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Une île chrétienne au Japon

Une île chrétienne au Japon MADARA
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    Une île chrétienne au Japon

    MADARA

    Alors que le département de Nagasaki comprend d'innombrables îles, celui de Saga (1) en est presque dépourvu. C'est à peine s'il en compte cinq ou six, dont la plus grande est Madara. Située à 10 lieues au nord-est de Hirado, Madara n'est séparée du Kyûshû que par un bras de mer de cinq lieues. A la voir de loin, surtout en venant de l'ouest, on dirait un pain de sucre tronqué planté à pic au milieu de la mer ; de l'est, au contraire, elle paraît plus belle ; les champs semblent se confondre avec le rivage : c'est comme un bouquet de verdure émergeant de la plaine liquide. Sa superficie n'est pas considérable : elle n'a que 3 lieues et demie de tour ; plutôt ronde que longue, elle semble encore moins grande qu'elle ne l'est en réalité. Ses côtes, très accidentées et bordées de récifs, n'offrent que deux criques, inabordables aux gros bateaux, mais pouvant cependant abriter de petits vapeurs. D'une façon générale, les côtes sont peu hospitalières et, sauf les petites rades mentionnées plus haut, les bateaux ne trouvent aucun port pour se mettre à l'abri.
    Le nom de Madarajima ou Matôjima ou Majima (2) se traduit « l'île où paissent les chevaux », ou plus simplement « l'île des chevaux » N'allez pas croire que les chevaux y abondent et que, en débarquant sur les galets du rivage, vous allez trouver un fier coursier pour vous transporter au gré de vos désirs : de chevaux, pas même l'ombre.
    Autrefois, dit la tradition, le seigneur de Karatsu ayant remarqué que, à l'ouest de ses états, une oasis de verdure s'élevait au milieu des flots, résolut d'y installer un haras. En conséquence, pour faire place aux quadrupèdes du dit seigneur, les humains ils formaient 300 familles, durent abandonner leurs pénates, et, navrés d'avoir à quitter un si charmant séjour, se réfugièrent dans l'île d'Ikijima, à sept lieues au nord-ouest de Madara : cinq ou six familles seulement restèrent pour la garde des chevaux. C'est ainsi que Madara, grâce aux nombreux animaux qu'elle engrais sait de son herbe plantureuse, mérita d'être appelée l' « île des chevaux ».

    (1) Le département de Nagasaki a formé la mission de Nagasaki, confiée depuis 1927 au clergé japonais ; celui de Saga dépend du diocèse de Fukuoka, administré par la Société des Missions Etrangères.
    (2) Shima ou jima signifie île.

