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Un vieux souvenir du Japon catholique

Un vieux souvenir du Japon catholique LETTRE DE Mgr BERLIOZ Evêque de Hakodate (Japon)
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    Un vieux souvenir du Japon catholique

    LETTRE DE Mgr BERLIOZ

    Evêque de Hakodate (Japon)

    Parmi les seigneurs qui illustrèrent la féodalité japonaise au XVIIe siècle, Daté Massamouné, daïmio de Sendai, occupe un rang distingué. Doué d'un esprit large et pénétrant, il devança son époque en se montrant le partisan de cette politique d'expansion, qui en si peu de temps vient de renouveler la face du Japon. Quoique païen, il comprit que son pays avait beaucoup à gagner en adoptant la religion chrétienne et en établissant des relations avec les nations étrangères, avec l'Espagne surtout, qui était alors dans toute sa gloire.
    Malheureusement, il n'eut pas le courage de réaliser les espérances qu'il fit concevoir ; d'abord parce qu'il était rivé aux idées du Shogoun, qui l'avait acheté en le choisissant pour beau-père de son second fils ; et ensuite parce que ses bonnes dispositions étaient trop mélangées de vues humaines. Massamouné voulait grandir, et il crut un instant que la religion pourrait servir de piédestal à son ambition.
    Dès l'année 1610, on le voit faisant un accueil très bienveillant aux religieux dominicains qui le visitèrent à Yédo. Il les invita à venir se fixer dans ses états et leur offrit un terrain.
    En 1613, le P. Sotelo, de l'Ordre de Saint François, saisi avec 27 chrétiens n'échappa à la mort que grâce à l'intervention de Massamouné, qui l'emmena à Sendai, lui témoigna beaucoup d'égards et lui promit de seconder ses efforts pour la propagation de la Foi dans les provinces soumises à sa juridiction. Mais il ne lui laissa guère le temps de travailler, car dès cette même année 1613. Il conçut le projet d'envoyer une ambassade au roi d'Espagne et au Pape, et, pour en assurer la réussite, résolut de la placer sous la conduite du P. Sotelo, à qui il conféra le titre d'ambassadeur. Le but immédiat que se proposait Massamouné, en recourant à Philippe III, était le succès des relations qu'il désirait entretenir avec le Mexique. Le P. Sotelo lui avait persuadé que la Nouvelle-Espagne offrirait des avantages plus appréciables que ceux que faisaient entrevoir les Hollandais, plus appréciables aussi que ceux des Iles Philippines, d'où venaient alors les Espagnols, qui trafiquaient avec le Japon. Mais Massamouné visait plus loin encore, il n'ambitionnait rien moins que l'alliance politique du roi d'Espagne, et cela pour préparer sa prépondérance dans l'empire, comme il en fut soupçonné plus tard par le redoutable Shôgoun.
    Massamouné choisit encore, pour le représenter, un de ses vassaux nommé Hasékoura Rokouémon, qui avait fait preuve à son égard d'une fidélité sans bornes pendant la révolte de Kassai et lors de la guerre de Corée.

