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Un voyage au Laos, il y a trente ans

Un voyage au Laos, il y a trente ans Un voyage au Laos n'est plus, maintenant, qu'une agréable promenade. Etes-vous à Saigon ? De splendides bateaux à vapeur vous conduisent à Phnom-penh, la capitale du Cambodge. Là, d'autres bateaux, un peu moins beaux, mais encore très confortables, continuent le service jusqu'aux fameuses cataractes de Khone, où les eaux du Mékong bondissent avec une telle furie que l'on entend leur clameur à plusieurs lieues.
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    Un voyage au Laos, il y a trente ans

    Un voyage au Laos n'est plus, maintenant, qu'une agréable promenade.
    Etes-vous à Saigon ? De splendides bateaux à vapeur vous conduisent à Phnom-penh, la capitale du Cambodge. Là, d'autres bateaux, un peu moins beaux, mais encore très confortables, continuent le service jusqu'aux fameuses cataractes de Khone, où les eaux du Mékong bondissent avec une telle furie que l'on entend leur clameur à plusieurs lieues.
    Cette barrière infranchissable est tournée par un petit chemin de fer qui emporte sur sa voie, longue de 6 kilomètres seulement, voyageurs et bateaux.
    Après ce court trajet, on reprend le fleuve et, au confluent de la rivière Moune, on fait connaissance avec les barques laotiennes dont la beauté et le confortable peuvent être discutés.
    Préférez-vous entrer au Laos par le train ? A Bangkok même, vous avez un excellent chemin de fer : voitures à couloir central, propres, coquettes, le dernier mot de la civilisation actuelle. En partant à 7 heures 1/2 du matin de Bangkok, vous arriverez à Khorat vers 5 heures du soir.
    Khorat est la capitale civile et en même temps la ville la plus commerciale du Laos ; mais à cette époque, nous n'avions pu y fonder aucun établissement. Il fallait donc, pour arriver dans la mission laotienne, continuer sa route, soit à l'est par le fleuve Moune que l'on descend jusqu'à Oubone, soit au nord vers Nong-kai, soit enfin au nord-est jusqu'à Lakhon.

