitres, les renseignements les plus importants sur les trente-deux missions de la Société, et se termine par les notices nécrologiques de dix-neuf missionnaires décédés dans le cours de l'année 1. Il y a là un document précieux sur la force d'expansion du catholicisme, sur la lutte de la civilisation chrétienne contre les traditions, les doctrines et les moeurs qu'elle aspire à remplacer, sur ce mystère enfin de la Rédemption des hommes par le Christ et par ses apôtres.
    Constatons d'abord les résultats. Ils sont présentés dans un tableau général qui nous apprend que la Société des M. É a pour champ d'action dans les diverses contrées de l'Asie, du japon jusqu'aux Indes, une population de plus de 256 millions d'hommes, parmi lesquels on compte, à côté de 214,000 hérétiques, 1,283,000 catholiques. Pour gouverner ce peuple de chrétiens et pour l'augmenter pair la conversion des infidèles, 34 évêques dirigent l'activité de 1201 missionnaires que secondent 638 prêtres indigènes et 2474 catéchistes. Autour des 5023 églises et chapelles où le sacerdoce catholique exerce ses fonctions surnaturelles, rayonnent des établissements religieux ou charitables qui se répartissent en 42 séminaires avec 2116 élèves, 15 communautés d'hommes avec 225 religieux ; 165 communautés de femmes abritent 4,452 religieuses ; 2,812 écoles donnent l'enseignement à 82,332 élèves ; 299 crèches et orphelinats ont recueilli 13,789 enfants ; 87 ouvroirs, ateliers ou fermes, apprennent un métier à 1617 jeunes gens, et, enfin, 404 dispensaires et 67 hôpitaux et léproseries offrent leur asile à toutes les misères humaines.

    1. Le nombre total des missionnaires décédé en 1901 est de 21.

    Quant à l'oeuvre de conversion proprement dite, elle se chiffre, pour l'année 1901, par 607 conversions d'hérétiques, 32,472 baptêmes d'adultes, 132,790 baptêmes d'enfants de païens in articule amortis, 45,181 baptêmes d'enfants de chrétiens. N'est-ce pas là une belle gerbe dans le champ du Père de famille ? Il est vrai que dans le domaine du surnaturel les chiffres ne disent pas tout. Une belle âme de saint vaut sans doute plus que mille chrétiens faits à la grosse. Les missionnaires ne l'ignorent pas et nous les voyons partout préoccupés de former les fidèles aux moeurs chrétiennes. « Baptiser beaucoup de païens, écrit Mgr Gandy, est le rêve du missionnaire, c'est sa plus douce joie. Mais à cette joie succède bien vite la grande préoccupation de les former à la pratique des vertus chrétiennes. Pour y parvenir, il faut que le missionnaire ait l'oeil sur eux comme une mère sur son petit enfant. Il doit les consoler dans leurs épreuves, les soutenir dans leurs luttes avec les païens, veiller à ce qu'ils ne se laissent ni entraîner par leurs parents païens, ni effrayer par leurs maîtres souvent très irrités de ce qu'ils ont abandonné le culte des faux dieux ». Les faits nous démontrent que dans ce travail d'éducation morale, les missionnaires ne perdent pas leur peine. Nous voyons çà et là des fonctionnaires anglais ou français, et même des mandarins chinois, rendre hommage à la culture chrétienne des néophytes et constater que si le Bouddha ou Confucius enseignent de belles doctrines de dignité humaine, d'abnégation, de justice et de bonté, ce sont les disciples de Jésus-Christ qui les mettent le mieux en pratique.
    La pierre de touche de la piété chrétienne, c'est la fréquentation des sacrements. En 1901, les Missions célébraient la récente béatification des martyrs de la Société. Ces fêtes furent partout l'occasion d'une manifestation éclatante de la piété des fidèles. « On 1 venait assister au triduum comme on va en pèlerinage, pour demander une grâce, une faveur ; les prières devant les reliques ne cessaient pour ainsi dire ni jour ni nuit. Tout ce qui rappelait, même de loin, le souvenir des Bienheureux, l'écorce et les feuilles des arbres ombrageant leur tombe, un morceau de brique, un simple brin d'herbe, était recherché et emporté comme un précieux butin.

    1. Rapport de Mgr Gendreau, Vicaire apostolique du Tonkin occidental.

    » Dans les cérémonies, missionnaires et prêtres indigènes se partageaient les fonctions et les sermons. La louange des Bienheureux indigènes prenait, sur les lèvres des vieux prêtres tonkinois, une expression émouvante d'allégresse et de reconnaissance qui remuait tous les auditeurs. « Autrefois, disait l'un d'eux, nos pères, nos frères, ont subi tous les genres de persécution et tous les mauvais traitements possibles en haine de notre auguste religion. Bafoués, honnis par les païens, pillés, opprimés de mille manières par les chefs des villages, obligés de se cacher, de fuir ou de tout souffrir en silence : telle a été leur existence pendant plus de quarante ans. Nous avons vu cela, nous, les anciens, et vous, les jeunes, vous l'avez entendu raconter bien souvent. Or, aujourd'hui, grâce à la bonté du Vicaire de Jésus-Christ, notre Père à tous, voici que notre humble Église du Tonkin, après avoir été à la peine, après avoir gravi le Calvaire avec son divin Maître, monte avec Lui à la gloire du Thabor, et, pour la première fois depuis que la Croix a été plantée chez nous, des noms annamites sont proposés aux hommages et à la vénération des catholiques. Remercions Dieu et soyons dignes de nos aînés ».
    « Combien étaient fiers, et à juste titre, ceux que les liens du sang rattachaient aux héros de ces fêtes, en voyant la religion rendre de tels hommages à leurs parents! A Ke-bang, j'ai rencontré une vénérable chrétienne de quatre-vingts ans, fille du B. Martin Tho, et dont le mari est également mort pour la foi. L'an dernier, me trouvant aux pieds du Saint Père, je lui avais demandé une bénédiction spéciale pour cette humble Annamite, fille et femme de martyrs. Quand je lui annonçai la faveur à elle accordée par le Vicaire de Jésus-Christ, elle ferma les yeux et se mit à trembler d'émotion.