    ***

    Munis de lettres et de présents pour le Pape et le roi d'Espagne, et accompagnés d'une escorte imposante, les ambassadeurs s'embarquèrent pour le Mexique le 28 septembre 1613. Ils arrivèrent au port d'Acapulco le 25 janvier de l'année suivante. « Les autorités espagnoles leur firent une réception splendide. Ils se rendirent de là à Mexico où le vice-roi les accueillit avec de grands honneurs, C'était le temps de la Semaine Sainte. Et 68 personnes de la suite de l’ambassadeur, lesquelles avaient été parfaitement instruites furent baptisées solennellement dans l'église de saint François et confirmées par l'Archevêque. Il fut résolu que le baptême de l'ambassadeur n'aurait lieu qu'en Espagne. Hasékoura quitta Mexico le jour de l'Ascension ; il était à Puebla de los Angeles le jour de la Pentecôte... Il arriva le 5 octobre 1614, au port de San Lucar de Barrameda, en Andalousie. On lui prépara dans Séville une entrée magnifique. La cité se montrait également glorieuse de recevoir le P. Sotelo, qui était né dans ses murs, et de fêter en lui l'une des gloires de l'Eglise, et l'apôtre qui avait converti et baptisé un nombre infini de païens.
    « Les autorités de Séville reçurent l'ambassadeur en audience solennelle, et entendirent la communication de ses dépêches adressées à la cité. En effet le prince de Os hou avait écrit directement à la ville, et envoyé en présent une épée et un poignard de grand prix, en signe d'amitié. Il témoignait son désir d'embrasser la foi chrétienne aussitôt que les circonstances le lui permettraient, et sa volonté de voir tous ses vassaux professer la même religion. En même temps, il exprimait ses dispositions favorables pour le commerce avec les Espagnols... L'ambassadeur quitta Séville le 25 novembre 1614, passa à Cordoue et à Tolède et entra à Madrid le 20 décembre. Il avait, pendant toute la traversée d'Espagne, été généreusement défrayé aux frais de Sa Majesté, et à Madrid il reçut l'hospitalité aux frais du même souverain dans le couvent de saint François ».
    « ... L'ambassadeur du prince de Oshou, accompagné du P. Sotelo, fut reçu en audience solennelle par le roi Philippe III, le 30 janvier 1615. Sa Majesté était debout sous le dais, entourée des grands du royaume. Hasékoura fit trois génuflexions profondes et s'avança pour baiser la main du monarque. Celui-ci la retira, leva son chapeau et salua par une inclination de tête.
    « L'ambassadeur présenta sa dépêche à la mode orientale ». D'après un document qui se trouve aux archives de l'Académie de l'Histoire, cette dépêche, interprétée par le P. Sotelo, était conçue en ces termes :
    « L'homme qui cherche la lumière après qu'il a enduré de grands travaux, s'il vient à la rencontrer, est plein de consolation, et se livre à la joie : et moi-même arrivant d'une terre dépourvue de la lumière céleste, afin de la chercher là où elle abonde, lorsque je me suis vu dans la présence de Votre Majesté, soleil qui éclaire la plus grande partie du monde, j'ai oublié toutes mes épreuves de mer et de terre, et je me sens rempli de joie et comblé d'honneur. La terre d'où j'arrive, est, de toutes celles du monde, ainsi qu'on me l'apprend, la plus éloignée de l'Espagne, elle se nomme le Oshou, dans le royaume du Japon, et elle appartient à Daté Massamouné, mon seigneur et le roi de cet État.
    « Les raisons de mon envoi sont doubles. La première est, que mon seigneur, ayant connu les vérités de la sainte loi de Dieu, les a jugées saintes et bonnes, et étant non seulement la voie unique et assurée du salut des âmes, mais encore le moyen de garantir la perpétuité des Etats. C'est pour cela qu'il a résolu de me députer auprès de Votre Majesté, c'est-à-dire vers la colonne inébranlable de l'Eglise, afin de la supplier de lui envoyer des religieux, pour que le bienfait de connaître Dieu et sa loi sainte, ne lui fût pas seulement personnel mais fût commun à tous ses vassaux ; et aussi pour baiser les pieds du Saint-Père, afin que celui-ci, comme le Père universel de tous les chrétiens, protégeât les religieux qui seront envoyés par Votre Majesté, leur accordai ce qui lui paraîtrait nécessaire, et ordonnât tout ce qu’il jugerait convenir.
    « La seconde raison, est que le roi de Oshou, mon seigneur, informé de la grandeur de Votre Majesté, et de la bienveillance avec laquelle elle reçoit sous ses ailes tous ceux qui réclament sa protection, a désiré que je vinsse en son nom mettre sa personne, son royaume, et tout ce qu'il renferme, sous les ailes de Votre Majesté, et lui offrir son amitié et ses services, afin que si dès à présent et dans la suite, quelqu'une de ces offres, ou toutes réunies, pouvaient être de quelque utilité pour le service de Votre Majesté, il plût les réaliser avec empressement et avec amour.
    « Dans ces intentions, je suis venu du Japon en la présence de Votre Majesté ; et en témoignage j'apporte des lettres et des gages, et me trouvant maintenant en cette présence, et pour ainsi dire, au terme de ma mission, je me réjouis d'avoir traversé sur la mer et sur la terre toutes les épreuves d'un si long voyage, et afin que ces épreuves ne demeurent pas sans récompense, je supplie votre Majesté de m'accorder ce que j'apprécie le plus, et qui est d'être fait chrétien, soutenu par ses mains royales, grâce que j'ai vivement désirée dans d'autres temps, mais qui m'a été différée avec intention, jusqu'à ce jour, par le conseil de personnes graves, afin que la solennité se réalisant en votre présence, fasse apprécier davantage au Japon la grandeur de l'acte ».