    ***

    Bangkok (village des oliviers), capitale du Siam, à cheval sur le Meinam (mère des eaux fleuves), est une grande ville de 600.000 habitants, disent les géographes.
    Beaucoup de races fréquentent cette ville ; on y parle bien des langues, on y voit presque tous les costumes. Français, Belges, Allemands, Anglais, Italiens, Grecs, Arabes, Indiens, Malais, Cambodgiens, Annamites, Chinois, Laotiens, Japonais, s'y coudoient, y trafiquent. Les Européens emploient entre eux la langue anglaise, et les Asiatiques la langue siamoise.
    La ville est percée de larges rues éclairées à l'électricité, bordées de fils télégraphiques et téléphoniques, parcourues par des tramways électriques ; le fleuve est sillonné d'innombrables bateaux à vapeur, de toutes dimensions, laissant sur les eaux, après leur passage, de longues traînées moirées, scintillantes, ourlées d'écume blanche... Et la petite barque d'autrefois se fait de plus en plus rare.
    Qu'elle nous paraissait jolie cependant à nous, jeunes missionnaires, avec sa maisonnette centrale et ses quatre rameurs qui, debout et manoeuvrant en cadence, la faisaient glisser doucement sur les flots vers le but désiré. C'est dans une de ces barques que nous partîmes pour Pétriou, le P. Prodhomme, provicaire, et moi, il y a bientôt trente ans.
    Douze heures de traversée à travers les canaux, de l'eau sale, des herbes, des nuées de moustiques, et de la gaieté quand même, telles sont résumées en quelques mots, les impressions de voyage de cette première étape.
    L'accueil cordial du bon P. Schmitt nous reposa de nos fatigues. Sa station était un des plus beaux postes de la mission de Siam ; les Chinois remplissaient l'église et chantaient leurs prières avec un entrain qui nous allait au coeur. J'aurais bien voulu que notre séjour à Pétriou fût plus long, mais nos chars, nos boeufs nous attendaient à Tha-kien ; or, les boeufs nous rendent de tels services que nous les traitons avec égards. L'herbe est rare dans la plaine de Tha-kien, brûlée par le soleil ; nos boeufs pâtiraient s'ils y demeuraient trop longtemps ; nous partîmes donc, pour arriver à destination après douze heures nouvelles de navigation.
    A Tha-kien, l'église est petite ; les chrétiens sont peu nombreux, tous Chinois ; le P. Voisin est malade. Nous sommes sur les confins de la mission du Siam. Vivement, nous chargeons les petits chars, 200 kilos chacun, c'est le règlement que nous avons le tort de dépasser quelquefois ; nous montons à cheval, et en route pour la forêt.
    Elle était splendide, cette forêt, dans laquelle nous pénétrâmes deux heures après. La végétation était luxuriante et les épais ombrages nous mettaient complètement à l'abri des rayons brûlants du soleil. Mais si l'ombrage était agréable, je n'en dirai pas autant de l'eau. Dès la première étape nous dûmes prendre une large cuvette, la poser au milieu de la boue que contenait le seul étang de l'endroit, et l'y enfoncer avec d'infinies précautions, afin que l'eau moins boueuse remontât doucement par dessus les bords... c'est avec ce mélange devant lequel un pasteurien eût reculé d'horreur, que le P. Prodhomme prépara joyeusement la première tasse de café du voyage... il fallut bien l'absorber puisqu'il n'y en avait pas d'autre. Aussi, avec quel bonheur je me désaltérai le lendemain aux bords d'une onde qui n'était pas pure, hélas ! Mais seulement moins mélangée. Les chars furent arrêtés et nous nous installâmes pour faire la cuisine : les uns allaient puiser de l'eau dans des paniers tressés et enduits de résine, les autres faisaient cuire le riz, pendant que ceux-ci réparaient les chars toujours plus ou moins endommagés et que ceux-là conduisaient les boeufs et les chevaux aux pâturages. Lé café pris, nous repartons pour marcher jusqu'à la nuit, car la lenteur de nos boeufs ne nous permet pas de longues étapes. Nous trouvons de l'eau pour notre cuisine, de l'herbe pour nos boeufs ; c'est bien. Formez le cercle, détachez les boeufs, voilà la station où nous passerons la nuit : les boeufs sont placés entre les chars, les chevaux au milieu du cercle; les voyageurs s'étendent sous les chars, et l'on dort du plus profond sommeil, rafraîchis par la brise de la forêt, bercés par les voix mystérieuses dont l'ombre est remplie. Avant l'aube, ordinairement, on sonne la prière, on boit le café, et on part pour une nouvelle étape. Les chars roulent en grinçant, la chaleur monte, la poussière nous étouffe ; il est onze heures ; au premier marais on s'arrête pour le repos du jour. Le voyage menaçait de devenir monotone, lorsqu'un éléphant nous donna une alerte sérieuse.
