Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Un voyage mouvementé

CORÉE Un Voyage Mouvementé, LETTRE DE M. TOURNIER. Missionnaire apostolique.
Add this

    CORÉE



    Un Voyage Mouvementé,



    LETTRE DE M. TOURNIER.

    Missionnaire apostolique.



    La Corée ne jouit pas précisément de la tranquillité ; beaucoup de ses habitants n'acceptent qu'à contrecur la domination japonaise ; des bandes formées de, patriotes qui s'intitulent : les soldats de la justice, parcourent te pays, attaquent tes Japonais, pillent les villages, et parfois assiègent certaines petites villes. Au milieu de ces troubles les voyages des missionnaires sont semés d'aventures et parfois de périls dont le récit de M. Tournier va nous donner des exemples.



    Nai-hpyeng, 25 janvier 1908



    Après avoir vu les chrétientés des districts de An-pyen et Hyep-kok, j'étais venu à Ouen-san passer quelques jours en attendant les chrétiens de Santou qui n'étaient pas venus au temps fixé. Les catéchistes du district de Kan-syeng s'étaient imaginés que ma visite entraînerait nécessairement celle des Japonais et des soldats de la justice, et se souvenant des révoltes antérieures, ils n'avaient eu aucun doute que, d'une part, je ne pouvais faire mon administration ouvertement, que si d'autre part, je me rendais, malgré tout, au Ryeng-Tong, c'était m'exposer, et eux avec moi, à toutes sortes de maux. Aussi furent-ils extrêmement surpris d'apprendre que je les attendais. Aussitôt ils m'envoyèrent les hommes nécessaires.

    Je me trouvais, par suite de cet incident, avoir perdu six jours sur l'itinéraire préalablement fixé.

    A peine venais-je d'arriver de Ouen-san à Syang-hoa-san (Hyepkok) que j'apprends que deux volontaires demandent à mon catéchiste de Ponkol de leur raccommoder des fusils. Cruelle alternative pour ce pauvre homme, ou encourir la vindicte des « volontaires de la justice » par un refus, ou celle des Japonais, par l'acceptation du travail imposé.

    Je résolus d'essayer d'obtenir qu'on le laissât tranquille et pour cela je me disposai à franchir rapidement les 10 ly qui séparent un village de l'autre. A peine avais-je fait quelques pas que je vois arriver toute la bande des volontaires au nombre de 70 hommes, qui dans la nuit du 17 au 18 octobre avait accompli l'exploit de Sin-hpyeng, c'est-à-dire tué deux Japonais, un Coréen, et fait prisonniers le « koun-tjyou-sa » les policiers et le maître d'école, et regagnait les montagnes.

    Mon servant s'avança de quelques pas et cria :

    « C'est un Européen ».

    « Portez armes », commande le chef.

    Et comme les soldats saisissaient leur fusil, mon servant se jeta hâtivement hors du chemin pour ne pas me causer d'injustice en emmagasinant les balles qui m'étaient destinées, mais sans cesser de crier : « C'est un Européen ».

    Les soldats néanmoins n'épaulèrent pas. Les premiers de la bande avaient-ils compris les paroles de mon servant et pour ce ne firent pas feu, tandis que les autres, grâce à la contagion de l'exemple, se trouvèrent surpris de cette attitude et imitèrent ?

    Arrivés à Syang-hoa-san, les volontaires de la justice voulurent s'emparer d'un chasseur chrétien pour l'enrôler. J'essayai de demander dispense ; le chef, ou pour être plus juste, les deux chefs ne voulaient rien entendre. A force de discuter, je crus que l'un se laissait convaincre. Pour achever sa conversion, je fis apporter un flacon d'eau de vie. Je renouvelai ma demande.

    « Donnez-nous le fusil, et 'c'est assez ; dit le chef le mieux intentionné.

    Le fusil? Mais vous l'avez : les policiers sont venus le prendre, or comme la nuit dernière vous avez pris et policiers et fusils... »

    Le chef interpella le prisonnier, le koun-tjyou-sa de Sin-hpyeng :

    « As-tu fait prendre le fusil de cet homme? »

    J'attendais une réponse affirmative, et voilà que ce brave fonctionnaire qui pouvait empêcher un de ses administrés de devenir volontaire de la justice par un simple « oui », répond carrément par la négative.

    Le chef sembla dès lors se défier de moi.

    « Donnez-nous vos armes, fit-il.

    Je n'en ai point ».

    Ce fut le comble ; n'obtenant rien de moi, il se ressaisissait petit à petit ; ce qui commençait à me faire regretter sérieusement le contenu de mon flacon. J'essayai une dernière tentative ; j'offris quelques ligatures et ma montre... C'était tout mon avoir. On n'accepta pas, mais la défiance était tombée.

    Le chef fit mettre en routé ses hommes en disant :

    « Moi et l'autre chef nous allons prendre cet homme ».