    ***

    Voici la réponse du roi, d'après un document provenant des archives du collège de Valence :
    « La consolation et la joie que nous avons ressenties ont été très grandes, quand nous avons appris que la sainte loi de Dieu se promulguait en vos contrées lointaines, et en particulier dans un état où les indigènes sont si intelligents et si sages, et nous apprécions au plus haut degré ce fait que dans notre temps, on vienne de si loin pour chercher cette loi dans nos royaumes. Notre désir n'a pour objet que l'accroissement et la propagation du saint Evangile. Les nouvelles que nous apprécions le plus, sont les nouvelles de ce genre, et dans celles que vous avez apportées, nous voyons avec admiration l'heureux sort du prince qui vous envoie. Tout notre souci sera de pourvoir à l'accomplissement de ses justes demandes. Assurément nous donnerons nos soins à ce que votre seigneur soit pourvu de tout le nécessaire. L'offre de son amitié nous est très sensible et nous l'apprécions à sa valeur, et tout ce qui dépendra de nous dès à présent et dans la suite, nous le ferons sans réserve. Quant aux conventions et aux autres dispositions à conclure, nous donnerons en temps opportun une audience à cet effet. Le désir de devenir chrétien dont l'ambassadeur est animé, nous cause une joie très vive, et nous estimons à propos que la cérémonie ait lieu en notre présence, et nous y prendrons part selon votre désir et selon le lieu. Nous donnerons nos ordres à ces fins».
    « Le 17 février 1615, Hasékoura reçut le saint baptême dans le couvent des Franciscains déchaussés, par les mains de D. Diego de Guzman, grand chapelain du roi, suppléant le cardinal archevêque de Tolède, empêché par la maladie. Le parrain et la marraine furent le duc de Lerme et la Comtesse de Barait. Le roi Philippe voulut être présent avec la reine élue de France (Anne d'Autriche, fiancée de Louis XIII), et les deux infantes. Le néophyte fut nommé Philippe-François.

    MARS AVRIL 1904. — N° 38.

    « L'ambassadeur demeura encore huit mois dans le couvent de Saint-François de Madrid, et se mit en chemin pour Rome. A Alcala trois Japonais de la maison de l'ambassadeur témoignèrent le désir de renoncer au monde et de se consacrer à Dieu sous l'habit religieux, mais on s'y opposa par des raisons de prudence. A Arocca, l'ambassadeur obtint de vénérer le saint suaire du Seigneur et les cinq hosties teintes de sang qui sont déposées sur le suaire. Le 30 septembre on arriva à Saragosse, où l'on visita Notre-Dame del Pilar, sanctuaire insigne de la chrétienté...
    « A Barcelone, on s'embarqua pour Savone, et de ce port on se rendit à Gênes, où le doge et le Sénat reçurent les ambassadeurs en audience solennelle. De Gênes, on fit voile directement pour Civita vecchia.
    « Arrivés à Rome, les ambassadeurs furent immédiatement admis au baisement des pieds du Souverain-Pontife, au palais de Monte-cavallo, et après cette première audience, ils allèrent prendre leur résidence au couvent d'Ara-Coeli. Le Saint-Père avait assigné trente écus par jour pour la dépense. Le jour de saint Simon et saint Jude (28 oct. 1615) était désigné pour l'entrée solennelle ; mais à cause du mauvais temps, la cérémonie fut remise au jour de saint Charles (4 nov.) , toutefois sur les instances des ambassadeurs, elle eut lieu le 29 octobre.
    « Les ambassadeurs furent menés dans le carrosse du cardinal Borghèse, au dehors de la Porte Angélique, par laquelle devait avoir lieu l'entrée. Les haquenées du palais apostolique avaient été préparées avec les harnais les plus magnifiques. Les chevau-légers formaient l'avant garde, puis venaient les personnes composant les maisons des cardinaux et des ambassadeurs, ainsi que l'élite de la noblesse romaine et un grand nombre de Français et d'Espagnols de la première noblesse. Suivaient les estafiers des ambassadeurs. Puis, à la droite du Seigneur Marc Antoine Vittorii, neveu de Sa Sainteté, s'avançait l'ambassadeur D. Philippe François Hasékoura, environné des Suisses de la garde et des écuyers japonais. Derrière lui les deux interprètes, le Dr Scipion Amati, pour les langues espagnole et romaine, et le cornette Francisco Martinez Montanho pour la langue japonaise. Enfin dans le carrosse du cardinal Borghèse était le R. P. Louis Sotelo, accompagné d'autres religieux de l'Ordre des mineurs.
    « Sur la place de Saint-pierre, les Suisses de la garde pontificale tirèrent une salve d'artillerie. Une autre salve eut lieu au fort Saint-Ange. Le cortège se termina sur la place du Capitole où les trompettes sonnèrent des fanfares, et un orchestre d'instruments exécuta de beaux concerts. On aurait cru assister à un triomphe antique.
    « Le jour de tous les Saints, les ambassadeurs entendirent la messe qui fut célébrée dans la nouvelle église de Saint-pierre en présence de Sa Sainteté.
    « Le 3 novembre 1615 eut lieu l'audience solennelle du Pape. Les ambassadeurs partirent du couvent d'Ara-Coeli. Hasékoura était vêtu d'un habillement noir. Au palais de Saint-pierre, il échangea ce premier habit contre un autre à carreaux d'échiquier, rehaussé de broderies blanches et bleues, usité pour se présenter devant les souverains et les plus grands princes. Il fut introduit dans la salle d'audience, où le Souverain Pontife était assis sur son trône. Le Pape était environné des cardinaux, des archevêques, des évêques, des pros notaires apostoliques, des clercs de la chambre et des principaux seigneurs de la noblesse. Après les génuflexions d'usage, les ambassadeurs élevèrent devant eux une bourse de soie richement travaillée, où se trouvait la lettre du roi adressée à Sa Béatitude et une autre rédigée en langue latine, et les présentèrent à Sa Sainteté, puis ils allèrent s'agenouiller au pied des bancs occupés par les cardinaux ».

