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Un voyage à Kontum

Un voyage à Kontum
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    Un voyage à Kontum

    Le Père Alberty, missionnaire depuis trente-deux ans chez les sauvages Bahnars, avait entrepris la fondation longtemps désirée d'une école pour les jeunes filles bahnars à Kontum. Les travaux de construction touchaient à leur terme, il était temps que le corps professoral arrivât : quant aux élèves, la Providence y pourvoirait. Ce corps professoral devait se composer de religieuses annamites et de religieuses bahnars, qui, au noviciat de Gothi, se préparaient à leur future mission, dont le succès devait dépendre en grande partie de leur formation.
    Une lettre pressante du P. Alberty hâta le départ de la petite colonie, que conduisit lui-même le P. Solvignon, missionnaire de Gothi et Supérieur du noviciat. C'est le récit de ce voyage des plaines annamites aux montagnes bahnars, de Gothi à Kontum, que veut bien nous faire celui qui fut le chef et le guide du petit groupe apostolique.
    Gothi, le 12 mai 1932.

    Le 27 janvier 1932, à 2 heures du matin, une flottille composée de trois barques appareillait sur l'arroyo sinueux qui aboutit à la lagune de Quinhon. Un violent vent du nord, agrémenté d'un gentil crachin, nous accompagna pendant trois bonnes heures. Aux barrages, les transbordements se firent sans accident et, malgré une forte houle, nos embarcations filèrent en vitesse, voiles déployées.
    A quatre heures et demie, nous étions à Quinhon ; où le bon accueil des Pères nous remit de nos émotions. La bénédiction de Mgr Tardieu acheva de fortifier notre courage et, à six heures, le camion postal de Kontum nous attendait devant la porte de la Procure.
    En tout, sept voyageurs ou voyageuses : l'aumônier sur le devant et, dans le compartiment du milieu, toutes ensemble, sans autre voyageur, les quatre institutrices bahnars avec leur compagne, soeur Ursule, qui va revoir sa famille qu'elle a quittée depuis huit ans ; enfin une sixième occupante, la Supérieure de l'Orphelinat de Gothi, qui, experte en la fabrication de toutes espèces de saumures, va enseigner son art difficile à ses compagnes du couvent de Kontum.
    Notre camion donne assez fortement une impression de roulis, auquel nos voyageuses ne sont pas encore habituées et qui a pour effet d'allonger les mines et de couper court à tout bavardage.
    Soeur Anne est la plus éprouvée, et ses compagnes lui prêtent charitablement leurs genoux pour faire office d'oreiller.
    La pluie nous accompagne jusqu'à Ankhê, au kilomètre 82, 400 mètres d'altitude. Nous ne pouvons jouir du sévère et impressionnant panorama qui se déroule autour de nous : la pluie nous oblige à tenir fermés les rideaux du camion. Jusqu'à Manggiang, à 700 mètres d'altitude, le mauvais temps continue. Puis subitement, après avoir dépassé le haut du col, nous apercevons au loin devant nous un ciel d'un bleu idéal ; nous allons quitter le pays d'Annam, pour entrer en territoire sauvage. Ce changement de décor n'est pourtant pas capable de susciter un grand enthousiasme ; le roulis, en effet, n'a guère diminué, et mon invitation ouvrir les aguets aux provisions pour se restaurer demeure sans écho. A peine consent-on à se partager une orange et à avaler quelques gorgées de café étendu d'eau.
    Deux heures du soir ! Voici Pleikou, centre administratif sur le plateau du même nom, à 178 kilomètres de Quinhon, où depuis quelques années, les terres rouges ont amené de nombreux planteurs de thé et de café.
    A l'arrêt du camion postal, nos voyageuses consentent enfin à attaquer leurs provisions. Pendant ce temps j'ai le plaisir de serrer la main à mon ami le Père Claudius Corompt et à mon ex-vicaire le Père Stutzmann, qui missionnent, l'un à 22, l'autre à 17 kilomètres de Pleikou. On établit un programme pour les journées qui vont suivre, car mes deux confrères doivent me rejoindre à Kontum le lendemain et me ramener à Pleikou en faisant un crochet à Dangria chez le Père Claudius, et de là reprendre l'auto postale qui redescend samedi matin 30 janvier.
    Le camion repart, bondé de voyageurs, ce qui aura pour effet de diminuer le roulis. La distance entre Pleikou et Kontum n'est que de 55 kilomètres ; nous traversons d'abord une immense concession de thé en pleine production ; puis ce sont des coteaux boisés, des montées, des descentes sinueuses, des forêts de bambous, des villages sauvages sur pilotis, et enfin, à l'orée d'une forêt, nous apercevons Kontum, centre administratif de la province de ce nom et centre du nouveau Vicariat apostolique de Kontum, détaché de celui de Quinhon.
    Nos yeux sont émerveillés par la vision qui s'offre à nos regards à 1.500 mètres devant nous. C'est Rohai, la belle paroisse annamite bahnar, avec sa tour haute de 20 mètres et surmontée de la croix ; puis tout à côté une grande et belle -bâtisse blanche avec un étage ; c'est le Pensionnat Sainte-Thérèse de l'Enfant Jésus.
    Nous arrivons au fleuve, mais, au lieu de faire une entrée triomphale par le beau pont construit en 1929, le camion stoppe : il faut descendre avec armes et bagages, car le pont n'existe plus depuis la grande crue de 1930. Les génies du fleuve ont été plus forts que le fer et le ciment armé, et l'on ne peut que considérer avec regret et tristesse ces gros piliers et ces lourdes dalles inclinés dans l'eau de chaque côté du fleuve.