    » Quel empressement ! Quel concours ! L'enthousiasme ne comptait ni avec la distance, ni avec les difficultés de la route, ni avec le mauvais temps presque continuel ; nos Annamites s'exposaient à tout pour obtenir, par une réconciliation sincère avec Dieu, la protection de leurs chers Bienheureux.
    » Un jour, nous vîmes arriver tout un bataillon d'hommes trempés et couverts de boue de la tète aux pieds. Ils appartenaient à une autre paroisse, et, comme les bergers de Bethléem, ils s'étaient dit, eux aussi : Transeamus et nos, et ils étaient là, l'air radieux, demandant à se confesser.
    » Nombreux étaient les pénitents qui passaient la journée auprès du saint tribunal, attendant leur tour, aimant mieux jeûner que s'exposer à perdre leur place. Nous étions souvent 15, parfois même 20 confesseurs ; les séances commencées le matin se prolongeaient bien tard dans la nuit ; mais, malgré notre bonne volonté, il nous fut impossible de confesser tout le monde. Et pourtant, à Ke-so et à Dong-chuoi, nous avons compté plus de 5.000 communions ; à Phuc-nhac, plus de 6.000, et à Phat-diem, plus de 7.000. Le total des confessions entendues pendant les fêtes du triduum dépasse 50.000 ».
    Ces belles et touchantes solennités de la foi chrétienne prennent une signification saisissante, si l'on songe qu'elles se déployaient dans des pays dont les échos frémissent encore des cris de guerre des Boxeurs. Ce terrible soulèvement des sociétés secrètes chinoises eut son retentissement dans l'Asie entière et ralluma, dans tout l'Extrême Orient, la haine contre les chrétiens. Dans quelques contrées, comme au Su-tchuen méridional, un certain nombre de nouveaux convertis cédèrent à la peur ; mais dans la plupart des provinces ravagées par les brigands, comme dans la Mandchourie méridionale 1, « de l'avis de tous les missionnaires, les anciens chrétiens sont devenus meilleurs et la persécution les a affermis dans la foi de leur baptême ». Et pourtant. à quelles terribles épreuves ces pauvres gens furent soumis ! « En Mandchourie septentrionale, comme en Mandchourie méridionale, la plupart des églises, des résidences et des écoles ont été détruites... La conduite des chrétiens a été vraiment digne d'éloges. Ceux qui n'osaient pas affronter la rage des persécuteurs ont abandonné leurs maisons et leurs biens plutôt que de s'exposer à perdre le trésor de la foi. Ils se sont réfugiés dans les forêts ou au milieu des roseaux de la plaine marécageuse, et ont échappé ainsi à toutes les poursuites de leurs ennemis. Dieu sait les souffrances et les privations qu'ils eurent à endurer surtout pendant l'hiver. Plusieurs sont morts de misère, mais tous ont conservé la foi ». Ce n'est pas seulement par la fuite dans les marécages et dans les forêts que les chrétiens ont prouvé leur fidélité, c'est par leur courage au milieu des plus effroyables supplices. On en peut juger à des traits comme celui-ci que raconte Mgr La-louyer2 :

    1. Rapport de Mgr Choulet, Vicaire apostolique de la Mandchourie méridionale.
    2. Vicaire apostolique de la Mandchourie septentrionale.

    « A une lieue de Souang-iang-heu, habitait une riche famille de néophytes. Les grands biens qu'elle possédait et son attachement à la religion excitèrent en même temps la haine et les convoitises des fanatiques. Ces bandits résolurent de s'emparer par force du maître de la maison. Prévenu de leurs intentions, Tchao-sin-tien prit ses mesures pour repousser l'attaque et leur infligea une défaite en règle. Ils ne se tinrent pas pour battus, et revinrent bientôt à la charge avec un renfort considérable. Ecrasé par le nombre, le malheureux néophyte ordonne à ses gens de déposer les armes et se rend à merci. Les Boxeurs pénètrent alors dans la maison et enchaînent tous les membres de la famille. Les femmes et les filles sont traînées dehors, pendant que le chef de la bande fait décapiter la vieille mère de Tchao-sin-tien. Puis, par un raffinement de cruauté, cette tête sanglante est suspendue au cou du fils que l'on conduit au bourg de Souang-iang-heu. Là, après avoir subi toute sorte d'ignominies, il est écorché vif, et durant cet épouvantable supplice, il ne profère pas même une plainte. Détail horrible : la peau du martyr a été tannée, et a servi à faire des brides pour le cheval du chef des Boxeurs. Deux autres chrétiens de la même localité confessèrent vaillamment le nom de Jésus-Christ et moururent dans de cruels tourments.
    » Iang-mou-kang fut le théâtre d'un effroyable carnage. Cette petite chrétienté, perdue au milieu des montagnes, semblait être à l'abri de toute incursion, quand soudain les persécuteurs apparaissent et cernent le village. La meute en furie se précipite sur la proie convoitée et met tout à feu et à sang. Pas un chrétien n'échappe au massacre, et plus de 150 victimes s'envolent vers le ciel.
    » La constance de nos néophytes, l'héroïsme des martyrs, peuvent être regardés à juste titre comme des miracles de la grâce ; mais Dieu, dont les voies sont toujours admirables, a voulu manifester sa puissance par des prodiges d'un autre genre. On a vu, en Mandchourie, les indifférents se réveiller de leur somnolence et secouer leur torpeur ; on a vu, spectacle plus merveilleux encore, des ennemis jurés du nom chrétien adorer ce qu'ils avaient brûlé et brûler ce qu'ils avaient adoré ».