    ***

    La lettre du prince de Oshou au Pape Paul V était conçue en ces termes :
    « Daté Massamouné, roi de Oshou, dans l'Empire du Japon, baisant avec une soumission et une révérence très profonde les pieds du Seigneur Pape Paul V, très grand, universel et très saint Père de l'Univers, je dis en suppliant :
    « Le P. Luis Sotelo, religieux de Saint-François, étant venu dans mon royaume, et y ayant annoncé la loi chrétienne, m'a rendu sa visite. J'ai connu par lui cette religion, et il m'a exposé de nombreux mystères concernant les rites et les cérémonies des chrétiens. J'ai reçu ces enseignements dans mon coeur, et en les examinant, j'ai reconnu qu'ils étaient véritables et salutaires ; et je n'hésiterais pas à les professer hautement, si certaines affaires ne m'entravaient, et si des motifs invincibles ne me faisaient obstacle. Mais si personnellement je suis empêché pour cette heure, au moins je désire que mes sujets se fassent actuellement chrétiens. Afin de hâter cet heureux événement, je supplie Votre Béatitude de m'envoyer des religieux de l'Ordre de Saint-François, dit de l'Observance ; je chéris principalement et je vénère ces religieux. Que Votre Altesse condescende à leur accorder abondamment les licences, les faveurs, et tout ce qui peut concourir à leur succès. Pour moi, dès qu'ils auront mis le pied sur ma terre, je ne cesserai de les protéger. Je les assisterai pour l'érection de leurs monastères, et je leur accorderai toutes les grâces qui sont en mon pouvoir. Je vous supplie de même, instamment, de vouloir bien dans mon royaume, disposer, gouverner et instituer tout ce que vous jugerez utile pour la propagation de la sainte loi de Dieu, et spécialement d'instituer et de créer un grand prélat, sous la direction et par le zèle de qui tous les habitants seront convertis sans retard à la foi chrétienne. Quant aux dépenses du prélat et aux revenus à lui constituer, veuillez ne concevoir aucune inquiétude ; car nous voulons y pourvoir abondamment nous-même, et nous en acceptons toute la charge.
    « A ces intentions, je vous envoie comme ambassadeur le P. Luis Sotelo auprès duquel vous pourrez vous enquérir à votre gré des dispositions de mon coeur, car il connaît à merveille ce que mon coeur renferme sur les matières qui précèdent, et afin de leur donner effet, je prie Votre Béatitude de prêter à cet ambassadeur une oreille favorable et de l'accueillir avec honneur. Ce religieux doit être accompagné d'un illustre gentilhomme de ma maison, nommé Hasékoura Rokouémon, également mon ambassadeur, afin que tous deux, étant porteurs de mon hommage et de mon obéissance, se rendent à la très sainte Cour Romaine, et embrassent pour moi vos pieds sacrés ; et s'il arrivait que le P. F. Luis Sotelo vînt à succomber dans le voyage, je désire que toute autre personne, par lui désignée, soit admise comme ambassadeur en votre présence, au même titre que lui-même.
    « J'ai appris de plus que mon royaume n'est pas fort éloigné des royaumes de la Nouvelle-Espagne, lesquels font partie du domaine du très puissant roi d'Espagne, Philippe. C'est pourquoi, dans le désir d'entrer en relations avec lui et avec ses Etats chrétiens, je désire vivement son amitié, et je ne doute point de l'obtenir si votre autorité m'y assiste, ainsi que je vous en supplie humblement, en conjurant Votre Altesse d'entreprendre cette oeuvre et de la mener à fin, surtout parce que ces royaumes sont la voie nécessaire des religieux envoyés par vous dans notre royaume. Avant tout, vous daignerez prier le Dieu tout-puissant, afin que je sois agréable à Sa Majesté divine. Que si dans notre royaume il existe quelque chose qui soit agréable et utile à votre service, que Votre Altesse ordonne, et nous nous emploierons de toutes nos forces, afin de correspondre à votre désir. Dès à présent, je vous offre avec révérence et frayeur des présents bien modiques, mais qui proviennent d'une contrée très éloignée, c'est-à-dire du Japon. En tout le reste, nous nous en remettons au P. L. Sotelo et au chevalier Rokouémon, et nous tenons pour avéré et parfait tout ce qu'ils auront conclu en notre nom.
    « De la cité et de notre cour de Sendai, la 18e année de l'ère Keï-tchô, le 4e jour de la 9e lune. (6 octobre 1613).

