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Une affaire de dette

Une affaire de dette Je me trouvais dans une chrétienté située au bord de la mer, population de braves gens vivant de la pêche et des petites industries annexes, en particulier de la fabrication de la saumure dont les Annamites assaisonnent leur riz. Un soir de mai, un chrétien vient me trouver pendant mon repas et me dit : Père, Ong Trum est couché chez moi depuis ce matin ; je viens vous mettre au courant, pour le cas où il arriverait quelque chose... Mais que fait-il chez toi ? Est-il malade ? Non. Alors ?
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    Une affaire de dette

    Je me trouvais dans une chrétienté située au bord de la mer, population de braves gens vivant de la pêche et des petites industries annexes, en particulier de la fabrication de la saumure dont les Annamites assaisonnent leur riz.
    Un soir de mai, un chrétien vient me trouver pendant mon repas et me dit :
    Père, Ong Trum est couché chez moi depuis ce matin ; je viens vous mettre au courant, pour le cas où il arriverait quelque chose...
    Mais que fait-il chez toi ? Est-il malade ?
    Non.
    Alors ?
    Voilà : il y a huit mois, je lui ai emprunté deux cuves de saumure ; maintenant, sous prétexte que je ne veux pas les lui rendre, il fait chez moi le namva.
    Je me fais expliquer ce que c'est que le « namva », et j'apprends que c'est un moyen dont se servent les Annamites pour se faire rendre justice quand, à tort ou à raison, ils se croient lésés ; ils vont alors se coucher à même le sol, chez celui dont ils veulent obtenir réparation, devant sa porte ou dans son jardin, et restent là sans bouger, sans manger ni boire aussi longtemps qu'ils n'ont pas obtenu ce qu'ils veulent ; leurs parents viennent auprès d'eux chanter des lamentations comme ils en font auprès d'un mort. Dans ces conditions, celui qui est affligé d'un tel hôte est souvent obligé de céder, car il peut toujours craindre que l'autre s'obstine, et, s'il meurt chez lui, il portera la responsabilité de sa mort : C'est alors tout un drame en perspective.
    Je compris pourquoi mon homme tenait à me mettre au courant ; n'étant pas décidé à payer sa dette, du moins pour le moment, il espérait que, au cas où l'affaire tournerait mal, je pourrais prendre parti pour lui. Je lui dis :
    Mais es-tu décidé à payer ta dette ?
    Certainement.
    Alors pourquoi Ong Trum prend-il ce moyen pourexiger sondû ?
    Je ne sais pas.
    A ce moment, les deux fils d'Ong Trum, deux solides gaillards, arrivent et, très agités, me disent :
    Père, cet homme vous ment. Ce matin, il a dit qu'il ne rendrait pas les cuves de saumure qu'il a empruntées il y a huit mois ; c'est pour cela que notre père fait le « namva » chez lui.
    Tu as dit cela ?
    Je ne l'ai pas dit comme cela. Ce matin, nous nous sommes disputés ; alors j'ai dit quelque chose qu'il a compris ainsi, mais j'ai bien l'intention de lui rendre ce que je lui dois...
    Il était difficile pour le moment de savoir de quel côté était le bon droit ; mais ce moyen de le défendre me parut indigne de chrétiens. Je dis au débiteur : « Conduis-moi chez toi ».
    La nuit était tombée. Tandis que je traversais le village, escorté de nombreux curieux (car en Annam tout est public), les parents de Ong Trum me devancèrent et, quand j'arrivai chez l'autre, je les trouvai chantan des lamentations auprès de leur père couché inerte entre les trois grosses pierres sur lesquelles reposait une grande cuve de saumure. Tout d'abord, il fallut faire évacuer les curieux, puis imposer silence aux pleureurs ; enfin j'ordonnai à Ong Trum de sortir de dessous sa cuve ; mais il ne bougea pas plus que n'aurait fait un cadavre ; je dus avoir recours à l'intermédiaire de l'un de ses fils et lui promettre de lui faire rendre justice pour qu'enfin il se décidât à se relever.
    Il est trop tard, lui dis-je, pour examiner cette affaire aujourd'hui, je m'en occuperai dès demain. Mais il ne convient pas à des chrétiens d'employer de pareils procédés. Il est l'heure de la prière, tout le monde à l'église !
    Le lendemain je m'informai auprès de quelques-uns des notables du village si l'homme qui avait emprunté pouvait rendre au moins une partie de ce qu'il devait. Sur leur réponse affirmative, je le fis venir et lui demandai :
    Veux-tu rendre à Ong Trum ce que tu lui as emprunté ?
    Oui, mais pas aujourd'hui, parce que dans quelque temps j'aurai l'occasion de vendre cette saumure avec bénéfice ; alors je pourrai régler cette dette.
    Il y a déjà longtemps que cela dure. De plus, hier tu as eu le tort de dire que tu ne rendrais pas. Fais donc preuve de bonne volonté en rendant une cuve de saumure aujourd'hui. Plus tard tu rendras la seconde. Veux-tu ?
    Oui, mais pas aujourd'hui.
    Je te demande précisément si tu veux restituer aujourd'hui.
    Je vous promets de restituer dans quelque temps.
    Je faillis perdre patience et lui répétai :
    Veux-tu rendre aujourd'hui, oui ou non ?
    Père, je ne puis restituer aujourd'hui.
    Je sais que tu le peux ; si donc tu ne le fais pas de bon gré, je vais t'y obliger.
    Et, me tournant vers Ong Trum et ses fils qui attendaient l'issue de cette conversation, je leur dis :
    Prenez vous-mêmes l'une des cuves de saumure ; je vous y autorise.
    Ils ne se le firent pas dire deux fois. En un instant, munis de cordages et de longues perches en bambou, ils se dirigèrent vers la maison de l'autre. Je m'y rendis aussi. Celui-ci voulut d'abord s'opposer à la saisie en se cramponnant à la cuve.
    Je l'appelai près de moi et essayai de le raisonner ; mais il n'écoutait rien ; assis par terre à côté de moi, il se mit à chanter une corn plainte dans laquelle il me reprochait de lui causer un grave dommage. Pendant ce temps les autres purent agir librement. Quand l'opération fut terminée, je laissai là ce pauvre homme ; mais il m'en voulut longtemps.
    L'Annamite en effet ne sait pas payer ses dettes ; il ne s'y résout que lorsqu'on l'y oblige et il semblerait alors qu'on lui fait une injustice.
    Même nos chrétiens, qui pourtant, dans l'ensemble, sont de braves gens, n'ont pas encore su se soustraire à certaines coutumes d'origine païenne, dont seule la doctrine évangélique parviendra à les libérer.

    G. T.

    1938/174-177
    174-177
    Vietnam
    1938
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