    Aujourd'hui les chevaux ont disparu et les fils d'Adam ayant repris possession de ce petit paradis terrestre, 160 familles, dont 100 chrétiennes et 60 païennes, s'en partagent la terre noire et en cultivent les quelques maigres rizières. Les premiers fidèles qui vinrent ici étaient des descendants d'anciens chrétiens originaires de Sotome. Il y a une centaine d'années, un nommé Ariyemon, fuyant la persécution et espérant que, loin du monde, dans la seule société des chevaux, il pourrait vivre tranquille à l'abri des vexations des païens, vint planter sa tente à Madara ; peu à peu d'autres chrétiens se joignirent à lui et, vers 1880, on comptait dans l'île 25 familles chrétiennes.
    N'ayant pas d'église, les fidèles se réunissaient dans une maison particulière, où ils remplissaient de leur mieux, vu les circonstances, leurs devoirs envers Dieu. D'ailleurs, c'était en cachette que le missionnaire venait les visiter et ces visites étaient très rares à cause de la difficulté d'aborder.
    Dès que la loi japonaise permit aux prêtres étrangers de quitter la concession de Nagasaki, le P. Pélu fut chargé d'un immense district, dont Madara fit partie. Les insulaires chrétiens se décidèrent alors à construire une petite église. A peine était-elle debout qu'elle fut renversée par un ouragan ; on la releva et, pour la préserver d'un pareil désastre, on l'entoura d'une plantation de pins maritimes. Le 13 novembre 1881, Mgr Petitjean bénissait le nouvel oratoire et lui donnait comme titulaire son propre Patron, saint Bernard. Au P. Pélu, succédèrent les PP. Raguet et Matrat, durant l'administration desquels l'église fut doublée en longueur. Cependant jusqu'en 1901 aucun prêtre ne résida dans l'île ; on venait de Hirado pour l'administration des sacrements et la célébration du saint Sacrifice. En 1901, un prêtre japonais, le Père Mizuura, fut le premier qui s'installa à Madara : après lui, les PP. Nakamura, Aoki, Breton, furent successivement chargés de cette chrétienté.
    Pendant la grande guerre, le P. Breton, alors en résidence à Kuroshima, à vingt lieues plus au sud, venait tous les deux mois passer une dizaine de jours dans l'île. La guerre terminée, il revint s'y installer, mais il n'y fut pas longtemps, car au mois de septembre 1920, il était transféré à Shittsu. De 1920 à 1927, les PP. Mizuura, Ariyasu et Yamaguchi se succédèrent à l'île des chevaux. En 1927, quand le diocèse de Nagasaki fut transféré au clergé indigène, le P. Thiry, alors vicaire capitulaire, envoya de nouveau à Madara le P. J. Breton, qui s'y trouve encore aujourd'hui.
    Cependant l'église étant trop petite pour la chrétienté, il fallait ou l'agrandir ou en bâtir une nouvelle. La bonne Providence vint au secours du missionnaire. La chapelle de Himosashi, ancienne sans doute, mais construite en coeur de bois de premier choix, se trouva à vendre : nous profitâmes de l'occasion ; en l'agrandissant et l'embellissant, en y ajoutant même une tour avec une cloche, nous avons obtenu une gentille église de 10 mètres de largeur sur 30 mètres de longueur. Elle est amplement suffisante, et, le 22 mai 1929, Mgr Thiry la bénit solennellement.
    Les fidèles remplissent bien leurs devoirs de chrétiens et, à part quelques unités, on peut même les dire fervents. Aux principales fêtes de l'année, un grand nombre s'approchent des sacrements. L'assistance à la messe du dimanche et au chemin de la croix du vendredi est satisfaisante. A titre d'exemple je citerai le cas d'une pauvre aveugle qui, depuis quarante ans et plus, communie chaque jour et passe de longues heures en adoration devant le saint Sacrement. Un jour que je lui demandais ce qu'elle pouvait bien faire ainsi pendant si longtemps, elle me répondit qu'elle priait pour ceux qui oublient de le faire, qu'elle essayait de réparer, en s'offrant comme victime, les injures que les pécheurs font à Notre Seigneur, qu'elle demandait enfin à Dieu d'introduire dans le vrai bercail tous les païens enténébrés, ses compatriotes.
    Trois fabriciens, trois catéchistes hommes et six catéchistes femmes rendent de grands services au missionnaire, soit pour s'occuper du matériel, soit pour apprendre le catéchisme aux enfants et aux catéchumènes. De plus, une communauté d'Amantes de la Croix, comptant 25 membres et vivant du travail de ses mains, est comme le sel de la paroisse. Les Amantes de la Croix prient et travaillent ; elles font le catéchisme aux enfants petits et grands, enseignent le chant, tiennent l'école maternelle et l'orphelinat ; très dévouées au service de Dieu, elles sont prêtes à aller travailler même sur le continent à l'extension de la gloire divine.
    En 1918 Mgr Combaz avait béni la première maison qui leur servit de résidence ; en 1929 Mgr Thiry procéda à la bénédiction d'un établissement plus vaste et mieux approprié. Constatant que les insulaires de Madara sont un peu en retard et voulant développer de bonne heure la jeunesse, l'évêque décida d'établir une petite école maternelle. Pour commencer on emprunta la maison où se fait le catéchisme et deux Amantes de la Croix se mirent à l'ouvrage. Aujourd'hui nous avons une maison bien convenable, au milieu de l'île nous espérons y attirer les enfants païens. Nous avons commencé un embryon de Sainte Enfance : onze enfants ont été reçus et cinq sont déjà partis pour le ciel.
    Comme je l'ai dit plus haut, les premiers chrétiens qui vinrent à Madara étaient originaires de Sotome ; c'était à une époque de non liberté, pour ne pas dire de persécution religieuse. Vivant ici en cachette, ils parlaient entre eux de leur espoir de voir arriver les sauveurs, les Pater Sama. Ils vécurent ainsi jusqu'en 1867, époque où commença la persécution. Quatre d'entre eux furent emmenés et jetés en prison à Karatsu ; les autres furent menacés du même sort. Les quatre prisonniers furent plusieurs jours soumis à toute sorte d'interrogatoires et même frappés de coups de bambou. Deux d'entre eux apostasièrent extérieurement, mais, revenus dans leur île, déclarèrent au shôya (maire) que leur bouche avait menti et que leur coeur n'avait pas changé. Les deux autres, demeurés fidèles jusqu'au bout, furent renvoyés chez eux quand cessa le bannissement des chrétiens.
    La foi des descendants de ces persécutés est solide ; ils écoutent docilement les enseignements du missionnaire, mais ils ont un faible pour le vin de riz (sake). Néanmoins, ceux qui boivent plus que de raison sont, Dieu merci ! Assez rares ; d'ailleurs la crise actuelle ne leur permet plus de céder à cette mauvaise tendance.