    Et ils se dirigèrent sur la maison habitée par le chasseur.

    Sans doute, le chef voulait achever mon flacon, car sans même avoir demandé le chasseur, sans avoir accepté ma montre et mes ligatures, il me dit avec un geste très large :

    « Nous vous accordons la dispense demandée ».

    Ce même jour, 18 octobre, m'arrivèrent les chrétiens de Santou. Dès le lendemain nous nous mîmes en route.

    Le 20 nous devions aller coucher à 10 ly de la ville mandarinale de Kosyeng. Ce même jour, les Coréens avaient assiégé cette ville, où ils avaient bataillé jusqu'à deux heures de l'après-midi. Ils étaient environ 300. Pour regagner les montagnes, ils suivirent le même chemin que je suivais, mais en sens inverse, et le quittèrent quelques instants avant mon arrivée. Ils ne me virent pas et je ne les vis pas. Ce fut d'autant plus heureux que poursuivis par les soldats du Mikado, ils avaient des Japonais plein la tête, et en me voyant de loin, ils n'eussent même pas eu l'ombre du plus léger doute.

    Je trouvai deux Japonais qui étaient à leurs trousses. Ils s'empressèrent de m'approcher, le fusil à la main, en se cachant derrière des accidents de terrain, s'arrêtant de temps en temps comme des chasseurs qui, arrivés assez près de leur proie, s'apprêtent à l'abattre. Je leur fis quelques gestes et leur téléphonai ma qualité d'Européen : mais je leur eusse dit que j'étais le Mikado en personne, c'eût été la même chose, ils ne comprenaient pas le coréen. Ils ne firent pas feu cependant, mais ne remirent leur fusil sur l'épaule que lorsqu'ils furent arrivés sur le chemin, bien auprès de moi.

    Ils n'étaient que l'avant-garde d'une petite troupe que je ne tardai pas à rencontrer, et devant laquelle je courus le même danger. Arrivé près des soldats je fus accosté par le chef : un caporal.

    « Gredin, descends de cheval, j'ai à te parler », me dit-il d'un ton impérieux.

    Ce fut sa manière de me saluer. Et comme je ne m'exécutais pas, il leva le poing pour me frapper, mais se contenta de la menace. Dans ces conditions il ne me restait qu'à continuer mon chemin, c'est ce que je fis. Arrivé à l'auberge les Japonais voulurent me contraindre à aller à la ville. Je refusai leur faisant observer : 1° Il pleut à torrents, il fait froid, il est nuit, moi et mes gens nous sommes mouillés, il y a dix ly à faire dans de telles conditions ; 2° Les Coréens, qui n'ont perdu que trois hommes, se croient sans doute vainqueurs, et peuvent pendant la nuit revenir pour achever leur victoire ; aller à la ville serait trop m'exposer ; 3° Les Coréens apprenant que j'ai fait dix ly dans de telles conditions, pour aller jouir de votre aimable compagnie, me prendront pour votre espion. Néanmoins après vous avoir exposé ces raisons, afin que vous ayez les responsabilités, je serais quand même allé à la ville, et si je refuse c'est ce que je n'ai rien à discuter avec des impolis ». Alors ils devinrent aimables et ils m'avouèrent le motif de leur demande : « C'est qu'on regarde les Européens comme complices des soldats de la justice ».

    « Dans ce cas, leur dis-je, prenez la responsabilité des événements, c'est-à-dire, donnez-moi ordre, et j'irai sans difficulté ».

    Oui, c'est ça ».

    Et nous voilà partis.

    A la ville on me trouva une auberge. Ce fut long, car chacun avait pris la fuite. Là rien, même pas de riz.

    Le lendemain il pleuvait encore ; mais comme il ne restait que 60 ly à parcourir, et que grâce à la pluie on avait grande chance de ne pas rencontrer des belligérants on se mit en route. Les chemins étaient boueux, les torrents prêts à déborder : nous arrivâmes mouillés, mais contents tout de même, puisque nous n'avions rencontré aucun belligérant.

    Dès lors, j'étais sur le champ de bataille. Les soldats de la justice de Hoi-yang, d'une part, commençaient les hostilités par le siège de Ko-syeng ; ils allaient pousser quelques pointes dans le district de Kan-syeng ; ceux de Ouen-tjyou, d'autre part, allaient envahir le Ryeng-tong et particulièrement le district de Yang-yang et faire de la ville mandarinale leur quartier général.

    Ainsi, j'aurai à les rencontrer à chaque instant sur mon-chemin, avec la chance de recevoir leurs balles, bien que j'aie toujours un homme qui me précède à 500 mètres de distance.

    Pour ne pas m'attirer d'ennuis, j'avais ordonné à mes gens de ne rien dire aux belligérants de ce qu'ils avaient pu voir ou entendre, sans néanmoins les mécontenter, et d'éviter toute conversation avec eux, autant que possible. Ce fut aussi la ligne de conduite que je suivis : mais par deux fois je dus y déroger.

