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Une ancienne capitale de la Corée Kyengtjyou

Une ancienne capitale de la Corée Kyengtjyou En Extrême Orient peu de villes ont une histoire plus brillante que celle de Kyengtjyou, qui fut la capitale du royaume de Silla, lequel, durant plusieurs siècles, engloba la majeure partie de la péninsule coréenne. Soixante ans environ avant l'ère chrétienne, la ville comptait plus de 300.000 maisons, c'est-à-dire un million d'habitants. L'art et la littérature y atteignirent un degré de perfection remarquable et, même lorsqu'elle fut déchue de son rang de capitale, elle resta longtemps une brillante cité.
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    Une ancienne capitale de la Corée

    Kyengtjyou

    En Extrême Orient peu de villes ont une histoire plus brillante que celle de Kyengtjyou, qui fut la capitale du royaume de Silla, lequel, durant plusieurs siècles, engloba la majeure partie de la péninsule coréenne. Soixante ans environ avant l'ère chrétienne, la ville comptait plus de 300.000 maisons, c'est-à-dire un million d'habitants. L'art et la littérature y atteignirent un degré de perfection remarquable et, même lorsqu'elle fut déchue de son rang de capitale, elle resta longtemps une brillante cité.
    La ville gît aujourd'hui rapetissée, toute menue, dans un immense tombeau de ruines, de pierres sculptées et de débris épars ; mais ce tombeau prend un regain d'immortalité qui lui vient d'une foule de légendes nimbées de poésie ou assombries de catastrophes.
    De quelque côté qu'on arrive à Kyengtjyou, on est frappé par une particularité curieuse : il y a, dans la ville et dans la banlieue des douzaines de monticules de terre dont la hauteur varie de 3 ou 4 mètres jusqu'à 15 ; quelques-uns sont jumelés, mais presque tous ont la forme de demi sphères qu'une main de géant aurait jetées sur le sol en se jouant ; ils sont couverts de ronces, de bambous, de maigres pins noueux. Ce ne sont pas des tombeaux, comme beaucoup le croient, mais des « oeufs de phénix », et voilà pourquoi et comment ils sont là.
    Un des premiers rois de la dynastie de Silla, intelligent et pieux, ne cessait de prier les esprits pour que son royaume fût toujours gouverné par un de ses descendants. Une nuit, il eut un songe. Une voix lui dit : « Suis le conseil de la première femme que tu verras demain matin, et ta prière sera exaucée ».
    Aussitôt réveillé, il songea à appeler la moins écervelée des dames de la cour et se trouvait dans un grand embarras, lors qu'un ministre vint lui annoncer qu'une sorcière inconnue de mandait à lui parler. Comptant que son rêve allait commencer à se réaliser, il la fit entrer. Après s'être confondue en saluts et prostrations : « Les esprits protecteurs de votre royaume, lui dit-elle, vont exaucer votre prière ». « Quelle prière ? » lui demanda le roi pour l'éprouver. « Celle que vous faites tous les jours pour que ce royaume demeure prospère et qu'un de vos descendants soit toujours assis sur le trône ». Le roi, interdit, resta sans parole. « Voici ce que disent ces esprits, continua la sorcière : Qu'y a-t-il pour une jeune femme de plus précieux que l'enfant qu'elle sent tressaillir dans son sein, et, pour un oiseau, que les oeufs qu'il couve ? L'emplacement de votre capitale a la forme d'un phénix aux ailes à demi déployées pour prendre son vol ; comme il est l'oiseau du bonheur, il faut le retenir : donnez-lui des oeufs à couver ».
    Cela dit, elle disparut. Le roi aussitôt envoya des ordres jusqu'aux extrémités du royaume et, quelques mois après, arrivaient des milliers de travailleurs qui, munis de pics, de pelles et de pioches, firent pour le phénix des douzaines d'oeufs en terre fraîche. Et l'oiseau du bonheur se mit à les couver.
    Pourtant la ruse des esprits faillit se trouver vaine. Vers l'an 80 avant Jésus-Christ, Tahya, le 5e roi de Silla, se voyait vieillir sans enfants et s'en désolait. La 9e année de son règne, pendant une nuit de printemps, il entendit, dans un bois proche de son palais, un cop chanter d'une voix éclatante jusqu'à l'aube.
    Au lever du jour il envoya un de ses officiers qui vit un coq blanc au plumage magnifique perché sur une branche et, au-dessous de lui, dans l'herbe, une cassette dorée. Il en informa le roi qui se fit apporter la cassette, l'ouvrit et y trouva un enfant d'une beauté merveilleuse. Au comble du bonheur, il comprit que les esprits lui envoyaient un héritier. Le bois fut appelé Kyeirim, c'est-à-dire « forêt du coq », et un coq blanc fut pendant longtemps l'emblème national.
    Il fallut près de mille ans au phénix pour faire éclore les oeufs de terre fraîche. Une nuit enfin, ne sentant plus sous ses ailes que des coques refroidies, il s'envola. Le destin de Silla était accompli : la catastrophe était proche.