    On sait qu'au Siam les éléphants sont propriété royale et qu'ils ont toute liberté de piller le riz, ou de dévaster les jardins ; il arrive même quelquefois qu'ils poursuivent l'homme, qu'ils l'atteignent et l'écrasent sous leurs pieds puissants.
    L'un de ces animaux avait quitté la plaine pour marauder dans quelques villages, et depuis plusieurs jours les habitants le poursuivaient sans pouvoir l'éloigner de leurs maisons. Nous tombâmes ainsi au milieu d'une chasse.
    Un de nos domestiques se laissa séparer d'un groupe et n'eut d'autre ressource que de grimper au plus vite sur un petit arbre isolé ; mais l'éléphant furieux ne lâcha pas sa proie. Il s'arc-bouta contre l'arbre, le mordant et l'ébranlant de toutes ses forces, si bien que le péril devint imminent pour l'homme.
    Les autres groupes cherchèrent à agacer l'animal pour le distraire et lui faire quitter la place, du moins momentanément. Ce fut en vain, l'éléphant maintenait le siège avec opiniâtreté, sans se laisser émouvoir par aucune attaque. On vint m'avertir. Je n'avais à ma disposition qu'un fusil de chasse à deux coups, pouvant porter la balle, et un vieux fusil de munition déjà chargé à plomb. Nous partîmes, et quand nous fûmes sur les lieux je ne vis ni homme ni éléphant.
    — Père, me dit l'un de nos gens, cette chose noire que vous voyez entre les feuilles, c'est la bête ; tirez dessus.
    — Bon. Et l'homme où est-il ?
    — Il est plus haut ; tirez droit sur l'éléphant, vous ne pouvez atteindre l'homme.
    Je n'avais pas de temps à perdre en calculs stratégiques ; je tire, l'éléphant quitte l'arbre, sort du fourré et vient sur moi. Je lui envoie mon second coup en plein poitrail. La bête s'arrête hésitante ; l'indigène, porteur de mon vieux fusil, lui tire sa charge de plomb dans l'oreille... et nous faisons demi-tour car nos munitions sont finis.
    L'éléphant, ô merveille, fait aussi demi-tour... A ce moment, mon malheureux chien, subitement devenu brave, poursuit l'animal en aboyant avec rage, et il reçoit un formidable coup de pied qui l'envoie bondir à quinze pas ; quant à notre homme, il avait mis le temps à profit, et dégringolant de son arbre en toute hâte, il était accouru vers nous ; nous le ramenâmes en triomphe, mais il jura bien — et je crois que notre pauvre chien le jura aussi — de ne plus jamais s'en prendre à un éléphant. Après avoir dépassé Phu-tha-saman, dont les ruines rappelle les ruines fameuses d'Angkor, nous arrivons au pied du plateau du Laos — 200 mètres d'attitude, à peine ; mais quels chemins, mon Dieu ! Ou plutôt, où trouver un chemin ? Les boeufs sont dételles, et les chars sont hissés à bras d'hommes, chose pénible à voir. Enfin, les pentes s'adoucissent, les boeufs peuvent reprendre le joug, et les hommes se contentent alors de maintenir les chars afin de leur éviter de trop rudes secousses. Nous allions terminer notre ascension, quand un serpent mordit l'un des conducteurs, on lui appliqua aussitôt le remède préconisé par le P. Desaint et qui produisit les plus heureux effets. Notre homme était sauvé, lorsque, imprudemment, il but à longs traits une quantité d'eau considérable. Une rechute eut lieu, le malade fut repris de convulsions et il mourut. Il fallut creuser sa tombe et laisser derrière nous un de nos compagnons de voyage.
    Nous approchons cependant d'Oubone ; déjà on aperçoit le fleuve Moune qui arrose la ville, venant de Khorat et allant se jeter dans le Mékhong. Comme il n'y a pas de pont pour traverser le Moune, on embarque voyageurs, bêtes, chariots sur des bateaux, et nous passons heureusement. Les orphelins de la mission ont déjà annoncé notre arrivée par des cris joyeux. Notre débarquement s'opère rapidement, et nous nous trouvons bientôt sous le toit du P. Dabin, qui nous donne les nouvelles de France.

