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Une Ame sauvée par... la médecine

Une Ame sauvée par... la médecine
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    Une Ame sauvée par... la médecine

    Juillet, 6 heures du soir ! Le soleil fatigué de nous embraser de ses feux trop ardents est allé se reposer derrière la montagne. Chacun est sorti de son gîte pour prendre le frais. L'on babille surie seuil des maisons, aux portes des enclos. D'aucuns attendent d'heureux messages. Tous se répètent les dernières nouvelles... C'est la mode et comme tout le monde je la suis. Les visiteurs ne manquent pas et les bavardages se prolongent bien avant dans la nuit. Au travers des conversations je cherche patiemment l'âme que le Bon Dieu me dépêche pour la soirée : âme en peine à consoler, âme à mettre sur le chemin de la vérité, âme au corps souffrant et miséreux. Quelle est l'âme qui m'arrivera aujourd'hui ?
    Depuis quelques jours venait régulièrement s'asseoir près de notre groupe et à même le talus un jeune père de famille, grand, sec, mine hâve et tête d'ivrogne ! Ivrognes ! Les dioy le sont presque tous et on pourrait leur réserver cette épitaphe que j'ai lue quelque part et destinée je crois à la tombe de certains popes :
    Passants !

    Dans ce cimetière il y a une fosse
    Dans cette fosse il y a une bière
    Dans cette bière il y a un dioy
    Et dans ce dioy il y a de l'alcool !!!

