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Un voyage apostolique

SE-TCHOAN OCCIDENTAL Un voyage apostolique
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    SE-TCHOAN OCCIDENTAL

    Un voyage apostolique

    La ville de Chouen-kin d'où je vous écris, possède un oratoire catholique, détruit par les païens, mais réinstallé dans un autre quartier qui sert de centre pour le district. Située sur le bord d'un grand fleuve, elle a pour sous-préfecture, Lang-tchong (Abondance du Sud). Loin d'elle, vers le Nord Ouest, il y a une autre ville nommée Si-tchong (Abondance de l'Ouest). Dans cette région, des païens demandaient à se convertir ; une maison avait été achetée ; la présence d'un missionnaire était nécessaire. Je partis.
    Plusieurs chrétiens voulurent m'accompagner, de sorte que nous formions une caravane de dix hommes.
    La ville de Si-tchong est bâtie au fond d'un vallon : les maisons et les arbres forment un agréable paysage d'où émerge une haute tour, indice des préfectures.
    A notre arrivée, à l'angle de deux rues, où se trouve la maison récemment achetée, les pétards, signe indispensable de toute fête en Chine, éclatèrent à grands fracas, et la foule se porta si nombreuse, qu'elle remplit bientôt la rue et la maison, ne nous laissant pas même le passage pour entrer. Tout le monde voulait voir et bien voir. Un crucifix et trois images avaient été suspendus au mur branlant. L'aspersion de l'eau bénite fut faite et la prière des chrétiens monta vers le ciel. Les néophytes firent devant tout le monde la prostration jusqu'à terre, afin de prouver à tous qu'ils étaient chrétiens. Jusqu'à bien avant dans la nuit, il fallut causer avec tout ce monde ; nous parlâmes de religion. Comme du temps de Notre Seigneur, les uns écoutent ; les autres entendent, mais demeurent effrayés par l'austérité de l'Évangile ; d'aucuns ont une certaine velléité, mais les occupations du siècle, le souci de la vie, dessèchent leur cœur ; plusieurs cependant ressentent l'effet de la grâce et adorent Dieu en esprit et en vérité.
    J'avais autrefois à mon service un médecin qui avait pour fonction de visiter les enfants de païens, afin de les baptiser quand ils étaient en danger de mort. Etant jeune, candidat au baccalauréat militaire et se trouvant dans sa ville natale, il forma le projet, de concert avec les jeunes gens de son âge, de détruire un oratoire que nous venions d'y établir. Au dernier moment, voyant ses compagnons hésiter, il s'élança le premier, brisant les tuiles, arrachant les bois ; en une matinée tout fut anéanti. C'est après ce bel exploit, qu'il se convertit et fut baptisé. Il est mort il y a peu d'années, en continuant ses fonctions de baptiste de la Sainte Enfance et gardant en même temps l'oratoire catholique, ayant mis toute sa vie autant de fidélité à conserver l'église, qu'il avait mis autrefois d'énergie à la détruire. Y aura-t-il dans cette ville un nouveau saint Paul?
    La nuit venue, le rosaire et la prière du soir furent récités par les chrétiens : c'est la pratique quotidienne des fidèles du Se-tchoan.
    Après la prière, nous songeâmes à dormir ; il n'y avait pas un lit dans la maison ; les chrétiens s'installèrent sur les tables et moi par terre. Le matin, de bonne heure, je célébrai la sainte messe.
    Un peu plus tard, je rendis visite au mandarin de la ville, qui se montra fort aimable. Il fit ouvrir toutes grandes les portes de son prétoire et, après les salutations d'usage, la conversation commença :
    — Humble prédicateur de la doctrine chrétienne, lui dis je, je m'excuse de n'être pas venu encore saluer Sa Noblesse mandarinale depuis qu'elle est entrée en charge.
    — Oh ! Moi, votre frère mineur, je ne suis pas digne d'une telle attention. Vous, prêtres catholiques, vous avez vraiment beaucoup de bienveillance, beaucoup d'amabilité.
    — J'avais moi-même grand'soif de venir vous voir, mais les distances et les affaires m'en empêchaient jusqu'ici.