    ***

    Depuis cette époque, le Père a construit de ces propres mains une église qui passe pour une merveille aux yeux de ses paroissiens, mais alors, qu'elle était pauvre la maison du bon Dieu à Oubone ! Notre première visite fut pour elle, naturellement ; nous fûmes ensuite tout à la joie de notre réunion.
    Nous nous trouvions quatre missionnaires : le P. Prodhomme, supérieur de la mission du Laos ; le P. Dabin, curé d'Oubone ; le P. Sallio, son auxiliaire ; et votre serviteur.
    Nous passâmes ensemble d'agréables journées, en attendant que les boeufs reposés de leurs fatigues pussent continuer leur marche vers le grand fleuve.
    Non loin de l'église se trouvait l'orphelinat, vaste bâtiment où des religieuses indigènes venues de Bangkok élevaient les enfants, dirigeaient les jeunes filles, s'occupaient des ornements, du linge de l'église, et faisaient la cuisine des missionnaires. Que de services nous rendent ces bonnes filles, et que leur mérite est souvent grand ! Durant trois ans la famine régna à Oubone, les enfants affluaient à l'orphelinat ; chaque jour, il en arrivait de nouveaux ; ceux qui demeurèrent furent baptisés et ils ont grandi dans la religion chrétienne, bienfaitrice de leur enfance.
    Parmi ces orphelines, nous remarquâmes une grande fille, aux traits bizarres, aux oreilles largement percées ; tout en elle indiquait une race étrangère. C'était, en effet, une fille sauvage de la race des Khas qui habitent la rive gauche du Mékhong à la hauteur de Bassac. Prise et vendue à l'encan, comme tant d'autres, elle avait échoué chez nous où elle était devenue une fervente, catholique et une excellente ouvrière.
    Les jeunes gens sont élevés dans des conditions analogues, à la maison du Père ; ils servent la messe, étudient le catéchisme, apprennent à lire et à écrire les caractères européens, siamois et laotiens ; ils servent le missionnaire à table et s'occupent des mille petits soins qu'exige l'intérieur de la maison ; ils jardinent, moissonnent au besoin, soignent boeufs et chevaux, rament sur les barques... vous voyez que leurs occupations sont variées.
    La ville d'Oubone, la plus populeuse du Laos siamois, après Khorat, est assise sur la rive gauche du fleuve Moune. Elle comprend onze cents habitations ; plusieurs Chinois y font un commerce assez lucratif, le transit sur Khorat étant considérable. Autrefois, la province était gouvernée par un prince laotien, No-kam, fils de Anou, dernier roi régnant à Vien-chan. Des récriminations s'étant élevées contre lui, les Siamois envoyèrent pour le remplacer, un administrateur, et le gouverneur No-kam dut rentrer à Bangkok où il mourut.
    L'administrateur siamois, activement et intelligemment secondé par ses fils, mit rapidement ordre aux affaires de la province, recueillit les impôts arriérés, aida au développement de la ville et donna enfin, à toutes choses une impulsion assez énergique, ce qui lui valut beaucoup d'honneurs et le titre de Phaja Raxa Sena.
    Nous étions en très bons termes avec lui, et il venait nous voir souvent. Désireux de lui faire plaisir, je le photographiai dans son grand costume et avec les insignes de sa dignité ; puis, sans rien dire, j'envoyai une épreuve à Hong-kong où un certain Chinois a la spécialité d'agrandir, en peinture, et en leur donnant une ressemblance suffisante, les portraits qu'on lui confie.
    Quand le gouverneur reçut son portrait, il fut émerveillé, ravi ; la toile eut les honneurs du salon et on ne se lassait point de l'admirer. Cependant, rien n'est parfait en ce monde ! Le beau sabre doré placé entre les genoux du mandarin, insigne précieux de sa dignité, avait été pris par le peintre pour un simple bâton de voyage et il figurait sous la forme d'un gros gourdin tout noir ; nous fûmes bien marris, mon ami et moi ; mais qu'y faire ?

    ***

    Hier, le P. Prodhomme a fait de nouveau charger les chars, mais en demi charge seulement, parce que les chemins qui nous attendent sont plus mauvais encore, dit-on, que ceux déjà parcourus !
    Dès le petit jour, crin... crin... crin... les chars s'ébranlent lentement avec leur grincement particulier et combien monotone... crin... crin... crin... ; nous célébrons la sainte messe ; pour la dernière fois nous déjeunons avec le P. Dabin, et nous lui enlevons son vicaire, le bon P. Sallio, dont nous allons visiter le poste situé sur notre route.
    Le pays d'Oubone est sablonneux, peu fertile et cependant très habité. Après avoir traversé les gros villages de Ban-khame et de Houa-ma (tête de la barque), nous pénétrons dans les salines, un terrain plat où pousse une herbe courte et maigre.
    Après chaque grande pluie d'orage, quand la terre s'est séchée, elle apparaît recouverte d'une mince couche blanche ; c'est le sel que la pluie a dissous et qui est remonté à la surface. Dès que la récolte du riz est achevée, le Laotien part pour les salines où il s'installe durant quelques jours. Il prend avec lui un matériel peu compliqué : une large et profonde poêle de fer, en forme de calotte et munie de deux anses, une bêche minuscule, la même d'ailleurs qui lui sert à travailler son jardin sans fatigue.
    Notre homme gratte la surface blanche du sol, et dans ce bassin improvisé la terre abondamment arrosée laisse dissoudre le sel qu'elle contient. A son tour, l'eau salée passe dans la poêle de fer, s'évapore sous l'action du feu et laisse un résidu blanc, gris ou noir, que l'on met en paniers de 12 kilos, pour le transporter au logis.
    Le laotien qui a sa provision de riz et de sel, est un homme au coeur content. Son idéal est de se suffire lui-même : ne rien vendre, ne rien acheter. S'il manque absolument de certaines choses indispensables, il se prête assez facilement à un échange : une marmite de coton égale pour lui une marmite de riz, et la marmite neuve égale elle-même son contenu; deux mètres de cotonnade valent tant de cire sauvage prise aux essaims des abeilles de la forêt ; on aura même des poules moyennant quelques boîtes d'allumettes, mais pas pour de l'argent, car tout est monnaie dans ce pays, sauf la monnaie elle-même.
    Il nous arriva à ce propos une aventure originale :
    Les jeunes Chinois chrétiens, habiles cavaliers, nous proposèrent une excursion dans les villages de l'ouest, et comme nous avions tout avantage à connaître le pays dans l'intérêt même de l'évangélisation, nous acceptâmes volontiers, et le lendemain matin nous partîmes.
    Vers midi nous arrivâmes dans un gros village adossé à une colline. Comme nous avions laissé nos chars à la station, nous priâmes le chef du village de vouloir bien, moyennant finances, nous procurer de quoi dîner — car dans cet heureux pays, hôtels et restaurants sont encore inconnus. Pour le riz, ce fut vite accordé et nous crûmes qu'on allait nous en faire cuire.
    Pas du tout. Le brave maire manda son secrétaire qui, porteur d'un grand bassin de cuivre, parcourut le village et réquisitionna dans chaque maison une poignée de riz cuit dès le matin et déjà froid. Que faire ? Payer tout de même. Mais le riz ne suffisait guère à notre faim.
    — Le riz ne se mange pas seul, dit-on à M. le maire ; ven-dez-nous un poulet.