    Aujourd'hui comme au troisième siècle, la parole de Tertullien est souvent justifiée par les faits : « Sanguis martyrum, semen christianorum ». En veut-on une preuve par des chiffres ? « Au début du dix-neuvième siècle, la mission française du Tonkin comptait 63 prêtres indigènes et 120.000 chrétiens. En 1846, époque de la création du Tonkin méridional, l'ancienne mission gardait 58 prêtres avec 118.000 chrétiens, et cédait au nouveau Vicariat 35 prêtres et 66.000 chrétiens. En 1890 le Tonkin occidental possédait à lui seul 98 prêtres et 200.000 chrétiens. En 1901, six ans après l'érection du Haut-Tonkin, qui avait reçu en partage 12 prêtres et 1.800 chrétiens, notre Mission renferme 127 prêtres et 214.970 chrétiens ».
    Tels sont les triomphes de la grâce de Dieu et aussi de la conscience humaine sur la force. C'est un mystère de la justice et de la miséricorde infinies que Dieu n'ait jamais tant aimé l'humanité que quand il l'a vue sur la croix. C'est un mystère de la destinée humaine que la vérité n'entre dans notre âme que par la souffrance.
    « L'homme est un apprenti : la douleur est son maître ». Cela est sans doute vrai des peuples comme des individus. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir les raisons mystérieuses de cet ordre du monde surnaturel. On en trouve du reste l'explication dans les grands théologiens mystiques, depuis saint Jean et saint Paul jusqu'à sainte Thérèse et saint Jean de la Croix. Mais c'est un fait d'observation psychologique à la portée de tous, que la violence et l'injustice des persécutions réveillent dans les âmes le sentiment religieux, et forcent les plus indifférents, les plus inattentifs, quelquefois les plus hostiles, à regarder en face le problème de leurs destinées et de leurs relations avec Dieu.
    A Ghirin, en Mandchourie, un nouveau chrétien, nommé Ouang-kia-ien, se voyait en butte aux vexations et aux tracasseries des membres de sa famille. Il ne se passait pas de jour, pas d'heure, sans qu'il fût maudit par les siens. Lui, toujours ferme dans sa foi et fidèle à ses pratiques religieuses, souffrait en silence et priait Dieu d'ouvrir les yeux à ces pauvres aveugles. Au mois de juin dernier, l'heure de la grâce sonna. Tout faisait pressentir qu'une terrible tempête allait s'abattre sur le troupeau de Jésus-Christ. Un jour, la femme de Ouang-kia-ien, qui était la plus acharnée à le persécuter, s'écrie tout à coup : « Les Boxeurs arrivent ; la religion du Maître du Ciel est détestée et proscrite ; eh bien, moi je me fais chrétienne ». Sa résolution fut inébranlable, et la nouvelle catéchumène a appris ses prières et son catéchisme en pleine persécution. Aujourd'hui elle est baptisée avec tous ses parents, qui comptent parmi les plus fervents paroissiens de M. Gérard. Le doigt de Dieu est là !
    Voilà ce que dit l'expérience. Sans doute, la terreur peut disperser les fidèles et arrêter sur les lèvres des néophytes la confession d'une foi nouvelle. Mais l'oeuvre de la conversion s'accomplit dans le secret du coeur. Et n'est-ce pas là, après tout, que l'apostolat rencontre ses obstacles les plus difficiles à vaincre ?
    Si l'on veut en effet résumer, d'après les confidences des missionnaires, les difficultés les plus importantes qui s'opposent au succès de leur apostolat, on peut les ramener à deux catégories ; les unes tiennent à l'état de conscience des peuples à évangéliser ; les autres viennent de causes extérieures et souvent fortuites.
    Il n'y a pas une si grande variété dans les passions, et si, avec les degrés de latitude, les visages changent de couleur, le coeur est le même. Le premier sentiment qui ferme les âmes à l'inquiétude religieuse, c'est l'orgueil. Comment le Chinois daignerait-il donner quelque attention à la religion des diables, des barbares d'Occident, quand il est convaincu qu'il possède, depuis plus de vingt siècles, la forme la plus parfaite de civilisation ? A côté de l'orgueil, le sensualisme. A côté du Chinois obstiné dans le préjugé de sa supériorité sur le reste des hommes, le Japonais enfiévré de progrès matériel n'a le temps que de jeter un coup d'oeil sceptique et indifférent à toutes les doctrines qui ne paient pas. Et la jouissance sensible, le bonheur matériel, étant chose relative, il n'est pas étonnant de voir l'extrême barbarie s'accorder avec l'extrême civilisation dans cette insouciance de l'idéal religieux. Dans la presqu'île de Malacca, M. Terrien a rencontré deux tribus d' « Orang-bukit », montagnards, enfants des bois, dont Mgr Fée décrit ainsi les moeurs et la philosophie.