    DATÉ MASSAMOUNÉ.

    ***

    Après la lecture de la lettre, le P. F. Grégorio Petrocha, des Mineurs observantins prononça un discours au nom du prince et des ambassadeurs. Il représentait le prince comme chrétien d'intention, voto christianus, sauveur de dix-huit cents victimes destinées à la mort, et le défenseur à venir de la religion au Japon.
    « Dom Pietro Strozzi, secrétaire apostolique, répondit au nom du Souverain Pontife, exprimant la consolation de Sa Sainteté, et son espoir d'apprendre incessamment le baptême du prince de Oshou.
    « Les ambassadeurs s'approchèrent de nouveau pour baiser les pieds du Pontife. Le Pape les releva et les embrassa, puis leur donna sa bénédiction et les congédia.
    « Les ambassadeurs allèrent ensuite rendre leurs devoirs à tous les membres du Sacré Collège. On leur fit tous les honneurs qui sont usités vis-à-vis des ambassadeurs des princes chrétiens.
    « Peu de jours après, le secrétaire de l'ambassadeur reçut le sacrement de baptême à Saint Jean de Latran, dans le baptistère de l'empereur Constantin par les mains de Mgr le vice gérant. Il fut confirmé le même jour et admis au sacrement de l'Eucharistie ».
    Paul V résolut de nommer un second évêque pour le Japon, avec résidence à Sendai, et son choix se porta sur le P. Sotelo. Il fut aussi décidé que dix missionnaires franciscains seraient envoyés dans la nouvelle mission aux frais du Pape. Le sacre de l'évêque élu devait avoir lieu, dès que le consentement de S. M. Catholique serait obtenu.
    En 1616 l'ambassade reprit le chemin de l'Espagne, où elle fut reçue avec une grande joie de la part du peuple. Le roi l'accueillit aussi avec une bienveillance marquée et se montra tout disposé à se conformer aux intentions du Pape, touchant le nouvel évêque et sa mission.

    ***

    Mais voilà que vers le même temps, un messager royal arriva du Mexique, annonçant que depuis le départ de l'ambassade une persécution violente s'était élevée au Japon : les églises étaient détruites, les missionnaires exilés ou pourchassés, et d'innombrables fidèles avaient été mis à mort pour la Foi.
    Le président du Conseil Royal des Indes émit l'avis qu'il fallait surseoir à l'exécution des plans concertés à la suite de l'ambassade, et cela, pour ne pas s'exposer à rendre la persécution plus violente, ainsi que le faisaient craindre les dernières lettres de quelques missionnaires du Japon. Comme le roi avait confié à ses ministres la décision de cette affaire, l'avis du président devait prévaloir. Le Nonce Apostolique, le Vicaire Général des Franciscains et le P. Sotelo eurent beau représenter au roi qu'il ne fallait pas priver de pasteur le troupeau, alors qu'il était aux prises avec les loups, ils ne parvinrent pas à changer la décision du Conseil royal. L'intervention subséquente du Pape n'y réussit pas davantage.
    Cependant, Hasékoura et sa suite voulant profiter du premier bateau pour effectuer leur retour, le P. Sotelo lui aussi, afin que son délai ne fut pas attribué à l'ambition, résolut de partir avec eux sans attendre la fin des négociations entamées entre le Saint-siège et la cour d'Espagne. Ils s'embarquèrent donc en 1617 pour le Mexique, et ils trouvèrent dans un port de l'Océan Pacifique le bateau que Massamouné avait envoyé à leur rencontre.