    Le plus grand défaut de nos insulaires est le manque de prévoyance : ils ne savent pas économiser. Quand le temps est beau, la mer, leur ouvrant ses trésors, leur permet d'y puiser à discrétion, et ils ne manquent pas d'en profiter : mais, si c'est avec, facilité qu'ils gagnent alors de l'argent, c'est avec non moins d'empressement qu'ils le dépensent. Ceux qui savent penser aux mauvais jours futurs sont bien rares. Aussi pas de riches parmi eux, et ceux même qui sont arrivés à amasser quelque argent ne le gardent pas longtemps, pour la raison que, ayant de nombreux enfants, il faut pour les établir acheter un lopin de terre, bâtir une petite maison : tout leur avoir y passe ; souvent même ils s'endettent.
    Grâce à Dieu, les familles sont nombreuses ; on compte généralement cinq enfants en moyenne ; mais les familles de huit, neuf ou dix enfants ne sont pas rares. Lorsque Dieu n'accorde pas la grâce de la paternité, nos gens se font un devoir d'adopter un, deux et même trois enfants païens, qu'ils élèvent chrétiennement, après leur avoir procuré la grâce du baptême. Ainsi, avec la facilité de l'adoption, il n'y a pas, parmi nos chrétiens, une seule famille sans enfants.
    L'été, l'île de Madara est un séjour des plus agréables, car, malgré les grandes chaleurs, la brise de mer rend la température bien supportable. Aussi, pendant les mois de juillet et d'août, les villégiateurs sont nombreux, qui viennent chercher ici un peu de fraîcheur. En hiver, au contraire, comme le vent souffle violemment presque chaque jour et que la mer est blanche d'écume, personne ne s'aventure jusqu'à Madara. Cependant, même pendant cette saison, le voisinage de la mer adoucit la température et, lorsque la grande île de Kyûshu prend sa parure d'hermine, Madara reste toujours verte où voit la neige disparaître comme par enchantement. C'est pendant la saison d'hiver que les fervents de Nemrod, affrontant la mer houleuse, viennent passer une ou plusieurs semaines dans nos bois et nos landes pour s'y livrer à de bonnes parties de chasse et mettre à mal de nombreux faisans.
    Mais, allez-vous me dire, votre île merveilleuse est un vrai paradis terrestre !
    Paradis terrestre, si vous le voulez ; il y a pourtant un côté qui laisse grandement à désirer : c'est que, pendant l'hiver et quelquefois même dans les autres saisons, la mer environnante perd de son calme, elle entre en fureur, les vagues montent sur les vagues, le rivage et quelquefois le large sont blancs d'écume et un grondement sinistre avertit qu'il ne fait pas bon s'y aventurer. Il arrive ainsi que Madara devient isolé du reste du monde : impossible alors d'en sortir ou d'y entrer. C'est même pour cela que le daimyô de Karatsu avait fait de Madara un lieu de déportation pour les assassins, les voleurs et autres gens de même acabit. A cause donc du vent et des vagues, les visiteurs sont parfois condamnés, en attendant le retour du beau temps, à rester malgré eux plusieurs jours dans l'île qui a perdu sa douceur. Les insulaires, eux, habitués à la mauvaise humeur de leur mer, demeurent patients et ne se tourmentent pas hors mesure du mauvais temps. J'admire même leur insouciance : alors que les étrangers, habitués sur le continent à garder l'heure des chemins de fer, s'impatientent en attendant de pouvoir mettre le cap sur Yobuko, nos gens restent tranquilles dans leur chaumière. Pour eux le temps ne paraît pas être de l'argent. Cette insouciance ne vient-elle pas de ce que, étant toujours à la merci des éléments, ils savent qu'il n'y a qu'à patienter et que le plus raisonnable, lorsque la mer est en fureur, n'est pas de se tourmenter, mais d'attendre tranquillement le retour du beau temps.
    Au point de vue géologique, l'île est composée de terrain volcanique ; il est probable que primitivement elle faisait partie du Kyûshû. Après la pluie, la terre est tout à fait noire et on serait porté à croire que, même sans engrais, elle produit des céréales en abondance. De fait, la végétation est plantureuse et on trouve dans les bois de très jolies fleurs, plusieurs sortes de lis, même des asperges sauvages, et, avec un minimum de travail, on réussit à obtenir de magnifiques patates. Mais, en grattant la terre, on ne tarde pas à découvrir la cendre volcanique. Aussi, si vous veniez à Madara avec l'espoir d'y trouver de fertiles rizières, de vastes champs de culture, vous seriez promptement désenchanté. Ici, point de plaines de quelque étendue : il n'y a que montées et descentes ; les voitures et bicyclettes sont des instruments inutiles ; il suffit, mais il est nécessaire, d'avoir de bonnes jambes pour escalader des sentiers montants, difficiles, pierreux, souvent glissants, et qui, en temps de pluie, deviennent des torrents.
    A côté de maigres rizières, on aperçoit des champs de patates, de millet, d'orge et de maïs. Nos insulaires étant très pauvres, ne mangent de riz que les jours de grandes fêtes et en cas de maladie grave. Leur ordinaire se compose de patates, d'orge pilée et de légumes. En été, quand il n'y a plus de patates fraîches, on voit dans leur tasse à riz une espèce de pâte noirâtre, ou plutôt couleur chocolat, qui n'a rien d'appétissant : ce sont des kankoro, rouelles de patates séchées et cuites à l'eau. Si nos gens n'ont pas, comme les citadins, du riz à discrétion, en revanche la mer leur donne du poisson, des herbes marines et de nombreux mollusques qui ne sont point à dédaigner.
    Tandis que les femmes travaillent les champs, les hommes vont à la pêche. Durant presque toute l'année ils prennent des sardines, des seiches. Avec l'argent ainsi gagné, on paie les impôts, qui ne sont pas légers, on s'habille, on vivote d'un bout de l'année à l'autre. Les champs ne donnent que la nourriture, car, il faut, bien le dire, nos gens n'en cultivent que ce qu'il leur faut pour vivre ; ils n'aiment que très modérément le travail de la terre. Vieux loups de mer, ils préfèrent la grande plaine liquide, qui, hélas! Presque chaque année en engloutit quelques-uns dans son sein.
    Pour terminer, un mot au sujet des 300 païens qui habitent l'île. En bonnes relations avec eux, je n'ai point à m'en plaindre ; humainement parlant, ils sont ce que saint Paul disait de ses chrétiens avant leur conversion : corrompus, ivrognes, etc., et pas faciles à convertir. Beaucoup n'aiment pas à avoir une nombreuse progéniture ; aussi est-ce avec empressement qu'ils abandonnent entre les mains des chrétiens les enfants qu'ils trouvent de trop dans leur ménage. Nous avons parmi nos fidèles une dizaine de pères ou de mères de familles originaires du village païen et, à l'orphelinat, des filles ayant la même origine. Alors qu'en trente ans les familles chrétiennes ont triplé, le nombre des païens n'a presque pas changé, et voilà pourquoi les chrétiens sont aujourd'hui comme les maîtres du pays.
    Peu à peu les rizières et les champs deviennent chrétiens : espérons que le bon Dieu nous donnera la consolation de voir aussi les âmes païennes devenir chrétiennes !