    ***

    D'Amnate à Bane-doune, il n'y a qu'une étape. Ce village a été fondé récemment par une famille Chrétienne qui, possédant en cet endroit de belles rizières, engagea plusieurs familles pour les cultiver. Peu à peu, les défrichements agrandirent la plaine, des maisons furent bâties ; un jour, le village se trouva formé. Une petite église et une chaumière y trouvèrent leur place : ce fut le poste du P. Sallio.
    Un vieux missionnaire disait jadis : « Les moines font le vœu de pauvreté, mais ce sont les missionnaires qui l'accomplissent ».
    Bane-doune était bien vraiment le palais de la pauvreté ; saint François d'Asise 's'y fut trouvé le coeur à l'aise. Mobilier ? — néant, ou à peu près. Provisions ? — nous en apportions quelques-unes, fort heureusement.
    Bane-doune est éloigné de toute rivière, de tout étang, donc Pas de poisson ; l'eau y est très rare, dès lors ni jardins, ni légumes. Il faut aller chercher toutes ces denrées à Amnate, quelquefois même à Oubone ; c'est, pour les chars, un voyage d'environ une semaine, aller et retour. Ah ! On apprend à devenir patient dans ce pays-là...
    Les rizières y sont excellentes et produisent beaucoup, mais lorsque survient la sécheresse, lorsque le riz meurt sur pied, c'est la misère noire, et si deux années malheureuses se succèdent, c'est l'émigration en masse vers des pays plus fortunés.
    En 1890-1893 la sécheresse sévit sur tout le pays d'Oubone pendant trois années consécutives ; la plupart des récoltes furent perdues, la disette devint épouvantable. Il fallut aller chercher le riz à des distances énormes, et comme les moyens de transport sont très primitifs, le prix d'achat se trouvait décuplé et au-delà.
    Les routes se remplirent alors de longues théories de pauvres gens, de bestiaux, de charrettes, s'acheminant vers les provinces du nord et de l'ouest où les récoltes avaient été passables : la famine sur les routes de l'exil, c'est un spectacle lamentable... La province d'Oubone perdit à cette époque une grande partie de ses habitants.
    Nul ne saura jamais ce que la position du missionnaire a de douloureux pendant ces temps de calamités. Ses villages se dépeuplent ; ses enfants spirituels s'éloignent, se dispersent ; ses oeuvres s'écroulent.
    Il essaie bien de soutenir les plus courageux ; il quête pour eux chez quelques riches pitoyables ; pour eux, il se prive... heureux de garder auprès de lui quelques chrétiens, épis précieux de la moisson du bon Dieu, dont il ensemencera plus tard des champs nouveaux.
    J'ai dit que le missionnaire se privait pour ses enfants. Le P. Sallio fut plus tard mon vicaire, et dans ses moments d'abandon il m'a raconté que souvent à Bane-doune il n'avait eu à manger que des oeufs de fourmis rouges... son chien refusa souvent les restes de son repas...
    Le P. Sallio est mort ; qu'il me pardonne cette indiscrétion, là-haut, près du bon Dieu où il jouit maintenant de la récompense méritée par ses travaux et par ses privations.
    Et il ne fut pas le seul mortifié de cette rude mission. Le P. Xavier Guégo, en racontant la fondation du poste d'Oubone, berceau de la mission du Laos, a écrit : « Pour prendre mon repas du soir, j'attendais que le jour baissât, que la nuit fût presque venue ; de cette manière je distinguais moins les vers qui se promenaient dans la saumure de poisson que j'avais à manger».
    Ah ! Les braves gens !...