    Mon bonhomme toussotait de temps en temps mais s'intéressait à nos entretiens. Plus d'une fois je remarquais qu'il laissait son regard langoureux s'attarder sur ma pauvre personne... regard significatif... Cet homme avait certainement à me causer intimement. Ce soir-là, la lune qui brille et ne « fait de mal à personne » tardait à se montrer. Une brume épaisse jetait son emprise sur cette belle nature tropicale. Mes visiteurs s'étaient éclipsés, seul mon malade restait, il avait toute sa détresse à me confier.
    Père, me dit-il, j'ai deux enfants : leur mère qui les aime tant, travaille seule pour eux car je suis atteint d'un mal bien mauvais qui me ronge l'estomac. Toi, tu as guéri la bru de Pao-Tong-Sieou, le fils de Tchao-Kan. Tu pourrais certainement me dire si je vais mourir bientôt ! Mais qui protégera mes enfants ?
    Et il se mit à pleurer.
    Allons, mon brave, pas de ces tristes pensées. Retourne chez toi te reposer en paix, car il se fait tard et demain au grand jour du Bon Dieu on examinera ta maladie. Tu m'amèneras aussi tes mioches ; aie confiance au Dieu des chrétiens ».
    Po-Tchong-Ken, c'est ainsi qu'il s'appelait, emporta consolé une petite provision de joie, dernière joie peut-être. Ses enfants ce soir-là se mirent au lit avec le sourire de leur père.
    Le lendemain, j'avais à peine terminé le Saint Sacrifice de la messe que mon malade m'attendait déjà. Pour lui j'écourtais mon action de grâces, et après Dieu, je lui donnais les prémices de ma journée. Ses enfants, atterrés devant ma barbe d'Européen, s'étaient fourrés dans les jambes de papa ; je leur offris à chacun une banane, et la banane m'en fit des amis.
    De quoi souffres-tu ? Tout d'abord je vais te dire une chose déplaisante : tu m'as l'air d'un fameux ivrogne ! A chaque repas tu dois certainement prendre ta livre d'eau de vie !
    Faut bien, Père ! Sans cela je ne puis avaler mon riz.
    Puis tu as mal à l'estomac, tu vomis un peu de sang, chaque jour, me dis-tu.
    Sa figure jaunissante et d'autres détails encore me donnèrent à conclure qu'il était atteint d'un mal implacable. Il vint me voir huit jours de suite. Fallait-il conclure à un cancer ou à une plaie d'estomac ?
    Mon ami, c'est très grave. Ce n'est qu'avec l'aide du Créateur de toutes choses que tu peux guérir : promets-moi d'abord de ne plus demander ta guérison aux diableries ni aux génies malfaisants. Deuxièmement, de ne plus boire de vin. Puis, tu te mettras à un régime sévère. A ces conditions-là, voilà des remèdes.
    Ce fut fait ainsi. La violette des champs fut la base des remèdes indiqués. Petit à petit, le malade reprit des forces. Tous les trois ou quatre jours il revenait rendre compte de sa bonne volonté. Il se plaignait surtout de l'entêtement de sa femme à faire des excuses aux démons et aux diableries qu'il voulait quitter. Ses enfants l'accompagnaient quand il venait me voir. En peu de temps ils eurent appris le Pater et l'Ave. Le papa bénissait Dieu et sa Sainte Providence.
    Après un mois de traitement sa femme m'invita à un repas. Elle avait son idée de derrière la tête, me traita bien et ne me posa qu'une question alors que déjà je la remerciais de son bon accueil :
    Mon mari, va-t-il vivre ?
    Priez le Bon Dieu qui est tout puissant et ne l'offensez pas en donnant sa place à d'autres, car il est notre seul maître.
    Bientôt j'en appris de belles. Cette femme enragée païenne était allée trouver le sorcier du pays et lui conter son histoire. Ensembles ils décidèrent de tuer une poule et de l'offrir en tribut aux mânes de Chou-Ouang, l'ennemi ancestral des Dioy. Sans cet impôt, ce Chou-Ouang est capable de déchaîner toutes ses furies contre mon mari, pensa-t-elle, qui a osé recourir à ce sorcier d'Etranger ! Rentrant chez elle apportait le papier jaune du sorcier, l'étala sur l'autel domestique et commença ses préparatifs de la cérémonie de réparation. Le sorcier la suivait de près, mon malade indigné s'opposa tout d'abord à ces facéties, sa femme se fâcha, pleura, gémit, et la pomme d'Eve renouvela une fois de plus son exploit. Tout comme Adam, Po-Tchong-Ken suivit le mouvement et marqua le pas derrière sa chère moitié.
    Ces vilenies me furent bien vite rapportées.
    Comment! Le Bon Dieu le guérissait ! Et ils allaient se prosterner devant le diable ! Un catéchiste, fin matois et ancien sorcier lui- même, leur fut aussitôt dépêché. Il n'y alla pas par quatre chemins:
    Vieux ! Dit-il au coupable, tu as eu peur du diable qui en l'espèce n'était autre que ta femme, et tu es un homme ! Va, tu n'es pas même un chien ; ce vil animal sait remercier son bienfaiteur et toi tu le renie. Attention, tu seras puni !
    Po-Tchong-Ken honteux comme Adam avant d'avoir trouvé sa feuille ne figuier, n'osa se montrer de huit jours. Confus d'avoir vu sa volonté fondre comme chandelle devant les caprices de sa compagne, il songeait triste et rêveur.
    Ah vint-il me dire un jour, ces femmes ont le diable au, corps ! J'ai péché et offensé le Grand Dieu des chrétiens à cause de la mienne. Plusieurs de mes amis désireraient entrer dans la religion du Père mais leurs femmes à tout prix n'en veulent pas... Depuis quelques jours le mal m'a repris, que Dieu me pardonne.
    Et tu vois mon pauvre ami combien tu as été lâche devant les jérémiades de ta femme. Si tu avais prié le Bon Dieu, au moins. Il t'aurait aidé...
    Déjà il ne m'écoutait plus ! Vivement il appela ses marmots qui apportaient deux superbes poules.
    Père, dit-il, ma femme a sacrifié une poule à Chou-Ouang, j'en apporte deux au Père je veux être et rester chrétien.
    C'est très bien mais tu t'es moqué de Dieu. Est-tu prêt à faire tout ce qu'il réclamera de ton repentir ?
    Oui Père.
    Bien, voici des remèdes; mais pour réparer ta faute tu feras la prière des chrétiens le matin et le soir, et.. comme le Bon Dieu voudra. Que tu guérisses ou que tu meures, il faut que tu sois content de Dieu. Il est notre maître. Es-tu prêt ? Dieu se chargera de ta famille!
    !!! »
    Evidemment, il se livra en cette âme païenne un combat terrible. La joie de vivre, seul but de la vie païenne, seule richesse pour eux, il aurait voulu l'acheter par un repentir intéressé ; mais quitter content ce monde pour une autre vie, même céleste c'était trop fort, il lui manquait la grâce, la Foi : l'heure de Dieu n'avait pas sonné et il partit me laissant remèdes, poules et toute ma peine. J'essayais de lui faire accepter les remèdes, inutile ! Il refusa.
    Sur ces entrefaites je dus partir en voyage. Quand je revins trois mois après, mon malade était mort. Sa femme têtue n'avait pas cédé, mais lui, aidé de la grâce divine qui le poursuivait, avait tenu bon. Jusqu'à son dernier jour il ne cessa de protester contre les simagrées des sorciers invités par sa compagne. Il mourut fidèle à Dieu n'ayant qu'un regret c'était de ne pouvoir confier au missionnaire combien le Bon Dieu l'avait aidé à faire l'acte de résignation suprême et chrétienne.
    Tu diras au Père, avait-il confié à l'un de ses amis, que je meurs content : je crois maintenant au beau Paradis de Dieu !
    Il demanda le baptême, mais personne dans son entourage ne put le satisfaire. Po-Tchong-Ken reçut le baptême de désir et du haut du ciel déjà il protège ses enfants qui depuis m'ont été confiés. Il bénit certainement de tout coeur tous ceux au nom de qui travaillent les missionnaires.
    Le désir de recevoir quelques médecines l'avait amené dans les bras de la sainte Eglise.
    D. DOUTRELIGNE,
    m. ap. de. Lanlong.

    1929/112-117
    112-117
    Chine
    1929
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