    Joseph BRETON,
    Missionnaire de Fukuoka.

    Quand le Saint Siège confie une mission à un Institut religieux, il lui confère une juridiction, c'est-à-dire qu'il lui assigne un territoire déterminé sur l'étendue duquel il aura à promouvoir les conversions des infidèles et à organiser le soin des âmes. Dans la suite, quand se sera constitué un noyau de fidèles assez considérable et que se sera organisé le soin des âmes, avec des églises, des écoles, des résidences, des dotations, etc...Le territoire passera, tout entier ou en partie, au clergé indigène. De la sorte, les missionnaires étrangers pourront dire qu'ils ont atteint le but de leur activité apostolique, comme le souligne l'Encyclique Maximum illud. Les missions indigènes sont, en effet, le couronnement naturel des fatigues des pionniers évangéliques. Les Instituts religieux pourtant ont encore à ce moment-là un grand rôle à jouer : ils peuvent aider les jeunes missions indigènes par l'établissement de maisons religieuses qui rendront aux évêques les mêmes services qu'elles rendent dans les diocèses d'Occident : par exemple, suivant la vocation particulière de chaque Institut, pour la direction d'écoles ou de séminaires, la prédication de retraites au clergé ou aux fidèles, etc...
    Ainsi, peu à peu, le champ missionnaire admirablement préparé par les pionniers de l'Evangile, s'organisera et prendra les formes de l'administration ecclésiastique en usage dans le vieux monde catholique.
    AGENCE FIDES.
    1933/12-17
    12-17
    Japon
    1933
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