    ***

    Nous ne couchâmes qu'une nuit à Bane-doune ; dès le lendemain nous entrions sous bois. Ici, la forêt devient tellement couverte que les rayons du soleil n'y peuvent pénétrer : l'abaissement de la température y est considérable. C'est le royaume de la fièvre. Les païens ne s'y aventurent jamais sans brûler deux petits cierges, et parfois même ils offrent une bouteille d'eau-de-vie au redoutable génie du feu (de la fièvre), maître incontesté de ces forêts profondes.
    Le P. Prodhomme qui sait à quoi s'en tenir, puisqu'il faillit y trouver sa dernière demeure, nous fait prendre de la quinine et en prend lui-même. La redoutable forêt fut traversée sans encombre.
    On nous dit que nous approchons du grand fleuve — voici le village de la tête de l'île des Palmiers. En toute hâte nous traversons la rizière et nous arrivons sur le bord du Mékhong... quelle désillusion ! Le fleuve si vanté nous paraît petit, étroit, mesquin... patience ! C'est seulement un bras du fleuve que nous avons sous les yeux, et cette terre, de l'autre côté de l'eau est une île, l'île des Palmiers, qui donne son nom au village que nous venons de voir. Soit, nous réservons notre admiration pour le lendemain.
    En attendant, il s'agit de décharger les chars et d'arrimer nos bagages sur les pirogues qui sont venues nous chercher.
    Quelles singulières embarcations !
    Un immense tronc d'arbre coupé dans la forêt, puis taillé, creusé à coups de hache... un immense avant, un immense arrière, et relativement peu de chose au milieu : voilà pour la coque ; un tissu de feuilles d'arbres enserrées dans des clissés de bambous : voilà pour la toiture.
    Il faut avouer que si la coque est lourde, la toiture est légère... et je vois avec satisfaction que cela du moins répond aux théories de mon professeur de physique sur l'équilibre stable des corps et leur centre de graviter. Chargeons donc nos pirogues en sécurité.
    La plus petite a 15 mètres de long, l'autre en a 20 ! Oui, mais il faut défalquer l'avant et l'arrière ; il faut compter que nous n'avons que 1m,50 de largeur et 0m, 60 de profondeur.... bref 2 tonnes 1/2 pour les deux barques ensemble.... 3 tonnes, y compris les voyageurs, l'équipage et les agrès, ce qui du reste est suffisant. Les colis sont descendus à dos d'hommes parce que, en cette saison, la rive du Mékhong est très escarpée ; elle a bien 12 mètres au-dessus du niveau de l'eau. Mais à l'époque de l'inondation régulière, en août, ces rives, si élevées aujourd'hui, seront au moins affleurées, peut-être couvertes par les eaux boueuses et rapides du grand fleuve. L'arrimage de nos bagages étant achevé, on replace les toitures de feuilles, et après avoir donné congé aux conducteurs des chars, on largue les amarres : à Dieu va...
    Trois vigoureux gaillards empoignent chacun une longue perche en bambou terminée par une petite fourche aux deux doigts courts et forts destinés à s'accrocher solidement dans les anfractuosités des rochers pour former ainsi un solide point d'appui au marinier.
    Au milieu des rapides, en effet, un coup de perche donné à faux, une perche qui glisse, suffisent pour imprimer à la barque des mouvements parfois dangereux ; quant au malheureux matelot, qui, par un faux mouvement, est projeté dans les eaux du fleuve, il est le plus souvent perdu, car d'invincibles courants l'entraînent au milieu de profonds remous qui gardent son cadavre; mais le laotien est un homme prudent, plein de sang-froid, et souvent nos officiers de marine, qui ont parcouru le, pays, admirèrent la précision avec laquelle il sait diriger son esquif au milieu des eaux tourmentées. Du reste, et heureusement, le Mékhong n'est pas partout aussi terrible, et nous voguions sur une eau très calme. Le timonier, debout à l'arrière, tenait perpendiculairement une rame très large et très forte, mais relativement courte et coiffée d'une poignée qui sert à donner ou à maintenir diverses inclinaisons nécessaires à son bon fonctionnement. En ce moment, il nous maintenait le long de la rive, afin que ceux qui maniaient la perche, s'arc boutant contre les rochers, pussent imprimer à la pirogue un élan soutenu.