    ***

    Là encore une série de contretemps les attendait. Le nouveau gouverneur des Philippines, qui voyageait en même temps que l'ambassade, n'ayant pas de bateau pour se rendre à sa destination demanda aux Japonais de le recevoir à leur bord ainsi que ses soldats, et de toucher à Manille en se rendant au Japon, ce qui fut accordé avec empressement. Poussé par un vent favorable, le voilier arriva aux îles Philippines en 1618, mais tandis qu'il attendait le beau temps pour se diriger sur le Japon, des pirates hollandais assiégèrent le port de Manille, où il fallut rester au mouillage jusqu'en 1620.
    Comme le bateau se disposait à appareiller, le Gouverneur et l'Archevêque de Manille reçurent une lettre de l'évêque du Japon, qui résidait à Macao, par laquelle il demandait instamment qu'on s'opposât au retour du P. Sotelo, dont la présence au Japon serait certainement la cause d'une nouvelle persécution.
    En conséquence, le P. Sotelo fut retenu à Manille, il adjoignit toutefois à Hasékoura plusieurs religieux de son Ordre, mais il ne leur confia point la lettre qu'il devait remettre à Massamouné de la part du Pape. L'ambassade arriva heureusement à Sendai, après sept ans d'absence.
    Hasékoura ayant fait à son maître une description détaillée de sa réception en Espagne et à Rome, des honneurs qu'on lui avait rendus, Masssamouné fut rempli d'une grande joie, fit un accueil empressé aux religieux franciscains, leur désigna un logement dans son château et pourvut à leurs dépenses ; mais il leur recommanda beaucoup de circonspection, à cause de l'édit lancé par le Shôgoun contre les chrétiens en général et les religieux en particulier.

    ***

    Afin de répondre aussi à la demande du P.Sotelo, il lui envoya l'année suivante (1621) deux de ses serviteurs pour le visiter à Manille et faire les démarches nécessaires pour le ramener à Sendai. Ceux-ci furent sur le point de croire qu'ils avaient réussi, car déjà les effets du Père étaient embarqués. Mais il fut arrêté par les Espagnols au moment où il se disposait à monter à bord, et les envoyés de Massamouné eurent le regret de retourner sans lui à Sendai.
    Quelque temps après, l’infatigable religieux fit une nouvelle tentative pour s'évader. Sous prétexte d'accompagner l'évêque de la Nouvelle Ségovie, il s'éloigna de Manille et fit construire un bateau sur lequel il devait s'embarquer directement pour le Oshou avec un religieux japonais et quatre prêtres de la même nationalité qu'il avait fait instruire et ordonner à Manille. Mais ceux-ci ne surent pas garder le secret ; le gouverneur des Philippines fut averti et le P. Sotelo fut encore empêché. Au fond, sa détention était motivée surtout parce que les Espagnols savaient qu'il avait conseillé aux Japonais d'entretenir des relations avec la Nouvelle-Espagne, ce qui était une occasion de perte pour la colonie de Manille.
    Enfin le P. Sotelo, voulant à tout prix rentrer dans sa mission, imagina un suprême moyen. Etant encore à la Nouvelle Ségovie, il se déguisa et vint se proposer à titre de serviteur sur une jonque chinoise qui allait incessamment mettre à la voile pour le Japon. Il avait avec lui un religieux japonais déguisé lui aussi, et un jeune serviteur du couvent de Manille. Cette fois, l'évasion réussit, mais les religieux coururent un nouveau danger quand ils furent reconnus par l'équipage. On délibéra si on ne les jetterait pas à la mer ; l'effroi causé par une violente tempête empêcha les Chinois de mettre à exécution leur barbare dessein. Après une pénible traversée, ils arrivèrent en 1622 dans l'île d'Ama-Kousa, dont tous les habitants étaient chrétiens, et où résidait l'évêque avant la persécution.
    Il y avait dans cette île un inquisiteur païen auquel les Chinois livrèrent le P. Sotelo et ses compagnons. Leur évasion avait d'ailleurs été révélée par les espions japonais entretenus à Manille. Après avoir délibéré avec ses assesseurs, l'inquisiteur décida que le P. Sotelo serait traité en religieux et non en ambassadeur ; il fut donc incarcéré à Nagasaki d'abord, puis transféré dans l'étroite geôle d'Omura, où il fut détenu pendant près de deux ans. Dans une lettre qu'il écrivit de sa prison, « il dit qu'on trouvera dans sa corbeille, la lettré de S. S. Paul V, et la réponse destinée à Massamouné, renfermée dans une boîte en bois, ainsi qu'un rosaire, un décennaire (chapelet de dix grains), deux petits tableaux enrichis d'argent et d'or, et deux médailles d'or grandes comme la paume de la main, avec la figure de S. S. le Pape Paul V. Il recommandait au P. Diégo de faire passer à Massamouné la lettre de Sa Sainteté et les objets précieux, et de faire connaître à ce prince les intentions du Souverain Pontife, qui sont comme le dit sa lettre, que si Massoumouné se convertit et se fait chrétien, il lui soit octroyé' avec tonte libéralité, les grâces et faveurs que le Siège Apostolique a coutume d'accorder et peut accorder aux souverains chrétiens, et que Sa Sainteté lui sait un gré infini des sentiments pieux qui lui ont fait envoyer des ambassadeurs, et de la protection qu'il accorde aux chrétiens et aux prêtres. Elle les lui recommande encore et le prie de les conserver sous sa protection, d'écouter leur doctrine ; Sa Sainteté promet en retour d'être agréable au prince en toute circonstance.