    « L'esprit d'indépendance, l'humeur vagabonde, l'amour du changement empêcheront d'ici longtemps ces sauvages de se der au sol. D'ailleurs, ils ont peu de goût pour le travail en général, et pour celui de la terre en particulier. Ils planteront quelques arbres fruitiers, couperont chaque année un coin de la forêt; et y jetteront quelques poignées de riz de montagne qui poussera comme il pourra. Ce que les oiseaux n'auront pas mangé leur donnera de quoi se payer quelques repas de gala ; pour le reste, ils comptent sur la forêt. « Nous sommes enfants de la forêt, disait l'un d'eux à M. Catesson ; c'est à la forêt à nous nourrir ». Et de fait, elle les nourrit. Les fruits et les racines, les poissons des rivières, les oiseaux du ciel et les bêtes de toutes sortes qu'ils parviennent à tuer leur font un menu qui n'irait pas à des gourmets, mais dont eux font leurs délices. Quelques produits de la forêt, échangés sur place, leur procurent les articles de luxe dont ils peuvent avoir envie, et comme leurs goûts et leur toilette sont peu compliqués, il ne leur faut pas des millions pour se croire riches. D'ailleurs, ils sont philosophes et savent fort bien que l'or ne fait pas le bonheur. Le missionnaire leur faisant remarquer qu'en portant leurs marchandises au marché, ils vendraient dix « cents » ce qu'ils vendent deux sur place, on lui répondit : « En faisant comme nous faisons, nous avons ce qu'il nous faut ; pourquoi courir plus loin pour un gain dont nous n'avons pas besoin ? »
    Dans tous les paganismes, celui de Pékin comme celui de Rome ou d'Athènes, une des conséquences fatales de l'orgueil et du sensualisme, c'est l'abaissement de la femme. Or, quand l'homme a fait une esclave de celle qui lui a été donnée pour compagne et pour aide, il a fermé son cur à tout un ordre de sentiments nobles et délicats, il a dans sa maison muré la porte qui devrait s'ouvrir à l'idéal, au sens chrétien du beau, du vrai, du bien. Ecoutons Mgr Dunand :
    « Il est presque impossible de prêcher la religion à la femme en Chine, parce que personne ; pour ainsi dire, n'a le droit de pénétrer dans l'enceinte où elle habite. En dehors des choses du ménage, son rôle est nul au foyer de la famille, et si le mari est un peu à l'aise, il ne lui laisse pas même la direction de la cuisine. Il est communément admis que la femme ne sait rien, qu'elle n'entend rien aux affaires de ce monde, et bien des Chinois vont jusqu'à prétendre qu'elle n'a pas d'âme. « Pour la « femme, son Dieu c'est son mari », disent les livres de morale. Et ces pauvres filles d'Ève finissent par croire à l'infériorité de leur sexe et en prendre leur parti. Autre détail de murs : il serait plus qu'indiscret de demander à un mandarin des nouvelles de sa femme, et, si le duel était connu en Chine, une demande pareille suffirait pour le provoquer. Malgré ces préjugés, quand une mère de famille se convertit., on est moralement sûr que le père et les enfants ne tarderont pas à suivre son exemple, ce qui prouve que la condition abaissée de la femme chinoise n'est qu'un mauvais fruit du paganisme ».
    Mgr Dunand, le Vicaire apostolique du Su-tchuen, espère que l'ouverture du pays aux étrangers changera les moteurs et développera les intelligences. Les mandarins resteront ce qu'ils sont, sceptiques et épicuriens ; mais le peuple de la campagne et les familles honnêtes feront, Dieu aidant, bon accueil aux missionnaires catholiques.
    Les barrières qui fermaient l'Asie aux étrangers tombent peu à peu. Puissent les Européens porter à l'Extrême-Orient l'heureuse influence de la civilisation chrétienne et transformer assez rapidement les conditions économiques et politiques du vieux continent, pour que le brigandage et la misère, les tyrannies et les routines nationales ne fassent bientôt plus obstacle à l'action des missionnaires catholiques, à la conversion et au salut éternel de tant de millions d'êtres humains.
    Rapidement ou non, cette oeuvre s'accomplira, parce qu'elle est dans les desseins de la Providence et dans le plan de la Rédemption. Elle ne saurait être enrayée par le scandale que donnent çà et là aux Asiatiques l'indifférence religieuse, l'impiété systématique ou les moeurs fâcheuses de certains Européens. Les missionnaires ont raison de jeter sur ces misères le voile de leur discret silence.
    Ils se plaignent avec plus d'amertume de la concurrence des sectes protestantes. « Les protestants inondent le Su-tchuen de leurs ministres et catéchistes. Ils cherchent à nous supplanter au moyen des hôpitaux, des dispensaires et des écoles ». « La propagation de l'Evangile rencontre de grands obstacles à Bang-kok. Là, toutes les sectes religieuses sont représentées, et il est difficile à des païens ignorants de discerner quelle est la vraie religion parmi ces différentes formes du christianisme ». Mgr Bottero à Kumbakonam, dans l'Inde, décrit avec toute la vivacité dune combattant les efforts de la propagande protestante dans l'Inde :
    « Les pasteurs de la religion réformée, ou plutôt « déformée », sont nombreux dans l'Inde ; mais nulle part on n'en trouve autant que dans le sud de la presqu'île. Ils viennent de tous les pays ; il y a parmi eux des Américains, des Anglais, des Écossais, des Allemands, des Suisses, des Hollandais : chacun prêche une religion chrétienne différente de la très chrétienne religion de son voisin. Autant de pasteurs, autant d'évangiles. La plupart des Padres, c'est ainsi qu'on les appelle, séjournent dans les grandes villes où ils occupent avec leurs femmes et leurs enfants de très confortables bangalows. Ils ont de l'argent ; la plupart ont reçu une éducation distinguée ; ils jouissent des faveurs de ceux qui nous gouvernent : tout cela leur donne aux yeux des Hindous une influence et un prestige considérables. Ils sont non seulement aidés par une légion de dames évangélistes qui, dans les villes, se faufilent adroitement dans les « zénanas », c'est-à-dire dans les appartements réservés aux femmes, mais ils disposent d'une masse d'assistants indigènes : diseurs de prières, liseurs de Bible, prêcheurs de mensonges, qu'ils envoient dans toutes les directions faire de la propagande à leur bénéfice. La Mission de Kumbakonam est littéralement infestée de ces gens-là. J'en ai trouvé partout, jusque dans les hameaux les plus reculés. Comme le démon, dont ils sont les apôtres, ils rôdent d'un lieu à un autre, fréquentant surtout les villages catholiques : Quaerentes quem dévorent. Ont-ils réussi à se faire per fas et ne fas une demi-douzaine d'adeptes, la société biblique qu'ils représentent ne tarde pas à bâtir en cet endroit une chapelle, une école et un presbytéral, où elle installe un pasteur indien, natthou Padre. Semblable à l'araignée qui ourdit sa toile dans les coins obscurs de la maison pour saisir les mouches volages, ce ministre de l'erreur tend peu à peu ses filets, attendant l'occasion de faire une capture. Voici qu'un chrétien croit avoir des motifs de mécontentement contre le missionnaire ; le pasteur indigène se met en contact avec lui, donne tous les torts au prêtre catholique, pousse notre homme à la révolte, et n'hésite pas à lui offrir beaucoup d'argent s'il consent à se faire protestant.