    Dans quelques pirogues, un passage est ménagé des deux côtés de l'embarcation, et le mouvement des mariniers devient alors circulaire ; la marche en est plus rapide, naturellement, et dans ces conditions avec un léger chargement on peut faire dans une journée une étape de 40 kilomètres.
    Nous venons de doubler la première pointe de l'île. Le fleuve nous montre soudain son immense étendue ; une merveilleuse végétation l'encadre de toutes parts, et là-bas, à l'horizon, la montagne aux reliefs d'un rose vif, aux replis bleus ou violets, dresse ses lignes harmonieuses : le spectacle est féerique. Bientôt le Mékong atteint environ deux kilomètres de largeur, et son orientation l'expose aux coups de vents fréquents ; nous en rimes l'expérience.
    Le vent s'était élevé, nous traversâmes le fleuve pour nous mettre à l'abri près de la rive orientale, mais le vent grandit et bientôt les flots, soulevés avec une extrême violence, déferlent sur la rive que nous venons de quitter. Nos pirogues sont secouées par un roulis inquiétant et l'eau pénètre à l'intérieur par paquets.
    Au milieu de tourbillons de sable portés par l'ouragan, nous avons juste le temps de vider nos embarcations et de nous réfugier dans un petit marais où, abrités par les herbes et les arbres nous attendons sans danger la fin de la tempête qui fut courte ; nous reprîmes ensuite notre route.
    Le lendemain, nous disions la sainte messe dans une des nombreuses résidences du P. Guégo, située au pied des rapides que nous traversâmes heureusement les jours suivants. Ayant atteint ainsi la région des eaux calmes, nous arrivâmes bientôt à Phanone, lieu de pèlerinage bouddhique, jadis fameux.
    Phanone est un assez gros bourg, situé sur la rive droite du Mékhong. Il possède une vaste pagode maintenant en ruines. Est-ce que la piété se perd ? Peut-être…puis, il faut bien le dire, les bonzes de Phanone sont des fumeurs d'opium.
    Or, un homme qui fume l'opium est un homme perdu. Rien ne lui coûte pour satisfaire sa passion : le vol, le pillage, l'assassinat... il est capable de tout.
    Le fumeur d'opium dort peu ; il mange peu et n'aime que les sucreries ; il travaille sous l'excitation produite par le poison ; quand l'excitation est passée, il retombe épuisé jusqu'à ce qu'il ait absorbé une nouvelle dose toujours plus forte de l'horrible drogue. J'ai connu des fumeurs d'opium qui absorbaient 60 grammes d'opium par jour... C'est la ruine de la bourse, de la santé, de l'honneur, de toute vertu. On comprend dès lors pourquoi la pagode de Phanone tombe en ruines, pourquoi aussi les voleurs abondent dans la contrée, au dire même des mandarins de Lakhone, qui savent fort bien où ils doivent opérer une razzia de brigands lorsque, de temps à autre, leurs buffles viennent à disparaître.
    La colonie chrétienne de Lakhone fut formée, jadis, par des émigrés annamites qui fuyaient la persécution du Tonkin, pendant laquelle nombre de leurs avaient versé leur sang pour la foi. Les exilés s'étaient réfugiés dans les forêts du Laos où le P. Prodhomme les retrouva.
    Bientôt nous arrivâmes à la chrétienté de Kham-keune. Nos barques abordaient à peine au rivage, que le P. Combourieu accourait à notre rencontre.
    Nous trouvons à la mission les PP. Guégo et Excoffon, tous les deux souffrants. J'avais une provision de bons médicaments qui les guérirent rapidement, trop rapidement, si j'ose le dire, car quelques jours après les deux missionnaires prenaient ensemble la route de Lakhone, et le P. Guégo se retirait à Done-done, nouveau poste fondé par lui dans l'île de ce nom, me laissant dans le posté de Khame-keune dont la direction m'était confiée.

    1911/130-145
    130-145
    Laos
    1911
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