    ***

    Dans une lettre, datée du 13 novembre 1623, l'héroïque religieux donne les détails qui suivent:
    «... Nous sommes tous les cinq dans cette cage, laquelle n'a pas plus de huit pieds en tous sens ; mais nous sommes plus joyeux et plus consolés que si nous habitions les plus riches palais du monde surtout à cette heure où l'on vient de nous apprendre que le juge de Nagasaki descend de la cour afin d'exécuter les ordres de l'empereur, qui sont d'exiler tous les Castillans et les Portugais, et en termes absolus de nous brûler vivants, comme on l'a fait pour les autres Pères, en l'année passée. Nous attendons incessamment l'heure bienheureuse où doit s'exécuter la sentence, ravis de nous trouver en cette condition et infiniment désireux de donner nos vies, et mille autres si nous les avions, en reconnaissance de la vie précieuse au delà de toutes, que le Seigneur a donnée pour nous tous, et de l'immoler en témoignage de sa loi sainte, pour la propagation et l'enseignement de laquelle nous sommes venus ici... Que vos charités ne cessent d'envoyer des ministres : le Seigneur saura pourvoir à tous leurs besoins, et leur accordera mille grâces.... »
    Voici ce qu'il écrivait le 24 août 1624, la veille de son martyre :
    «... Les bou-ghiô de Nagasaki n'attendaient que le signal pour exécuter la sentence aujourd'hui, fête du glorieux S. Barthélemy ; mais ce signal n'est pas venu. Ce sera pour demain peut-être ou pour un jour prochain... Je voudrais avoir mille vies et mille corps ; que dis-je ? Un million de vies et de corps et ce serait bien peu en comparaison du prix de la vie divine et de l'amour avec lequel Jésus a donné pour nous ; non seulement son corps et son sang sacrés sur la croix; mais nous les a laissés sur cette terre et se donne à nous chaque jour sur l'Autel ».
    En effet, le lendemain 2 août 1624, le P. Sotelo et ses quatre compagnons furent tirés de leur longue captivité pour subir lé supplice du feu. Chacun d'eux avait le cou attaché par une corde qui enlaçait les bras et ne laissait libres que les mains. Ils furent liés à cinq poteaux, plantés à trois brasses de distance.
    Les confesseurs se mirent à chanter en choeur les Litanies et entonnèrent ensuite le Te Deum. Ils continuaient de prier au milieu des étouffements causés par la fumée, et des douleurs intolérables que faisait endurer un foyer qu'on modérait à dessein pour prolonger le supplice. Ce n'est qu'après trois heures d'agonie que leur âme prit son essor vers le Ciel. Leurs cendres furent jetées en pleine mer. Les persécuteurs pensaient anéantir jusqu'à leur mémoire, en leur refusant même le tombeau et l'inscription accordés aux criminels. Mais leur nom reste inscrit dans le Livre d'Or de l'Eglise, et sera transmis à toutes les générations : Dabo sanctis meis locum nomina-tum, dicit Dominus.