    Un des derniers rois de Silla, trouvant son palais trop petit pour y organiser des divertissements, fit rechercher dans la campagne avoisinante un endroit où il pût festoyer à son aise avec ses ministres, ses courtisans et les chanteuses de la Cour. On lui signala, au pied de la montagne du sud, un grand arbre touffu pouvant couvrir de son ombre plusieurs centaines de personnes, abritant ainsi un espace permettant de donner des fêtes en plein air. Le roi fit d'abord enclore larbre dans une large enceinte murée, pour dérober l'intérieur aux regards ; puis on creusa dans le sol un canal circulaire qui semblait sortir du tronc de l'arbre par un côté et y rentrer par l'autre. Le canal fut pavé de dalles de marbre minutieusement jointes et la pente en fut calculée comme celle d'un ruisseau. L'espace contenu dans les gracieux méandres du canal imitait l'intérieur d'un coquillage appelé « oreille de mer », dont les Coréens sont très friands ; quant à l'eau qui devait couler dans le ruisseau, on l'amenait sous terre d'un lac supérieur. Ce chef-d'oeuvre d'ingéniosité fut appelé Hposekjyeng, c'est-à-dire la «source du vin ».
    Le roi négligea de plus en plus l'administration de son royaume pour se divertir en ce lieu de plaisirs. Assis sur des nattes de soie au milieu du cercle, il plaçait ses courtisans et les chanteuses sur le bord extérieur du canal ; on ouvrait alors la petite vanne qui fermait l'orifice et l'eau s'y précipitait. Les servantes de la Cour puisaient alors dans des jarres, dissimulées par des paravents, de larges coupes de vin qu'elles plaçai sur l'eau et que le courant portait aux invités.
    Indigné de cette conduite du roi, un général, appelé Tjin Henni leva une armée dans le sud-ouest de la péninsule, marcha sur Kyengtjyou et s'en rendit maître sans coup férir. Pendant ce temps, le roi, avec toute sa Cour, était à la « Source du vin ». Tjin Heuni y court aussitôt avec quelques soldats d'élite, se précipite dans l'enclos mal gardé par des sentinelles ivres, y trouve le roi tenant à la main une coupe de vin et le décapite d'un coup de sabre ; les ministres et les danseuses furent tuées jusqu'au dernier. Tjin Heuni et ses suivants prirent leur place et achevèrent le festin préparé pour leurs victimes.
    Silla ne devait pas se relever de cette catastrophe qui rappelle le festin de Balthasar.
    Mille ans se sont écoulés depuis ces événements. Les palais, les monuments sont peu à peu tombés en ruines ; l'herbe a poussé sur les places et dans les rues de l'immense cité royale, dont lemplacement s'est transformé presque entièrement en rizières et en champs d'orge.
    Non loin de la ville actuelle se voit un petit lac creusé de main d'homme ; ses bords sont envahis par les roseaux. Près de ses rives, deux tours, l'une à l'est, l'autre à l'ouest, dressent leur silhouette, dont la forme bizarre prouve leur ancienneté. Ce sont deux témoins de ce passé mi-historique, mi-légendaire, et la tradition prétend que, ayant pris l'habitude de se pencher l'un vers l'autre, par dessus le lac, pour s'entretenir des jours glorieux de leur jeunesse, elles en ont gardé l'inclinaison.
    Les souvenirs catholiques de Kyengtjyou ne se perdent pas dans la nuit de ces temps lointains. En 1933 mourut un vieillard nonagénaire qui racontait beaucoup de détails sur la persécution de 1866. Il avait vu des chrétiens dans leurs cachots ; lui même, emprisonné, torturé, puis relâché, s'était trouvé, sans savoir comment, à demi mort dans un champ d'orge au bord de la rivière de l'ouest.
    Quelques mois avant de mourir, il voulut revoir les lieux où il avait souffert pour sa foi : tout était nouveau ; la prison avait disparu ; le champ d'orge avait été emporté par l'inondation, la rivière avait changé son lit.
    Une petite chrétienté était demeurée cependant, qui, d'abord visitée deux fois l'an par le missionnaire de Fusan, fut ensuite confiée à un jeune prêtre coréen, qui y installa sa résidence ; enfin, depuis quatre ans, un missionnaire français travaille à relever les ruines matérielles et spirituelles de ce poste intéressant.
    Les difficultés sont grandes. Le bouddhisme, supplanté presque partout par le confucianisme, s'est réfugié à Kyengtjyou. Les Japonais soutiennent cette religion et, même par le cinéma, remettent sous les yeux charmés des Coréens les poétiques légendes de l'âge d'or bouddhique, notamment celle de l'enfant merveilleux qui naît, une nuit de printemps au chant du coq, dans une cassette d'or et devient ensuite un héros national ; sur l'écran défilent aussi quelques scènes du festin tragique de la « Source du vin », puis les bonzeries voisines les plus célèbres avec leurs processions de pèlerins.
    A ce renouveau du bouddhisme, si l'on ajoute les trop nombreuses auberges, qui ne désemplissent guère, la pauvreté voisine de la misère dans laquelle vit le petit groupe de chrétiens, on comprendra que la situation soit angoissante pour le missionnaire chargé de cultiver un sol si ingrat. Et pourtant, dans cette ville de plaisirs et de mythologie corruptrice, il doit y avoir, il y a, comme autrefois à Corinthe, des âmes écoeurées de ce paganisme grossier. Il s'agit de les trouver et, grâce à elles, de former un noyau chrétien fervent et agissant, qui rayonnera et deviendra, non plus la « Source du vin », mais la source de vie, de la vraie vie, la vie de Celui qui a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie ».
    Que les prières des âmes généreuses aident le missionnaire de Kyengtjyou à réaliser ces espérances de son apostolat !

    J. CADARS,
    Missionnaire de Taikou.

    1935/157-161
    157-161
    Corée du Sud
    1935
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