    Ces prédicants font-ils cependant de grandes conquêtes parmi les nôtres ? Dieu merci, non ! Mais leurs calomnies, leurs basses intrigues, leurs doctrines contradictoires sèment l'esprit d'indifférence religieuse chez les païens comme chez les catholiques. C'est là ce qui les rend redoutables. Leur seule présence est un dissolvant de la discipline ecclésiastique ».
    Il est à propos d'attirer l'attention des catholiques sur les Missions protestantes. M. le chanoine Pisani vient de le faire dans une brochure très substantielle où il résume le développement historique, l'esprit et les résultats de cette oeuvre. « Le protestantisme, dit-il 1, progresse avec rapidité, et, devant cette marée montante, les nations catholiques doivent redoubler d'efforts et développer pour le succès de leur cause autant d'activité, de zèle, de générosité et d'esprit de renoncement que les nations protestantes ».
    Cependant les millions et le zèle du protestantisme peuvent-ils nous inquiéter jusqu'au découragement? Est-il à craindre que les catholiques soient débordés par l'apostolat de leurs rivaux et que le monde se réveille un jour protestant ? Le penser serait peut-être faire preuve non seulement d'une foi mal assurée, mais d'une médiocre observation des faits. Les procédés de propagande employés par les sociétés protestantes et par leurs émissaires nous révèlent deux tendances, deux méthodes dans l'apostolat de nos frères séparés. Il y a une propagande plutôt agressive, destructive de toute forme religieuse différente des sectes réformées. Elle déploie sous toutes les latitudes une hostilité onctueuse, ingénieuse, acharnée, contre le catholicisme.
    Ce système d'opposition et de critique, de négation et de contradiction est l'essence même et la tradition du protestantisme. Il produit le scepticisme et l'indifférence dans les esprits su-perficiels, indolents et distraits par les aises de la vie. Parfois cependant, loin de détruire l'indestructible sentiment religieux, il l'excite et provoque les consciences endormies dans les habitudes, à examiner les fondements de leurs croyances et à résoudre la question de leurs devoirs envers Dieu. Mais si l'agitation protestante peut réveiller les âmes, elle ne saurait les satisfaire. La bonne nouvelle que les âmes attendent, n'est pas un évangile de dénigrement et de haine. Certains envoyés des sociétés bibliques le comprennent, et à la propagande destructive, ils préfèrent la propagande édifiante et bienfaisante. Ils prêchent avec une sincère chaleur la foi dans le Christ et ils suivent l'exemple du bon Samaritain en fondant des écoles, des hôpitaux et des dispensaires. Mais si l'argent ne fait pas défaut à leurs oeuvres charitables, la doctrine manque à leur prédication. Un raisonnement d'enfant suffit à la confondre.

    1. Les Missions Protestantes à la fin du XIXe siècle. Paris, Bloud, 1903 ; page 61.

    JANVIER FÉVRIER. N° 31

    Un enfant d'une dizaine d'années passait dans une rue de Bangalore, il rencontre un groupe de personnes au milieu desquelles plusieurs hommes et femmes font de la propagande protestante. Comme toujours, elle consiste à dénigrer la croyance catholique. Il entend qu'on parle de la sainte Vierge : il s'approche « Marie, dit un des orateurs, est une femme comme une autre ; son culte est une idolâtrie ». L'enfant ne peut se contenir, car on lui a appris le contraire au catéchisme. « C'est faux ce que vous dites là, s'écrie-t-il ; est-ce que, dans votre Bible, il n'est pas dit que l'archange Gabriel salua Marie et lui dit : Salut Marie, pleine de grâces.... et vous prétendez que Celle qui a été honorée de la visite et de la salutation de l'archange Gabriel né mérite pas les hommages de pauvres pécheurs comme nous... » La foule, étonnée de l'assurance et édifiée de la foi de cet enfant, applaudit et se moque des protestants. Ils ont beau invectiver le courageux champion de Marie, en lui faisant observer qu'il est bien jeune, et qu'à son âge on n'est pas en mesure de discuter sur une pareille matière, leur prêche est fini ».
    Cette religion sans symbole et sans culte peut, moins en Orient ailleurs, parler à l'imagination, toucher le cur et former la conscience des peuples. Dans l'état de dissolution des croyances où le principe du libre examen a conduit les protestants 1, quelle affirmation positive, quelle foi chrétienne les plus zélés, les plus pieux des ministres peuvent-ils encore porter aux nations infidèles ? Et cependant qui sait si ces lueurs incertaines ne sont pas un crépuscule précurseur d'une prochaine aurore ? Les distributeurs de Bibles ne sèment-ils pas dans lés âmes de vagues notions de la Révélation, de la Trinité, de la Rédemption par Jésus, du Décalogue et de la loi d'amour ? Rien ne se perd, dit-on, dans la nature. Cela est vrai aussi du monde moral et tout effort des hommes de bonne volonté aboutit plus ou moins directement à l'établissement du règne de Dieu. Ceux mêmes qui étaient partis pour maudire finissent quelquefois par bénir et l'histoire de Balaam se répète. Seize ministres ou notables protestants japonais, qui avaient pris part à une réunion des sectes tenue à Hakodaté, ont la curiosité de visiter le monastère cistercien de Notre Dame du Phare. « Parmi les seize se trouvait un de leurs grands orateurs qui, deux jours auparavant, s'était permis, dans un discours, de mettre en doute les merveilles qu'on racontait des Trappistes. Après les avoir vus de près, il avoua à ses amis qu'il avait bien changé d'opinion et qu'il était émerveillé. Un autre qui habite Hakodaté a demandé la permission d'aller s'édifier au monastère une fois chaque mois ».