    Un bac nous mène sur l'autre rive et, pendant qu'un notable de la paroisse, envoyé par le P. Alberty, s'occupe des bagages, je gagne rapidement à pied le presbytère de Rohai.
    Nous n'étions attendus qu'entre quatre et cinq heures, et il n'est que trois heures et demie. Voici le Père Alberty avec sa belle barbe encore complètement noire et son front absolument lisse, un vrai miroir! Sur un signe de lui, un groupe de jeunes filles annamites va se costumer en blanc et se placer sur la route, en face de l'église, tenant des oriflammes à la main.
    Quelques minutes plus tard les silhouettes de nos cinq religieuses apparaissent sur la route. Le groupe de jeunes filles s'incline et les précède à l'église en chantant un cantique annamite. Après une prière en l'honneur du saint Sacrement récitée par toutes, le petit cortège continue sa marche vers le Pensionnat, où un groupe de paroissiens et de paroissiennes de Rohai nous a précédés.
    On se rassemble dans une grande salle qui servira d'ouvroir, et les souhaits de bienvenue sont exprimés sous la forme d'une cantate en langue annamite et d'un compliment qu'une jeune fille débite fort bien. Le curé, puis l'aumônier répondent en quelques mots ; ensuite commence la visite de la maison : salles de classe, grand dortoir où te plancher servira de lit en attendant mieux, réfectoire, cuisine, préaux. C'est merveille que l'architecte constructeur ait pu faire si bien en si peu de temps, et avec des ressources si limitées. Son zèle pour l'éducation des enfants annamites et bahnars, soutenu par une grande dévotion à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, a fait ce miracle.
    La niche qui surmonte la façade attend encore une statue de l'aimable Patronne du Pensionnat, mais ce vide sera bientôt comblé, grâce à la générosité du Père Bober, qui, au milieu de ses multiples occupations à notre maison de Nazareth (Hongkong), aime toujours à revenir par la pensée et par le coeur à son ancienne Mission de Kontum.
    Quand la cérémonie fut terminée, il était déjà tard, et l'on se sépara, les voyageuses pour s'installer dans leur nouveau logis et préparer un souper bien gagné ; moi, pour aller prendre logement à huit cent mètres de là, à l'école Cuenot, où dix minutes après, j'avais le grand plaisir de retrouver le bon P. Jannin, Supérieur de la Mission, le P. Décrouïlle, le P. Louison et mon ancien vicaire, le P. Cretin.
    A l'école Cuenot, c'est le grand silence ; l'école est remplie d'anciens élèves Bahnars, maintenant catéchistes en fonctions dans les chrétientés sauvages ; ils font leur retraite annuelle sous la direction du Père Supérieur : c'est le groupe des plus anciens, ils sont plus de quatre-vingts. Le premier groupe, celui des plus jeunes catéchistes, a fait sa retraite la semaine précédente. L'édification qu'ils donnent pendant ces journées remplies par les instructions, les prières, les chants, les méditations, n'est pas ordinaire. Brave Père Jannin, qui ne pourra jamais comprendre la somme de patience et de dévouement qu'il vous a fallu pendant de longues années pour arriver à pareil résultat ?
    Le lendemain, jeudi 28 janvier, après une prière dans le cimetière des missionnaires, je pousse une visite au vénéré doyen, le bon Père Irigoyen, qui, après 49 ans de séjour ininterrompu à Kontum, vient d'élever une grande et belle église à Notre Dame de Lourdes. Le soir, quelques confrères des environs viennent saluer le confrère annamite qui est venu les voir, et vendredi soir, après avoir mis les choses au point avec le P. Alberty et fait mes adieux aux religieuses, je quitte Kontum en compagnie du P. Stutzmann pour aller passer la nuit à Dangria, chrétienté annamite fondée par lui, où il a établi sa résidence principale...
    En parcourant les rues du village, j'ai le plaisir de voir un bon nombre de mes anciens paroissiens de Kimchâu et de Gothi.
    Le samedi matin, 30 janvier, nous repartons pour Pleikou, où j'ai le regret de quitter le P. Stutzmann. Puis, comme nous sommes en avance sur l'horaire de l'auto postale, le Père Corompt me conduit faire une randonnée à dix kilomètres de là, où d'immenses terrains abandonnés par les sauvages sont convertis en belles rizières et où trois embryons de chrétientés annamites sont déjà en formation.
    Neuf heures. Voilà le camion postal. En route pour Gothi, où j'arrive à huit heures du soir, enchanté de ce voyage de quatre jours. Il me semble, en effet, que j'ai lieu d'être content, car je viens de coopérer à une bonne action. Si peu que j'aie fait pour aider l'oeuvre si intéressante du Pensionnat annamite bahnar, ce m'est une joie de penser que, n'ayant pu réaliser mes rêves d'autrefois d'aller missionner chez les Bahnars, il m'a été octroyé une petite participation aux mérites des confrères de là-haut, dont le labeur est bien autrement pénible que le nôtre dans la plaine annamite.
    Que les âmes charitables adressent une prière à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus pour son Pensionnat annamite bahnar, afin que l'an prochain le P. Alberty ait la joie de leur faire part des succès spirituels et temporels de son oeuvre de prédilection.
    J.-B. SOLVIGNON, Missionnaire de Quinhon.
    1933/19-22
    19-22
    Vietnam
    1933
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