    — Bien ! Bien ! Vous, prêtres catholiques, vos relations sont très sympathiques. Vous rendez même un grand service à notre pays, en enseignant au peuple à devenir honnête.
    — Vénérable grand frère, nous ne méritons pas tant d'hommages ; nous nous efforçons de rendre les chrétiens probes, d'en faire un bon peuple, et, si nos efforts ne peuvent pas atteindre tout le monde, du moins nous y mettons tout notre coeur, et nous dépensons toutes nos forces.
    — En effet, le travail de la moralité du peuple est sans fin et sans bornes, comme la science et les études. Et votre famille, où demeure-t-elle ?
    — Nous avons laissé toute notre famille en France, et notre but unique est d'enseigner au peuple la doctrine qui instruit, et les bonnes actions qui rendent meilleurs. Je vous demande, grand frère, quelle est votre glorieuse province, et le noble lieu de votre naissance ?
    — C'est la province du Chan-si.
    — Très heureux ! J'ai eu l'occasion de voir plusieurs mandarins de votre province qui nous étaient très sympathiques.
    — Bien ! Bien! Eh ! Vous avez acheté une maison en ville. Est-ce que tout est arrangé?
    — Grâce à la protection de Sa Noblesse, tout est bien réglé, et j'ai tenu expressément à lui faire visite pour la remercier.
    — C'est beaucoup d'attention pour moi, et je puis vous assurer de mon concours. Votre doctrine n'est-elle pas semblable à celle de Confucius quand il a écrit ceci : « C'est du ciel que vient la doctrine, et celui qui la suit ne peut que devenir bon ? »
    — C'est le but de nos efforts et l'objet de nos désirs. C'est pourquoi je me recommande à votre protection pour apaiser les difficultés, s'il en surgissait, au sujet des néophytes.
    Cette entrevue me laissa quelque espoir ; il est heureux pour les néophytes d'avoir cet appui, parce qu'étant faibles dans la foi et encore peu instruits, ils sont facilement exposés aux vexations et railleries de leurs voisins.
    J'appris ensuite qu'un nouveau mandarin militaire venait d'arriver dans la ville, et je reconnus que c'était bien un de mes anciens néophytes. Aussi quelle ne fut pas sa joie de me revoir après une séparation de plusieurs années ! Il m'assura que son fils était baptisé, et lui-même fidèle à réciter les prières du matin et du soir.
    Des inconnus se présentèrent, guidés par un néophyte qui avait adoré Dieu depuis plusieurs mois ; il amenait avec lui toute sa famille : oncles, frères et neveux, et voulait absolument que nous allions voir son village.
    J'y consentis, et nous nous mîmes bientôt en route.
    Le pays, avec ses hautes collines arrondies, ses redoutes bâties sur leurs sommets, où un seul arbre souvent se dresse comme un grand panache, défiant les ouragans, la pierre brute qui forme tout le sous-sol, offre de curieux aspects.
    Ce même jour dans la soirée, nous arrivâmes à l'endroit désigné où nous trouvâmes au fond d'une vallée, un monticule et un village bien assis dessus. Mais que d'enfants ! Quel bonheur, quelle grâce, si tout ce monde pouvait adorer Dieu et, ensuite, recevoir le baptême ! Comme il faisait bon au milieu d'eux ! Personne n'avait peur de moi ; et les enfants, que la vue d'un Européen effraie habituellement, se seraient hasardés à venir toucher mes habits et ma barbe si un des oncles, s'approchant pour les gronder, ne les avait fait disparaître comme une volée de moineaux.
    Après avoir écouté les paroles par lesquelles je les engageai à devenir chrétiens, ces bonnes gens nous offrirent le repas et le gîte pour la nuit.
    La région produit un peu de riz dans les vallons, mais toutes les collines sont couvertes de petits mûriers rabougris, plantés sans ordre sur des terrains en étagères.
    Je restai là quelques jours ; je constatai de bonnes dispositions que mon catéchiste développera ; je devinai bien aussi quelques difficultés, peut-être même des procès ; mais personne n'en parla. Nous verrons plus tard.

    1919/104-108
    104-108
    Chine
    1919
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