    N'est-il pas piquant de surprendre l'âme protestante en flagrante contradiction avec la théorie de l'inutilité des oeuvres ? Et n'est-il pas consolant de la voir se rapprocher du catholicisme par sa rivalité même dans la bienfaisance ? Le jour où elle cherchera la vérité chrétienne moins dans la négation des dogmes que dans la pratique de la loi de l'Evangile, elle sera bien près de la lumière qui luit pour les surs droites. Laissons faire la charité. C'est le secret de toutes les conquêtes apostoliques. Le Christ a passé parmi nous en pansant les plaies des lépreux et en consolant ceux qui pleuraient. C'est à son pouvoir sur la souffrance que l'humanité le reconnaît encore et tombe à genoux devant lui.

    1. Voyez la brochure d'A. Harnach sur l'essence du Christianisme. Das Wesen des Christenthums, Leipzig, 1900, et celle de Sabatier, Esquisse d'une philosophie de la Religion, Paris, 1897.

    « La cause des conversions, au Kouang-si comme ailleurs, écrit Mgr Lavest 1, n'est pas toujours surnaturelle dès le principe ; tant s'en faut. Les indigènes viennent à nous parce que, opprimés et vexés par les prétoriens et les chefs du pays, ils voient que le missionnaire est un homme juste et désintéressé qui a pitié de leurs misères..... » Un missionnaire du Maïssour dit de son côté : » L'apparition de la peste a donné aux païens l'occasion de voir de près une chose dont ils n'avaient pas l'idée, c'est la charité catholique..... »
    Toutes réserves faites sur les influences insaisissables de la grâce et sur le mystère du salut des pécheurs et des infidèles obtenu par l'immolation volontaire des justes, il y a une grandeur morale trop manifestement divine pour ne pas toucher les curs les plus durs, pour ne pas ouvrir à la lumière les yeux les plus fermés, dans le sacrifice du prêtre catholique qui se condamne à l'exil, à une vie de privations perpétuelles et de dangers sans nombre, afin d'arracher des hommes inconnus et hostiles, à la maladie, à la pauvreté et à l'ignorance. Rien n'arrête l'audace, rien ne lasse la persévérance d'un dévouement si absolu. Dispensaires, orphelinats, hospices de vieillards, léproseries ouvrent leurs asiles aux infortunes les plus affreuses et les plus délaissées. S'agit-il de combattre la pauvreté ? Aucun effort ne rebute nos missionnaires dans la difficile entreprise de former des populations paresseuses ou nomades à la rude vertu du travail sédentaire. Dans le Cambodge, à Tat-ca-ho, M. Rousseau tâche de fixer au sol la population flottante qui forme sa chrétienté. « Depuis quatre ans, écrit-il, je lutte contre l'aversion de mes chrétiens pour les travaux des champs ; je les exhorte à défricher la berge du fleuve, à dessécher un étang qui leur fournirait un terrain excellent. Ces premières difficultés vaincues, ils sont sûrs de trouver une aisance inconnue dans ce pays ; ils y trouveront surtout cette vie calme qui favorise les bonnes murs. Je n'ose pas encore chanter victoire, car mes gens sont si inconstants et une mauvaise récolte a des effets si désastreux pour eux qui n'ont aucune avance ! Néanmoins les travaux déjà exécutés prouvent qu'ils ont bonne volonté et me donnent l'espoir de réussir ».

    1. P .133.

    De Kyontalot dans la Birmanie méridionale M. Théophile Bohn écrit : « La ferme école va toujours bon train. Elle s'est augmentée des recrues envoyées de Kanatzogon et cet appoint a porté à 29 le nombre des enfants des deux sexes employés dans cet établissement...»
    Enfin, c'est par le bienfait de l'école que les missionnaires tâchent de faire pénétrer dans l'âme des générations nouvelles la connaissance et l'amour de la vérité et de la civilisation chrétiennes. A Mandalay, le P. Paul, prêtre indigène, a ouvert pour les plus petits enfants de ses chrétiens une école qu'il dirige lui-même. Le principal but de cette institution est de donner aux enfants une bonne formation religieuse, sans négliger les notions élémentaires des études profanes, qui leur seront utiles pour entrer un peu plus tard chez les Frères.
    « A ce propos, je dois dire ici que les établissements des Frères et des Surs, non contents de soutenir l'honneur de l'éducation catholique, ont enregistré, cette année, des succès plus brillants encore que par le passé.
    Les méthodistes avaient annoncé avec grand fracas, par la voie de la presse, l'ouverture d'une école anglaise, à Mandalay, sous la direction de maîtresses européennes. Leur but était d'enlever bon nombre d'élèves à nos Surs, et ils étaient convaincus que le couvent catholique ne pourrait soutenir la concurrence, ou du moins en souffrirait beaucoup. Grâce à Dieu, leur attente a été déçue : une seule élève a quitté nos religieuses pour passer à l'école protestante !
    Les Frères des Ecoles chrétiennes luttent avec le même avantage contre les écoles des diverses sectes protestantes et tiennent la tête des maisons d'éducation, à Mandalay, sous le double rapport du nombre des élèves et des succès obtenus. Leurs élèves qui se sont présentés aux examens devant l'Université de Calcutta ont été tous reçus ».
    Les oeuvres de bienfaisance ou d'éducation ne peuvent vivre et se développer qu'à la condition de voir se multiplier autour delles la population chrétienne. Il faut donc qu'à l'action charitable se joigne l'évangélisation proprement dite. Le missionnaire doit comme le Sauveur facere et dosera. Il ne manque pas à ce devoir de l'enseignement des vérités religieuses par tous les moyens que peut suggérer le zèle apostolique le plus industrieux et le plus actif.