    J'allais de San tou à Kamakol. A la bonzerie de Keum-hpong, qui se trouve au milieu de la longue gorge qui sépare ces deux villages, venaient d'arriver 100 soldats coréens. Mon avant-coureur n'avait pas pu voir les sentinelles disséminées dans la forêt : je crus donc nécessaire de faire prévenir le chef. Celui-ci, lorsque je passai devant la bonzerie, vint me saluer et me prier de dîner avec lui. Je le remerciai de son obligeance ; mais comme j'étais pressé je regrettais de ne pouvoir accepter.

    « Alors un verre de vin ? »

    Craignant de l'offenser en n'observant pas les règles de politesse coréenne, j'acceptai et abrégeai le plus possible ma visite.

    Arrivé à la ville de Yang-yang, alors bondée de « soldats de la justice », je me rendis auprès du chef, pour lui demander l'exemption d'un chrétien qui allait être enrôlé sans mon intervention. Pour ne pas donner lieu à des racontars, je lis partir en avant mes bagages, et j'entrai. La dispense fut accordée, et on voulut me retenir à dîner. Je refusai aussi poliment que possible et j'acceptai un verre de vin, toujours pour obéir à la politesse coréenne. C'est dur d'être toujours poli ! Cette paisible visite fut interprétée en différents sens par la population ; mais comme je n'avais en vue qu'un acte de charité, je m'en remis à Dieu de cet effet que j'avais prévu, et fis la demande dont je vous parle.

    Avant de terminer, il me reste à parler d'une rencontre avec les « soldats de la justice » qui a failli m'être funeste. Je me rendais du district de Yang-yang à celui de Kang-neung. Depuis cinq jours, je n'avais pas entendu parler des belligérants, et pendant trois voyages, faits dans cet intervalle je n'en avais vu aucun ; nous allions arriver à la chrétienté où nous nous rendions ; pour ces deux raisons je ne crus pas très imprudent de laisser mon servant, que je venais de rejoindre, passer en arrière.

    Mon cheval n'accepta pas Tati chose : il s'arrêta, tourna la tête vers mon servant comme pour lui dire : « allons, que fais-tu, viens donc m'indiquer le chemin ». En vain deux, trois, quatre fois je poussai mon cheval, à chaque fois il faisait un pas et tournait la tête vers mon servant. « Allons, passe devant, » dis-je à mon servant surpris de cette insistance. Aussitôt mon cheval de suivre pas à pas, et toute la caravane de gravir la colline en longeant une forêt de jeunes pins que nous avions sur notre gauche. Bien que le chemin ne fut pas excessivement montant, mon cheval laissa son entraîneur gagner 5 ou 6 mètres d'avance ; ce qui me sauva. Déjà mon servant était arrivé au sommet de la colline, il s'engageait dans la forêt en suivant le chemin qui fait un coude à cet endroit... encore deux pas et j'arrivais moi-même au sommet, bien en vue, perché sur mon cheval, lorsque j'entends crier : « C'est un Européen, c'est un Européen ». Aussitôt je m'arrête pour laisser aux « soldats de la justice » le temps de comprendre, et surtout de croire, ce qui fut particulière-ment difficile, car ceux-ci ne pouvaient s'imaginer qu'un Européen osât quitter le grand chemin pour venir dans leurs montagnes. Comprenant par le dialogue que j'entendais parfaitement que l'on commençait à se laisser convaincre, du reste voyant se lever de terre les soldats les plus rapprochés de moi et que le sommet de la colline m'empêchait de voir auparavant, je m'avançai. Ma tranquillité acheva d'affermir la foi douteuse de ces gens qui se levèrent pour venir faire leurs excuses.

    Comment se fait-il que les « soldais de la justice » au lieu de m'attendre sous bois n'aient, pas, passé de l'autre côté du chemin, où la colline se trouve dénudée, pour me fusiller pendant que je la gravissais ? Mieux encore, si au lied d'attendre le moment où j'allais arriver au sommet, bien en cible, ils avaient armé leurs fusils auparavant, mon servant passait sans les voir à temps, car cest le bruit de l'armement qui attira son attention. Aussi le chef, qui ne connaissait pas la moitié de ces circonstances, ne cessait de répéter : « Vraiment, vraiment, vous l'échappez belle » et en disant ces paroles il avait l'air d'un homme qui cherche intérieurement la raison d'un fait dont il ne peut saisir le pourquoi En entendant le récit de ce danger. « Ah, le bon cheval que vous avez », me disait un jeune chrétien, qui, ne plus tôt, eut voulu acheter, sans doute, l'âne de Balaam.

    Plus loin je rencontrai encore des soldats de la justice, mais aucune aventure ne m'advint, et j'arrivai sain et sauf dans le district de Kan-syeng qui était à peu près calme.




    1908/170-175
    170-175
    Corée du Sud
    1908
    Aucune image