    ***

    Nous avons vu plus haut qu'à l'occasion du retour à Sendai de son ambassadeur (1620), Massamouné avait fait un accueil bienveillant aux religieux envoyés par le P. Sotelo, retenu à Manille. Cette même année, pour obéir à la raison d'Etat et afin de dissiper les soupçons motivés du Shôgoun, il se mit en devoir de persécuter la religion. On le voit d'une part sévir contre les chrétiens, et de l'autre logeant des religieux dans son château, et envoyant à Manille deux de ses serviteurs pour visiter et tâcher de ramener le P. Sotelo. Mais une telle duplicité n'offre rien qui doive surprendre de la part de ce prince. Il faut noter aussi qu'il avait deux poids et deux mesures, suivant qu'il s'agissait de Jésuites ou de Franciscains. Tandis qu'il se montrait l'ami de ceux-ci dans le secret ; de son palais il appliquait contre ceux-là avec une rigueur implacable les peines édictées par le Shôgoun. On reconnaît encore à cette particularité l'esprit de clan, que le Japonais est porté à pousser si loin.
    Pour se disculper de l'ambassade, Massamouné fit répandre le bruit qu'elle n'avait été au fond qu'un stratagème pour mieux étudier les moyens de combattre les Espagnols, qui menaçaient de s'emparer du Japon. Le rapport de son émissaire déguisé en ambassadeur, témoignait en effet « que la religion des Barbares du Sud (Nam ban) n'était qu'une vaine apparence ; que leurs moeurs et coutumes ne révélaient que confusion et faiblesse ; et que le jour où on irait les combattre ils tomberaient sous les coups des Japonais aussi facilement que le bois mort sous la main du bûcheron ». Telle est la déclaration conservée dans les annales de Sendai, et citée encore par les journaux d'aujourd'hui. — Les missionnaires Jésuites durent y ajouter foi, puisque Léon Pagès, appuyé sans doute sur leurs comptes rendus, écrit dans son Histoire de la Religion chrétienne p. 443: « L'ancien ambassadeur de Massamouné, en Europe, déclarait à cette heure que la religion n'était qu'une vaine apparence », et dans une note au bas de la même page : « Le malheureux mourut peu de temps après, et alla recevoir la juste peine de sa défaillance ».
    Heureusement que nous avons des témoignages qui prouvent le contraire : d'abord le fait, relaté par les annales de Sendai, de l'exécution pour cause de religion, des deux fils de Rokouémon, et de l'extermination de sa descendance. — Si Rokouémon avait apostasié en arrivant d'Europe, comment expliquer la profession de foi de ses enfants?
    Nous avons en outre le texte du mémorial du P. Sotelo au Pape Paul V, qui porte ce qui suit :
    « Philippe Hasékoura, mon compagnon d'ambassade, fut à son retour comblé d'honneurs par le roi son maître, et autorisé par lui à se retirer dans ses domaines pour s'y remettre des fatigues d'un si long voyage. Là, il fit entrer dans la religion chrétienne, son épouse, ses enfants, les gens de sa maison et de nombreux vassaux. Il persuada aussi à d'autres familles nobles de sa parenté de suivre la foi, qu'elles embrassèrent en effet.
    « Tandis qu'il s'appliquait à procurer leur conversion, et à d'autres oeuvres de religion, une année entière ne s'étant pas encore écoulée depuis son retour, il mourut pieusement très bien préparé, et laissant comme héritage principal à ses enfants, le soin de propager la foi parmi tous les siens, et la recommandation de protéger les religieux ».

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    Il faut donc conclure en face d'un témoignage si explicite, que les assertions défavorables à la fin chrétienne de Rokouémon, n'ont d'autre fondement que l'expédient imaginé par Massamouné, pour donner le change au Shôgoun et se laver les mains devant le public.
    Que nous voilà donc loin des belles promesses qu'il fit au Pape et au roi d'Espagne. Le protecteur est devenu persécuteur. Pour ne pas déplaire au shôgoun il n'aura pas honte de violer les engagements si solennels qu'il a pris à la face du monde. Il ira jusqu'à se mentir à lui-même. Ami d'abord des religieux franciscains, il se montrera Pilate à leur égard, lorsqu'ils paraîtront le compromettre. Vis-à-vis des Pères Jésuites et des chrétiens de sa province, il déploya la cruauté d'un Néron. Ses successeurs ont continué l'oeuvre satanique, et après deux siècles et demi d'inquisition, on put croire que le nom chrétien était aboli, tellement aboli que le mot Japonais Christian en vint à signifier « sorcellerie ».
    Cependant Massamouné a passé ; son trône a été nivelé par la révolution, et son château rasé est devenu l'emplacement d'une caserne. De son trésor, il ne reste rien de bien saillant que les objets qui flétrissent sa mémoire, c'est-à-dire le butin remporté du pillage des chrétientés, chasubles, croix, médailles, les dons rapportés de Rome par l'ambassadeur : un tableau de la Sainte-Vierge, les portraits de Paul V, et de Rokouémon, un diplôme de citoyen Romain décerné à ce dernier par le Souverain Pontife, etc.
    Quant au citoyen romain honoré par Paul V, désavoué par Massamouné et enseveli dans l'oubli depuis bientôt trois siècles, il sort glorieux du tombeau, armé en chevalier chrétien, le chapelet à la main et à genoux aux pieds du Christ.

    1904/94-107
    94-107
    Japon
    1904
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