    En Birmanie méridionale, M. Jumentier imprime en birman le Nouveau Testament et la Vie des Saints. Sur les publications catholiques au Japon, écoutons le rapport de Mgr Osouf :
    « Que dire de luvre de la presse ? Parler de la presse en Mission, paraît à beaucoup de personnes un rêve, même quand il s'agit du Japon ; et pourtant un fait certain, c'est que presque tous les Japonais lisent, et que, de toutes les erreurs des Deux Mondes, aucune ne leur est inconnue.
    » Les missionnaire sont beau se multiplier, les voyages coûtent. Un homme ne peut réunir autour de lui qu'un petit nombre d'auditeurs ; beaucoup ne viennent pas l'entendre. Et, si actif qu'il soit, ce qu'il peut dire en une heure n'est pas long. Un livre pénètre partout, il coûte peu à envoyer avec une carte d'introduction. Dans ses pages discrètes, il renferme la matière de bien des discours et prépare avantageusement une rencontre avec le missionnaire. Nos innombrables adversaires, en inondant le pays, depuis vingt ans, de publications de toutes sortes, n'ont pas perdu leur temps, les effets le prouvent aujourd'hui. Plusieurs de nos confrères s'évertuent, selon leurs forces, à lutter aussi sur ce terrain ».
    M. Drouart de Lezey depuis deux ans, obtient un vrai succès par un ouvrage intitulé Premières vérités, c'est-à-dire : Dieu, Jésus-Christ et l'Eglise. Ce sont les instructions qu'il a répétées partout sous toutes les formes. Sa vie de missionnaire est résumée dans ce livre ; son âme y a passé tout entière, ce qui ne contribue pas pour la moindre part à l'intérêt et à la popularité de cet utile travail. Un second ouvrage sur l'indifférence religieuse a suivi le premier. Un troisième de Réponses à trente objections courantes est tout prêt.
    M. Ligneul a publié cette année : La famille idéale, c'est-à-dire la famille d'après les principes du christianisme, et trois opuscules de morale, qui sont les premiers d'une série complète sur ce sujet. Le rédacteur du Japan Mail, d'ailleurs ordinairement favorable dans ses appréciations, en rendant compte de ce livre le 16 août, disait que, au point de vue de la lucidité et de la concision il ne laissait rien à désirer.
    » Il ajoutait : « Les ouvrages de M. Ligneul suffiraient à eux seuls pour former une petite bibliothèque ; il y a déjà en circulation plus de trente petits volumes qui traitent de presque tous les sujets qui se rattachent d'une manière eu de l'autre aux croyances et à la pratique religieuses ».
    » Le principal travail de M. Ligneul, cette année ; a été une série de dix longues conférences données, avec le concours du P. Maeda à la Société impériale d'Éducation. L'auditoire était presque tout entier composé de directeurs d'écoles et de professeurs. Le sujet de ces conférences a été la philosophie de l'enseignement, c'est-à-dire une psychologie expérimentale rapportée à l'éducation et à la fin de l'homme. Le tout, recueilli par la sténographie, a été publié par la Société elle-même.
    » Un mois après la dernière de ces conférences, M. Ligneul en donnait une autre, dans les mêmes conditions, devant les élèves de philosophie, à l'Université de Tokio, sur le rôle de la philosophie dans la société contemporaine. Elle a été publiée dans la Revue philosophique de Tokio.
    « Quelque temps après, M. Clément fut invité à son tour à donner une conférence à la même Société d'Éducation : il prit pour sujet : « Le caractère des hommes », sujet très à propos et fort bien accueilli.
    » A l'occasion du Jubilé, le P. Maeda, de son côté, a commencé de publier son cours d'instructions aux chrétiens. Quatre brochures sur les grandes vérités, savoir : les misères de la vie, l'enfer et le salut, ont déjà paru et ont été écoulées presque aussitôt. Le reste suivra ».
    Les détails que donne ce compte rendu montrent que les travaux de nos chers missionnaires ne sont pas sans avoir été bénis du bon Dieu et récompensés d'heureux fruits. Mais, à côté du bien réalisé, que de bien reste encore à faire !
    Parfois les missionnaires trouvent des auxiliaires spontanés comme ceux dont parle M. Grandjanny, missionnaire à Seyur, dans l'Inde.
    « Le 6 mai, se présentent au catéchuménat la veuve Ponny et Maïli, fille de mauvaise vie. Le catéchiste s'oppose à I'admission de cette dernière. Sur sa promesse de se convertir sincèrement, je l'accepte : elle est devenue bonne chrétienne. Après elle, le village s'ébranle. Au premier rang, on remarque Sinnecouthy, homme de bonne volonté et de résolution. Après son baptême, il me dit : « Père, les païens se moquent de nous parce qu'ils sont plus nombreux, ça m'agace ; il faut que nous devenions plus nombreux qu'eux, et que nous puissions nous moquer d'eux à notre tour... » Et voilà ce brave homme, transporté de zèle, qui se met à prêcher la parole de Dieu et à démontrer la vérité de la religion. Il prouve aux païens que pas un de leurs dieux ne s'est conduit honnêtement : que leurs déesses sont des cordonnières, des blanchisseuses, des pariâtes, des chasseuses, ayant toutes vécu dans le désordre : tandis que son Dieu, c'est le Créateur du ciel et de la terre, un Dieu bienfaisant qui envoie la pluie pour semer, le beau temps aux moissons verdoyantes, l'air pour respirer et ne pas étouffer, qui nourrit et vêt toute créature. Et là-dessus il s'écriait : Comment ne pas adorer un Dieu si puissant et si bon ? Mon cur déborde de joie depuis que j'ai reçu le baptême. Venez donc tous à ma religion : vous éprouverez le même bonheur et vous irez régner au ciel près du bon Dieu ». Il évangélisa ainsi Seyur et quelques villages voisins. Grâce à lui, à mes catéchistes et à d'autres chrétiens, j'ai eu l'immense joie de baptiser du 28 juin au 27 août, 490 personnes. Heureux et encourageant début pour un jeune missionnaire ! ... »
    Mais le plus indispensable instrument d'évangélisation c'est le catéchiste. Pour avoir des chrétiens, écrit du Kouang-si Mgr Lavest, il faut d'abord des catéchistes, et nous n'en avons pas. C'est le catéchiste, en effet, qui ouvre la voie au missionnaire : c'est lui aussi qui prépare les catéchumènes au baptême et qui dirige les chrétientés en l'absence du pasteur ; mais les bons catéchistes sont difficiles à former.
    « Jusqu'ici, nous avons dû employer comme tels des chrétiens un peu plus instruits que les autres ; cela ne suffit pas. Outre que ces hommes, remplis d'ailleurs de bonne volonté, ont besoin d'un salaire qui fasse vivre leur famille, ils ne sauraient jamais avoir le zèle et l'esprit de foi que l'on remarque chez les catéchistes qui appartiennent à la « Maison de Dieu » au Tonkin. Il nous faudrait des célibataires instruits et dévoués, capables d'enseigner la doctrine aux catéchumènes, et assez fermes dans la vertu pour donner à tous le bon exemple. A Kouy-hien, M. Poulat a trouvé quelques-uns de ces jeunes gens sed quid sunt haec inter tantos ? M. Séguret a ouvert, à Silong-tcheou, une école d'élèves catéchistes, mais ceux qui la fréquentent sont tous mariés, ou du moins n'ont pris aucun engagement envers la Mission. Ils ne feront jamais bien notre affaire ».
    A Kumbakonam, Mgr Bottero constate les mêmes besoins et les mêmes difficultés.
    « Une question qui a. toujours préoccupé les évêques de l'Inde est celle qui concerne la formation de nos catéchistes.
    » Ces braves chrétiens pourraient rendre aux missionnaires de très précieux services en catéchisant les enfants et en discutant avec les païens, s'ils étaient vraiment pieux, zélés et mieux instruits qu'ils ne sont généralement. Que faire pour obtenir ce résultat ? Problème aussi difficile à résoudre qu'il est important ; car, dans ce pays où, personnes et choses, tout est caste, étiqueté et catalogué une fois pour toutes afin de durer in sempiternum, la charge de catéchiste est héréditaire dans la famille. Je n'ai pas besoin d'appeler l'attention sur les très graves inconvénients qu'entraîne cet état de choses. Pratiquement, nos catéchistes et « pandharams » n'ont aucune formation spéciale, et il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'appliquer au mal un remède efficace. Nos évêques ont essayé diverses réformes, hélas ! Sans succès. Faut-il pour cela jeter le manche après la cognée ? J'ai pensé que non. Seulement, au lieu de réformer les catéchistes déjà en fonctions, je me suis proposé de travailler à la formation de ceux qui deviendraient catéchistes plus tard. Il arrive, en effet, qu'un des catéchistes héréditaires meurt sans laisser de postérité ; il y en a aussi dont les fils sont encore en âge d'être pliés à la discipline ; enfin, nous avons l'intention, aussitôt que les circonstances le permettront, de diviser en deux plusieurs paroisses trop considérables et de fonder de nouveaux postes parmi les gentils, et ces postes-là devront nécessairement être pourvus de catéchistes. Voilà ceux que je désirerais voir bien formés, bien instruits et bien stylés pour remplir convenablement leurs délicates fonctions ».
    Mgr Bottero a été assez heureux pour commencer à réaliser son rêve et il donne un fort intéressant programme de sa petite école des catéchistes.
    Enfin, dans toutes les missions de l'Inde et de la Chine, les évêques multiplient les sacrifices pour entretenir des séminaires et former des prêtres indigènes, dont le concours est si précieux pour achever luvre des catéchistes, pour faire pénétrer au plus profond de l'âme asiatique, la foi et la morale de l'Evangile.
    « La foi catholique dans les Indes n'aura pas un avenir certain, écrivait Léon XIII le 24 juin 1893, sa propagation ne sera point assurée aussi longtemps qu'il n'existera pas de clergé formé d'indigènes préparés à remplir les fonctions sacerdotales et qui soient capables non seulement d'aider les missionnaires, mais de remplir eux-mêmes les charges pastorales ».
    Il est facile de voir combien la Société des Missions Étrangères se montre fidèle non seulement à cet ordre du. Souverain. Pontife, mais aux admirables instructions que la S. C. de la Propagande adressait, le 19 mars 1893, aux missionnaires des Indes Orientales sur l'Évangélisation des infidèles.
    C'est une grande force pour les prêtres des Missions Étrangères de n'avoir pas à demander leur méthode d'évangélisation aux tâtonnements d'une expérience personnelle, mais d'en recevoir les principes de la tradition et de l'autorité. Et c'est aussi un bonheur que ces règles ne soient pas transformées en rouages compliqués d'une machine administrative, mais qu'elles soient assez souples pour se prêter aux nécessités des pays et des temps, et pour laisser au zèle de chacun la liberté de se déployer dans toute son énergie. Aussi, ne saurait-on lire sans une profonde émotion le compte rendu annuel des travaux de ces hommes apostoliques. Les missionnaires gémissent, parfois du faible résultat de leur effort individuel ; ils souffrent de tant de difficultés accumulées autour de leur tâche et des si faibles ressources offertes à leur activité. Mais leur oeuvre, vue dans son ensemble, est aussi grande et pleine d'espérance, que l'héroïsme obscur de ces bons ouvriers du Christ est touchant et beau. S'il était permis au plus humble de leurs frères dans le sacerdoce d'envoyer un lointain salut aux apôtres de l'Extrême-Orient, j'oserais leur dire : Courage, Missionnaires, votre oeuvre est l'honneur, la consolation, l'espoir de l'Eglise. Puisse-t-elle être aussi devant la justice de Dieu la rançon de la France.
    JULES CROULBOIS

    1903/6-27
    6-27
    France
    1903
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